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Pourquoi les ultrariches ne ressentent pas d’empathie pour les plus démunis

septembre 22
10:53 2021
Temps de lecture : 5 minutes
Fermer les yeux. Faire la sourde oreille à quelqu’un. Regarder les gens de haut. Voir à travers eux.

Source : The New York Times, Daniel Goleman
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

Ces métaphores pour désigner un comportement condescendant ou dédaigneux sont plus que descriptives. Elles suggèrent, dans une mesure étonnamment précise, la distance sociale entre ceux qui ont le plus de pouvoir et ceux qui en ont moins – une distance qui va au-delà du domaine des interactions interpersonnelles et qui pourrait exacerber la montée en flèche des inégalités aux États-Unis.

De plus en plus de recherches récentes révèlent que les personnes ayant le plus de pouvoir social ne prêtent guère attention à celles qui en ont moins. Cette distanciation a été observée, par exemple, avec des étrangers lors d’une simple séance de prise de contact de cinq minutes, où la personne la plus puissante montre moins de signes d’attention, comme le fait de hocher la tête ou de rire. Les personnes de statut supérieur sont également plus susceptibles d’exprimer leur mépris, par le biais d’expressions faciales, et sont plus susceptibles de prendre le contrôle de la conversation et d’interrompre ou de détourner le regard de leur interlocuteur.

Selon les chercheurs, le fait d’intégrer la micropolitique de l’attention interpersonnelle à la compréhension du pouvoir social a des répercussions sur les politiques publiques.

Bien sûr, dans toute société, le pouvoir social est relatif ; chacun d’entre nous peut se situer plus ou moins haut dans une interaction donnée, et les recherches montrent que cet effet prévaut toujours. Bien que les plus puissants nous accordent moins d’attention que nous ne leur en accordons, dans d’autres situations, nous sommes relativement plus haut sur le totem du statut – et nous avons aussi tendance à accorder moins d’attention à ceux qui se trouvent un ou deux échelons plus bas.

Une condition préalable à l’empathie est simplement de prêter attention à la personne qui souffre. En 2008, des psychologues sociaux de l’université d’Amsterdam et de l’université de Californie à Berkeley ont étudié des paires d’inconnus qui se racontaient les difficultés qu’ils avaient traversées, comme un divorce ou le décès d’un être cher. Les chercheurs ont constaté que le différentiel s’exprimait par la minimisation de la souffrance. Les personnes les plus puissantes étaient moins compatissantes à l’égard des épreuves décrites par les moins puissantes.

Dacher Keltner, professeur de psychologie à Berkeley, et Michael W. Kraus, professeur adjoint de psychologie à l’université de l’Illinois, Urbana-Champaign, ont effectué une grande partie des recherches sur le pouvoir social et le déficit d’attention.

Keltner suggère qu’en général, nous nous concentrons le plus sur les personnes que nous apprécions le plus. Alors que les riches peuvent engager de l’aide, ceux qui ont peu de biens matériels sont plus susceptibles d’accorder de l’importance à leurs biens sociaux : comme le voisin qui gardera un œil sur votre enfant entre le moment où il rentre de l’école et celui où vous rentrez du travail. La différence financière finit par créer une différence comportementale. Les pauvres sont plus à l’aise dans les relations interpersonnelles – avec les personnes de la même couche sociale et les plus puissants – que les riches, parce qu’ils doivent l’être.

Si les recherches de Keltner révèlent que les pauvres, comparés aux riches, ont une attention interpersonnelle aiguisée dans toutes les directions, en général, ceux qui ont le plus de pouvoir dans la société semblent accorder particulièrement peu d’attention à ceux qui en ont le moins. En général, les personnes les plus puissantes dans la société semblent accorder particulièrement peu d’attention aux personnes les moins puissantes.

Cela a de profondes répercussions sur le comportement de la société et la politique gouvernementale. Être à l’écoute des besoins et des sentiments d’une autre personne est une condition préalable à l’empathie, qui peut à son tour conduire à la compréhension, à la préoccupation et, si les circonstances s’y prêtent, à l’action compatissante.

En politique, le fait d’écarter aisément les personnes gênantes peut facilement conduire à écarter les vérités gênantes à leur sujet. L’insistance de certains Républicains de la Chambre des représentants au Congrès à réduire le financement des bons d’alimentation et à entraver la mise en œuvre de l’Obamacare, qui permettrait aux patients, y compris ceux souffrant des conditions de santé préexistantes, d’obtenir et de payer une couverture d’assurance, peut découler en partie du fossé d’empathie. Comme l’ont noté les politologues, le redécoupage des circonscriptions et le charcutage électoral ont conduit à la création de plus en plus de circonscriptions sûres, dans lesquelles les élus n’ont même pas à rencontrer beaucoup d’électeurs du parti rival, et encore moins à éprouver de l’empathie pour eux.

La distance sociale fait qu’il est d’autant plus facile de se concentrer sur les petites différences entre les groupes et de donner une image négative de la façon de faire des autres et une image positive de la sienne.

Freud appelait cela « le narcissisme des différences mineures », un thème repris par Vamik D. Volkan, professeur émérite de psychiatrie à l’université de Virginie, qui est né à Chypre de parents turcs. Le Dr Volkan se souvient avoir entendu, lorsqu’il était petit, des choses horribles sur les Chypriotes grecs détestés – qui, souligne-t-il, partagent en fait de nombreuses similitudes avec les Chypriotes turcs. Pourtant, depuis des décennies, leur île de taille modeste est politiquement divisée, ce qui a exacerbé le problème en laissant prospérer des préjugés négatifs.

En revanche, les contacts interpersonnels approfondis contrecarrent les préjugés en permettant aux personnes appartenant à des groupes hostiles d’apprendre à se connaître en tant qu’individus, voire en tant qu’amis. Thomas F. Pettigrew, professeur de psychologie sociale à l’université de Californie à Santa Cruz, a analysé plus de 500 études sur les contacts entre groupes. Pettigrew, qui est né en Virginie en 1931 et y a vécu jusqu’à ce qu’il entre à Harvard pour ses études supérieures, m’a confié par courrier électronique que c’est « le racisme rampant dans la Virginie de mon enfance » qui l’a amené à étudier les préjugés.

Dans le cadre de ses recherches, il a constaté que même dans les régions où les groupes ethniques étaient en conflit et se considéraient mutuellement à travers des stéréotypes négatifs, les personnes qui avaient des amis proches dans l’autre groupe ne manifestaient que peu ou pas de préjugés. Ils semblaient se rendre compte que ces « autres » diabolisés étaient « tout comme moi ». Aucune étude n’a été menée pour savoir si ces contacts sociaux amicaux pouvaient combler le fossé entre les personnes ayant plus ou moins de pouvoir social et économique, mais je pense qu’ils y contribueraient.

Depuis les années 1970, l’écart entre les riches et les autres est grimpé en flèche. L’inégalité des revenus est à son niveau le plus élevé depuis un siècle. Ce fossé grandissant entre les nantis et les démunis me dérange, mais pas pour les raisons évidentes. Outre les inégalités financières, je crains l’élargissement d’un tout autre fossé, causé par l’incapacité à se mettre à la place d’une personne moins favorisée. Il est peut-être impossible de réduire le fossé économique sans s’attaquer également au fossé de l’empathie.

Daniel Goleman, psychologue, est l’auteur de « Emotional Intelligence » (L’intelligence émotionnelle) et, plus récemment, de « Focus : The Hidden Driver of Excellence. » [NdT : Focus : Le moteur caché de l’excellence, non traduit]

Source : The New York Times, Daniel Goleman, 05-10-2013
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises

 


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