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    TOUS CRÉOLES ! • CONFÉRENCE DU 7 NOVEMBRE 2026 :Le frè, le piment et le sel Thierry L’Étang et les héritages amérindiens de la Caraïbe auto

    novembre 7, 2026Aucun commentaire
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    Pourquoi cherche-t-on à « tirer le frè » d’un poisson avant de le cuisiner ? Que fait le piment dans un rite de passage ? Pourquoi des navigateurs qui vivent des produits de la mer se méfieraient-ils du sel ajouté ? À la Tour Lumina, à l’issue de l’assemblée générale de Tous Créoles !, l’anthropologue martiniquais Thierry L’Étang est parti de ces trois questions pour remonter des gestes de cuisine à l’histoire des sociétés amérindiennes des Antilles.

    Ouverture de la rencontre

    En présentant le conférencier, Danielle Marceline  a rappelé le lien entre ses recherches et son travail de transmission. Aux côtés de Marcel François Rapon et de l’archéologue Benoît Bérard, Thierry L’Étang a participé à l’aventure de Karisko. Une kanawa, pirogue de tradition amérindienne, a repris des routes entre les îles avec un équipage qui associait notamment des jeunes. L’expérience leur a donné une idée concrète de ce que supposait une traversée : préparer la pirogue, tenir ensemble en mer et franchir les canaux entre les îles.

    Là présentatrice  a aussi évoqué ses interventions dans des colloques et ses contributions aux Cahiers du patrimoine. Ce travail sur les archives, les objets et les pratiques rejoint une question que la conférence va faire revenir sous plusieurs formes : que reconnaissons-nous encore, dans nos gestes et nos façons d’habiter les îles, des savoirs de ceux qui y vivaient avant la colonisation ?

    Le fré et la préparation des aliments

    C’est au cours du débat que Thierry L’Étang donne sa définition la plus nette du fré : un « excès de nature ». Il l’évoque à partir de l’odeur du poisson, de la viande ou du sang, une odeur que l’on cherche à atténuer avant de passer à table. Dans l’usage qu’il décrit, tirer le fré d’un poisson consiste à le préparer pour qu’il perde cette odeur ou ce goût jugé trop marqué. Le citron en est un exemple dans la cuisine créole.

    Pour le conférencier, cette préparation aide à comprendre le passage d’un produit prélevé dans la nature à un aliment que l’on reconnaît comme propre à être mangé. L’assaisonnement, la cuisson et le boucanage en sont différentes formes. Il rapproche le geste créole d’une manière amérindienne de penser l’aliment, tout en distinguant les ingrédients : le citron de la cuisine créole et le piment des pratiques qu’il décrit relèvent de trajectoires différentes.

    Ce rapport à l’aliment lui permet aussi d’aborder des interdits qu’il relève dans certains récits . À ses yeux, la manière dont une substance est produite ou perçue compte autant que sa saveur. Le débat sur le sel donnera un autre exemple de cette distinction entre ce que le corps reçoit de son milieu et ce qu’une société choisit d’ajouter à sa nourriture.

    Le piment dans la cuisine et les rites

    Du jardin au canari  

    Le piment fait partie des plantes américaines que les populations autochtones ont cultivées et sélectionnées. Thierry L’Étang insiste sur ce travail de plusieurs générations, qu’il évoque aussi à propos du maïs et du manioc. Il rappelle ensuite la circulation du piment vers l’Afrique et l’Asie, où il a trouvé de nouveaux usages. Dans les Petites Antilles, le bondamanjak lui sert d’exemple pour parler des variétés fortes et de la mesure de leur intensité sur l’échelle de Scoville.

    Dans les pratiques culinaires qu’il décrit, le canari, récipient en terre, reste sur le feu. On y entretient une préparation pimentée que l’on renouvelle au gré de la pêche ou des autres ressources disponibles. On y puise de quoi garnir la cassave, galette de manioc. Cet exemple donne à voir une cuisine adaptée aux ressources du moment et à la possibilité de prendre un repas avant de repartir en mer.

    Devenir guerrier

    Dans les chroniques auxquelles il se réfère, le piment intervient aussi dans les épreuves qui donnent à un jeune homme accès au carbet des guerriers. Thierry L’Étang compare le rôle du jaguar dans certains rites du continent sud-américain à celui du malfini, rapace des îles, dans les récits antillais. Le passage à l’âge adulte y prend une forme publique. Le jeune doit endurer des épreuves devant ceux qui pourront ensuite le reconnaître comme l’un des leurs.

    Le conférencier rapproche l’usage du piment sur les scarifications de celui des piqûres d’insectes dans certaines sociétés continentales. Il y voit une adaptation des épreuves au milieu insulaire et une façon de travailler à la fois le corps et l’esprit. L’initiation engage aussi le groupe. Le récit fait place aux femmes qui préparent la fête et la boisson de manioc, ainsi qu’aux anciens qui dirigent la cérémonie.

    Soigner et transmettre

    Thierry L’Étang distingue les soins courants, dont la connaissance des plantes revient notamment aux femmes et aux anciennes, et l’intervention du chamane. Dans les récits qu’il commente, celui-ci entre en relation avec les entités qui gouvernent les eaux, les bois ou les montagnes. La maraca (maracas) dont les pierres sont associées à des esprits auxiliaires, accompagne cette démarche. Le chamane est aussi, à ses yeux, l’un des dépositaires de la mémoire orale du groupe.

    Le conférencier évoque des pratiques où le tabac est associé à la transe, ainsi que des récits d’initiation de chamanes par le piment. Il laisse ouverte la question de ce que la douleur et l’épreuve font à l’état de conscience. Le rapprochement l’intéresse surtout pour ce qu’il révèle du pouvoir de transformation attribué au piment.

    Le sel entre commerce et défiance

    Les salines d’Araya

    Thierry L’Étang ouvre son intervention par la valeur stratégique du sel. Autour de 1600, des navires hollandais viennent s’approvisionner dans les salines d’Araya, sur la côte du Venezuela. Ils cherchent le sel nécessaire à la conservation de leur pêche, en particulier du hareng. Leur présence dans une zone revendiquée par la Couronne espagnole entraîne une riposte navale. Dans cet épisode, une denrée ordinaire suffit à expliquer le déplacement de flottes et la défense militaire d’un littoral.

    Le conférencier élargit ensuite le regard aux réseaux d’échange du sel dans les Amériques avant la conquête. Les populations de l’intérieur et celles qui disposent de salines ou de ressources marines connaissent des conditions d’approvisionnement très différentes. C’est cette différence qu’il invite à garder en tête lorsqu’il aborde les pratiques des Kalinago.

    Un peuple de la mer face au sel ajouté

    Dans les récits évoqués par Thierry L’Étang, le sel ajouté est peu apprécié. Il relève également des récits qui associent le sel marin à la sueur ou à l’urine des dieux. Interrogé sur le paradoxe d’un peuple maritime qui se défie du sel, il avance une explication : l’importance du poisson et des autres produits de la mer dans l’alimentation aurait réduit le besoin d’en ajouter. Il propose ainsi de lire ensemble les ressources du milieu, les préférences de goût et les représentations qui les accompagnent.

    Au cours des échanges, il rapproche aussi la fonction symbolique du sel de celle du piment. Dans certaines traditions qu’il cite, on se sert de l’un ou de l’autre pour rompre une influence, repousser une présence ou marquer une séparation. Une anecdote créole l’illustre : écraser un piment derrière la porte pour hâter le départ d’un visiteur importun. Le rapprochement porte sur le geste et sa signification, avec des ingrédients et des histoires qui varient selon les traditions.

    Les Kalinago et les routes de la Caraïbe

    Des peuplements successifs

    Thierry L’Étang replace les Kalinago dans une histoire plus longue. Il distingue les premières occupations de l’archipel, l’arrivée de populations de langues arawak associées notamment à des traditions céramiques dites saladoïdes, puis la formation des sociétés kalinago que décrivent les sources de la période du contact européen. Il insiste sur la façon dont des populations venues du continent ont adapté leurs plantes, leurs techniques, leurs objets et leurs récits aux conditions de vie des îles.

    Le village et la navigation

    Le conférencier compare les chefferies taïnos des Grandes Antilles, qu’il décrit comme hiérarchisées autour du cacique, aux villages kalinago des Petites Antilles, qu’il présente comme largement autonomes. Dans ces derniers, l’autorité s’exerce dans un réseau de parents et d’alliés, et le carbet est un lieu de délibération des guerriers. Il évoque aussi une forme d’alliance personnelle dans laquelle deux hommes échangent leurs noms pour sceller une relation durable.

    Le prestige d’un chef tient en partie à sa capacité de réunir un équipage et, pour les plus influents, de fédérer plusieurs pirogues. Construire une grande embarcation suppose de trouver un arbre, de le transporter, puis de mobiliser assez de bras pour le creuser et l’équiper. Les mêmes routes de navigation servent à nouer des alliances, à faire circuler des biens et à mener des expéditions. Thierry L’Étang compare ainsi l’archipel à une route jalonnée d’escales, où des alliés accueillent les équipages avant l’étape suivante.

    La capacité de rassembler se mesure aussi à terre. Pour offrir une fête à plusieurs villages, il faut du manioc et assez d’ouïcou, une boisson fermentée, pour recevoir les invités. Le conférencier insiste sur le rôle des femmes dans la culture et la transformation du manioc. Le prestige guerrier dépend, dans son récit, du travail de celles qui font vivre les jardins et rendent l’hospitalité possible.

    Conquête et résistances

    Dans les Grandes Antilles, Thierry L’Étang rappelle le rôle conjoint des épidémies, des guerres, des déplacements forcés et du travail imposé dans l’effondrement démographique des populations autochtones. Dans les Petites Antilles, il met l’accent sur la durée de la résistance kalinago. Le déplacement en pirogue, la connaissance des côtes et des reliefs ainsi que l’autonomie des villages permettent des attaques surprises et des replis rapides. Il évoque aussi les liens entre des Kalinago et des Taïnos révoltés contre les Espagnols à Porto Rico.

    Le mot « cannibale » occupe une place centrale dans ce récit de la conquête. Thierry L’Étang souligne l’usage colonial de cette qualification pour justifier la mise en esclavage des populations désignées. Il distingue cet usage de sa propre lecture de certains récits d’anthropophagie. Il y voit des pratiques rituelles qui relèveraient de la vengeance guerrière ou de la transmission de la force des morts. La portée des témoignages et la manière de les interpréter sont revenues dans le débat.

    5 Les Garifuna et les héritages créoles

    De Saint-Vincent à l’Amérique centrale

    Thierry L’Étang consacre un développement aux Garifuna, issus de rencontres entre populations africaines et autochtones à Saint-Vincent. Il présente, à partir d’archives consultées à Séville, une piste relative au naufrage d’un navire négrier portugais et à l’intégration de survivants dans la société de l’île. Il rattache cet épisode à une histoire plus longue de résistance à la domination coloniale, puis de déportation par les Britanniques à la fin du XVIIIe siècle.

    Les communautés établies sur la côte caraïbe de l’Amérique centrale ont transmis une langue de la famille arawak, ainsi que des savoir-faire liés au manioc et à la navigation. Le conférencier voit dans leur trajectoire un exemple de créolisation né de rencontres et d’alliances au sein des sociétés autochtones de la Caraïbe.

    Ce que les premiers colons ont dû apprendre

    Pour Thierry L’Étang, l’installation des Européens éclaire la part amérindienne des sociétés créoles. Il rapproche les débuts de la colonisation à la Barbade, en Guadeloupe et en Martinique. Les premiers établissements dépendent, à des degrés divers, de l’accès aux vivres, des savoirs agricoles locaux et de la capacité à s’adapter au milieu. Il oppose notamment les difficultés des colons en Guadeloupe, après la rupture de leurs relations avec les Kalinago, à l’expérience de colons passés par Saint-Christophe avant de s’établir en Martinique.

    Les techniques de culture du manioc et du tabac, la pêche et les alliances entre des Autochtones et des marrons figurent parmi les exemples qu’il avance. Il s’en sert pour récuser l’image d’une société créole édifiée sur une table rase. Son propos porte sur les savoirs qui ont continué à circuler malgré les ruptures de la conquête, et que les nouveaux habitants ont appris, adaptés et transmis à leur tour.

    En conclusion, Thierry L’Étang revient à ce que signifie être né dans ces îles. La société créole est jeune à l’échelle des peuplements antillais. Elle a pourtant hérité de manières anciennes de cultiver, de naviguer, de se nourrir et de s’entraider. C’est dans cette expérience insulaire, partagée par des personnes d’origines diverses, qu’il situe la place de la racine amérindienne.

    Échanges avec le public

    Pourquoi le manioc occupe-t-il une telle place aux Antilles ?

    Thierry L’Étang invite à nuancer l’opposition entre une Amérique centrale du maïs et une Caraïbe du manioc. Il mentionne des analyses de pollens qui suggèrent une présence ancienne du maïs dans les Guyanes, peut-être antérieure à celle du manioc dans certains contextes. Pour expliquer la place de la cassave, il insiste sur sa légèreté et sa conservation au sec, deux qualités pour les équipages en déplacement. Il distingue la galette des préparations à base de farine de manioc, dont il retrace une autre circulation, du Brésil à l’Afrique puis aux Antilles.

    Comment parler de l’anthropophagie à partir des récits coloniaux ?

    Une question du public porte sur les preuves dont on dispose en dehors du récit occidental. Thierry L’Étang reconnaît la durée de la controverse et maintient sa lecture rituelle de certains témoignages. Il évoque ensuite le Manifeste anthropophage d’Oswald de Andrade, publié au Brésil en 1928, où l’anthropophagie devient une image de la réappropriation culturelle. Il avance l’hypothèse d’un rapprochement avec le jeune Aimé Césaire.

    Comment transmettre cette histoire aux jeunes ?

    Une intervention du public sur le travail des femmes en Guyane conduit le conférencier à évoquer des gestes qu’il rapproche de pratiques créoles, comme le port de charges et le travail des charbonnières au port de Fort-de-France. Interrogé ensuite sur les écoles et les réseaux sociaux, il insiste sur le rôle des enseignants pour transmettre à plusieurs générations d’élèves. Il revient sur son propre travail de déchiffrement des manuscrits espagnols des XVe et XVIe siècles et dit souhaiter en proposer une lecture accessible. En clôture, Tous Créoles ! annonce son intention de restituer la rencontre sur son site par thèmes.

    Gdc

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