Toussaint Louverture n’est pas le Spartacus noir

Toussaint Louverture n’est pas le Spartacus noir
Égalités / Culture

Source: Slate

Pourquoi, dans notre inconscient, la figure de l’esclave doit-elle être blanchie pour devenir reconnaissable et prendre une dimension universelle?

La photo: Toussaint Louverture. | Bibliothèque publique de New York via WikimediDans son numéro daté du 16 juillet, L’Obs consacre un dossier plutôt bien ficelé, quoique parcellaire, à «L’esclavage, ce tabou français».

L’intention, éclairer l’angle mort le plus monumental de notre roman national, est ô combien louable: il y a toute une pédagogie à développer pour explorer les pages arrachées de l’histoire coloniale. Les articles réunis par le magazine y contribuent –hélas sans éviter certains des stéréotypes que son ignorance perpétue et contribue à faire prospérer.

  Ainsi, le titre du troisième papier décrit Toussaint Louverture comme «le Spartacus noir». Ce n’est ni la première ni la dernière fois que le chef de la révolte des esclaves de Saint-Domingue est associé au gladiateur thrace: comme si Louverture ne pouvait avoir d’existence autonome, comme s’il ne pouvait être décrit selon ses propres caractéristiques, on trouve ce lieu commun aussi bien dans la presse française, canadienne et britanniqueque dans une biographie à paraître, en anglais, en septembre 2020.

D’où vient cette identification? Comment est-elle devenue automatique? Quelle fonction remplit-elle?

L’ordre colonial moins la culpabilité

Selon Grégory Pierrot, professeur à l’université du Connecticut-Stamford et auteur de The Black Avenger in Atlantic Culture, il s’agit, dès la fin du XVIIIe siècle et sous la Ière République, de récupérer les héros de la lutte anticoloniale dans le giron des Lumières afin de les présenter comme une anomalie parmi les Afro-descendant·es.

Dans la lignée de cette assimilation politique, qui s’opère au moment même où Louverture, piégé et capturé par les troupes napoléoniennes, finit sa vie au fort de Joux, dans le Doubs, le romantisme français s’empare de sa figure pour l’instrumentaliser sur l’échiquier politique hexagonal.

C’est d’abord Chateaubriand, jamais avare en matière d’anti-bonapartisme, qui voit en «Toussaint, traîtreusement enlevé», «le Napoléon noir, imité et tué par le Napoléon blanc».

Extrait des Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand.

C’est ensuite Lamartine, qui publie peu après la seconde abolition de 1848 un drame intitulé Toussaint Louverture, dont l’avant-propos exécute bien des contorsions pour expliquer, en verbiage abolitionniste quelque peu gêné aux entournures et n’ayant pas oublié d’être pragmatique, qu’il sera très difficile aux Noir·es de vivre libres dans un ordre blanc que l’auteur n’imagine pas un instant remettre en cause:

«Les colons, dis-je, sont autant nos frères que les Noirs et de plus ils sont nos compatriotes. Ces Français de nos Antilles ne sont pas plus coupables de posséder des esclaves que la loi française n’est coupable d’avoir reconnu la triste légitimité de cette possession. C’est un malheur pour nos colons que cette possession, ce n’est pas un crime; le crime est à la loi qui le leur a transmis et qui leur garantit, cette propriété humaine qui n’appartient qu’à Dieu. La liberté de la créature de Dieu est sans doute inaliénable: on ne se prescrit pas contre le droit de possession de soi-même. En droit naturel, le Noir enchaîné a toujours le droit de s’affranchir; en droit social, la société qui l’affranchit doit indemniser le colon. […] Il n’y a point de justice à déposséder sans compensation des familles à qui vous avez conféré vous-même cette odieuse féodalité d’hommes. Il n’y a point de prudence à lancer les esclaves dans la liberté sans avoir pourvu à leur sort; or, de quoi vivront-ils dans le travail libre, si les colons qui possèdent les terres n’ont aucun salaire à donner à leurs anciens travailleurs affranchis? Et s’il n’y a dans les colonies ni capital, ni salaire, vous condamnez donc les Blancs et les Noirs à s’entredévorer? Il faut absolument, ajoutai-je, que vos appels à l’abolition de l’esclavage des Noirs soient combinés avec la reconnaissance d’une indemnité due aux colons.»

Abolir l’esclavage? Oui, à condition que la propriété des terres reste aux colons. Lamartine, bon catholique, accepte l’abolitionnisme comme une nécessité morale sans en tirer les conséquences économiques et politiques que Marx analysera –sans remettre en cause l’esclavage comme fondement de la société capitaliste occidentale. Des réparations? Quelle bonne idée: mais pour les colons, pas pour les esclaves!

Le raisonnement est d’une perversité admirable: supprimer la culpabilité de l’esclavage en préservant l’ordre colonial et une force de travail gratuite, désormais subventionnée aux frais de la République.

Toussaint de Louverture, d’Alphonse de Lamartine. | Gallica

Le texte de la pièce, écrite en alexandrins oscillant entre tableaux exotiques et envolées lyriques sur la liberté ou la condition des Noir·es, est à la hauteur de ce préambule. Lamartine plante le décor en ces termes:

«À droite, aux sons du fifre, du tambourin et des castagnettes espagnoles, de jeunes négresses et de jeunes mulâtresses groupées çà et là sur la scène sont occupées à effeuiller et à rompre des cannes à sucre.»

Toussaint de Louverture, d’Alphonse de Lamartine. | Gallica

On imagine une troupe de comédien·nes barbouillé·es en noir déclamant sur les planches de la porte Saint-Martin, certain·es de faire œuvre progressiste dans les arts. Parmi ces personnages, c’est Frédérick Lemaître, célèbre acteur du Boulevard du crime, qui tient le rôle principal.

Frédérick Lemaître (1800-1876). | A. Loisel via Wikimedia

Louverture entre en scène au début de l’acte II. Un long monologue nous dévoile ses doutes à l’heure fatidique de conduire son peuple, tel Moïse, vers la liberté:

Toussaint de Louverture, d’Alphonse de Lamartine. | Gallica

«Courage donc, Toussaint, voilà ton Sinaï!
Dieu se lève vengeur devant ton peuple trahi!
Dans un pauvre vieux noir, cependant, quelle audace!
De prendre seul en main la cause de sa race;
[…]
Dieu ne sonne qu’une heure à notre délivrance,
Opprobre à qui la perd! mort à qui la devance!
Il s’agenouille sur le prie-Dieu, devant le crucifix, et pleure.»

Toussaint de Louverture, d’Alphonse de Lamartine. | Gallica

Figure anti-napoléonienne chez un Chateaubriand gardant ses distances, soldat du dieu chrétien chez un Lamartine ventriloque, Toussaint n’existe pas pour lui-même dans les lettres françaises: il est la projection d’un ordre blanc qui simule son autocritique pour ne pas procéder à l’examen historique qui permettrait d’établir une égalité réelle entre colons et colonisé·es.

Sylvie Chalaye, historienne du théâtre et professeure à Paris 3, résume cette assimilation dans un article de 2005, «Toussaint Louverture: du héros historique au héros tragique»: «Héros de l’indépendance haïtienne, Toussaint Louverture est loin d’être une figure historique qui n’appartiendrait qu’à l’histoire du monde noir. Il est, lui aussi, un fils de la Révolution française, comme le définit Pierre Pluchon.»

Édouard Glissant, auteur de la pièce Monsieur Toussaint en 1961, pose le débat ainsi: «Toussaint Louverture a vécu l’une des premières tragédies politiques du monde moderne. Pour l’une des premières fois en effet, une des sensibilités et une pensée engendrées dans le monde colonial s’opposent et s’accordent en même temps aux idées secrétées par l’Occident. La naissance tourmentée de la dimension identitaire en Haïti ne pouvait que s’appuyer sur les grandes revendications des Lumières, la liberté, l’égalité, mais elle ne pouvait que s’opposer aussi à ce que ces revendications supposaient d’universel, c’est-à-dire de puissance généralisante qui érode le particulier. Toussaint Louverture a vécu cette contradiction, au plus haut niveau du sublime et de l’accomplissement d’une destinée tragique. […] La grandeur et la modernité de Toussaint tiennent à ce qu’il a lui-même compris et accepté, après une vie de combats, de victoires et de gouvernement des choses, la contradiction qui était en lui.»

Du point de vue historique, cependant, l’eurocentrisme qui imprègne notre vision du personnage est aussi arbitraire qu’absurde. Qu’est-ce que son prolongement jusqu’à aujourd’hui dit des biais par lesquels nous appréhendons les récits de l’esclavage et les personnages qui les traversent? Pourquoi l’Esclave, pour devenir une figure universelle, familière, héroïque, doit-il échapper à cette multiplicité et finit-il par être blanc, du moins construit dans une analogie à un personnage blanc?

Jean-Jacques Dessalines lors de la Révolution haïtienne de 1804. |
Peinture murale à Port-au-Prince, auteur inconnu via Wikimedia

Dessalines, vainqueur de Rochambeau à la bataille de Vertières, un an et demi après la déportation de Louverture (dont certain·es historien·nes le rendent en partie responsable), était un stratège hors-pair qui proclama l’indépendance d’Haïti et en devint le premier chef d’État. A-t-on jamais dit pourtant que de Gaulle était le Dessalines blanc? De la même manière, qui a entendu parler de Mona Lisa comme la Madeleine blanche?

Marie-Guillemine Benoist (1768-1826), Portrait d’une négresse (1800). |
Musée du Louvre via Wikimedia

Ces équivalences nous semblent ridicules? À juste titre: elles transposent des caractéristiques individuelles sur des contextes qui n’ont rien à voir. Mais alors, pourquoi accepter une comparaison quasi systématique dans le cas de Toussaint Louverture? Et est-il bien le seul, d’ailleurs? Hollywood n’a-t-il pas été tenté, il y a quelques années, de confier à Julia Roberts le rôle de Harriet Tubman, grande figure de l’Underground Railroad?

Une impasse de l’histoire

Au whitewashing descriptif et narratif de Louverture correspond en fait une vision lacunaire de notre histoire coloniale, focalisée sur l’Hexagone et sur les enjeux européens. Cette focalisation remplit deux fonctions dans la fabrication du roman national: tenir le racisme à distance (le racisme made in France n’existe pas, il est nécessairement une importation); occulter les épisodes peu glorieux ne cadrant pas avec le récit officiel.

Parmi ces pages manquantes de la chanson de geste napoléonienne, dont le bicentenaire de l’an prochain nous rappellera à coup sûr la grandeur épique jusque dans ses défaites (retraite de Russie, Waterloo), deux sont loin d’être anecdotiques et méritent d’être (re)découvertes: le rétablissement de l’esclavage aux Antilles (1802) et la défaite de Vertières (1803).

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Loi relative à la traite des Noirs et au régime des colonies, 30 Floreal An X (1802) de la République une et indivisible. | Sejan via Wikimedia

La loi du 20 mai 1802, indissociable comme événement historique de la capitulation et de l’assignation à résidence de Toussaint Louverture deux semaines plus tôt, est souvent passée sous silence, ce qui évite de se demander pourquoi la France est le seul pays à avoir eu besoin de deux abolitions (1794 et 1848) pour en finir avec l’esclavage.

Soumise par le Premier Consul à Cambacérès à la suite du traité d’Amiens, ce texte a une triple vocation: ménager les voisins de la France qui tous pratiquent encore l’esclavage; réprimer les mouvements autonomistes qui se développent dans les colonies et éviter la contagion (à Saint-Domingue, la constitution de 1801 a proclamé Louverture gouverneur à vie); soutenir la production sucrière et l’économie coloniale.

La tentative de ré-asservissement, avortée à Saint-Domingue mais poursuivie jusqu’en 1848 dans les autres colonies antillaises, entraînera de nombreux massacres d’esclaves et atrocités. Quel·le lycéen·ne de l’Hexagone les connaît? Combien de manuels scolaires les enseignent? Et quel pourcentage de métropolitain·es savent que le peuple haïtien, comme plus tard le peuple martiniquais, a aboli lui-même l’esclavage sans attendre que le pouvoir colonial daigne lui rendre sa liberté? La chose est peu connue, à en juger par l’incompréhension hexagonale devant le déboulonnage récent des statues de l’abolitionniste Schoelcher à Fort-de-France et Cayenne.

 

L’année suivante, la bataille de Vertières voit Dessalines se jouer de Rochambeau et scelle la perte de Saint-Domingue pour la France. Quelle que soit la version des faits (l’historiographie bonapartiste affirme que l’intérêt de Napoléon pour la «Perle des Antilles» et la Louisiane se serait émoussé à l’heure où la guerre allait reprendre avec l’Angleterre), calculée ou pas, cette défaite s’inscrit dans une recomposition géopolitique majeure: c’est la fin du rêve de la Nouvelle-France et de l’Empire des Caraïbes.

«Maudit sucre, maudit café, maudites colonies», aurait fulminé Napoléon, selon Gilles Havard et Cécile Vidal (Histoire de l’Amérique française). Mobilisée par la lutte contre la Grande-Bretagne, soucieuse «de ne pas jeter les États-Unis dans les bras de leur ancienne mère-patrie», la France abandonne ses prétentions sur le «Nouveau Monde» au lendemain du fiasco militaire de Vertières. Un mois après la capitulation de Rochambeau, qui envoie à Dessalines ses «compliments au général qui vient de se couvrir de gloire», la souveraineté de la Louisiane est transférée aux États-Unis. Le rôle de Toussaint Louverture dans ce processus n’a rien de marginal.

Compte tenu de l’effacement historique dont son personnage fait l’objet, tantôt refoulé, tantôt blanchi, faut-il s’étonner que par un sidérant lapsus de l’espace urbain la seule voie publique qui porte son nom à Bordeaux, ancien port négrier, soit une impasse?

Un documentaire réalisé en 2019 fait de cet aveu toponomastique son titre pour montrer comment pouvoirs municipaux et milieux associatifs fabriquent les discours contemporains sur l’héritage de la traite transatlantique: «Les déclarations officielles et les récits en quête d’actes réparateurs cohabitent et s’affrontent au sujet d’une époque sans cesse actualisée.»

Hantés par la trace fantomatique de Toussaint Louverture et d’autres figures moins charismatiques, ces débats sur la réinvention de la ville postcoloniale ne sont ni le symptôme de je-ne-sais-quelle cancel culture, ni du révisionnisme historique qui fait si peur au chef de l’État: il ne s’agit pas de réécrire l’histoire, mais de la faire connaître.

«Je m’appelle Toussaint Louverture. Mon nom est peut-être parvenu jusqu’à vous. J’ai entrepris la vengeance de ma race», écrit le prisonnier du fort de Joux. Il nous appartient d’entendre son cri longtemps étouffé par rejet de la repentance. Nous ne sommes pas coupables des crimes de nos ancêtres. Mais, en fermant les yeux et les oreilles sur l’histoire de l’esclavage, nous devenons les agents de l’ignorance dans laquelle elle finira par se dissoudre.


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