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    XVIIIe CCRAG en Martinique : une ouverture sous le signe de l’action

    juillet 2, 2026Mise à jourjuillet 2, 2026Aucun commentaire
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    La XVIIIe Conférence de coopération régionale Antilles-Guyane organisée en Martinique, s’est ouverte hier 1er juillet à l’Université des Antilles, en présence de la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou et des exécutifs de Martinique, de Guyane, de Guadeloupe, de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy. De la diplomatie territoriale chère à Serge Letchimy à la réforme du cadre européen réclamée par Louis Mussington, en passant par l’appel de Guy Losbar à faire des mers caribéennes des routes plutôt que des frontières, les discours d’ouverture ont fixé une exigence commune : la coopération régionale doit désormais produire des résultats concrets pour les populations.

    Philippe Pied


    Il y a des lieux qui donnent du sens aux mots. En choisissant le campus de l’Université des Antilles, terre d’Aimé Césaire, d’Édouard Glissant et de Frantz Fanon, pour accueillir cette XVIIIe édition, la CCRAG a placé d’emblée ses travaux sous le double signe de la pensée et de l’ancrage caribéen. Trois jours durant, du 1er au 3 juillet, élus, ambassadeurs, préfets, universitaires et acteurs économiques du bassin Antilles-Guyane examinent les grands enjeux de la décennie : développement économique, jeunesse et talents, environnement à l’horizon 2040, sans oublier une conférence régionale de sécurité inédite, organisée en parallèle face à la montée du narcotrafic. Mais avant les groupes de travail et les plénières, qui se déroulent aujourd’hui, la matinée d’ouverture a offert un exercice rare : huit prises de parole qui, mises bout à bout, dessinent l’état des lieux et les lignes de fracture de l’insertion régionale des collectivités françaises d’Amérique.

    Étienne Desplanques : une conférence studieuse, adossée à la sécurité régionale

    « Une CCRAG studieuse, tournée vers l’économie, la jeunesse et les grands défis, notamment environnementaux. »

    Il revenait au préfet de Martinique d’accueillir les participants et de présenter l’architecture de l’événement. Étienne Desplanques a souligné l’honneur d’organiser cette XVIIIe édition à l’Université des Antilles et décrit une conférence conçue selon les orientations de la ministre : tournée vers l’économie, la jeunesse et les grands défis, notamment environnementaux. En parallèle des réunions consacrées aux enjeux des dix prochaines années, des groupes de travail plancheront sur des questions d’actualité, leurs rapporteurs présentant vendredi la synthèse de leurs travaux à la ministre. Le représentant de l’État a également rappelé la singularité de cette édition : elle se tient conjointement avec la Conférence régionale de sécurité, que Naïma Moutchou préside avec le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères et le ministre délégué à l’Intérieur.

    LA MINISTRE. Naïma Moutchou :

    « Faisons de cette conférence une conférence d’action »

    Ouvrant officiellement les travaux, la ministre des Outre-mer a d’abord salué plus de vingt ans de dialogue entre l’État, les collectivités, les acteurs économiques, les universités et les associations, avant de dresser le constat d’un monde qui se réorganise : défis environnementaux qui s’intensifient, trafics criminels d’une ampleur préoccupante, équilibres géopolitiques mouvants et rôle croissant des organisations régionales. Elle a égrené les avancées obtenues depuis la précédente édition : la Martinique devenue membre associé de la CARICOM, Saint-Martin entré à l’Organisation des États de la Caraïbe orientale, la Guadeloupe en passe de rejoindre à son tour la CARICOM et récemment admise comme membre associé de l’Union caribéenne des télécommunications, une organisation qui ne disposait jusqu’ici d’aucun statut de ce type. Preuve, selon elle, que les collectivités ne se contentent pas de rejoindre des cadres existants mais contribuent à les faire évoluer, comme l’illustrent la présidence martiniquaise de la commission transport de l’Association des États de la Caraïbe et la présidence guadeloupéenne d’une nouvelle sous-commission consacrée aux sargasses.

    « L’Europe doit être un levier de puissance pour les outre-mer et pas une contrainte supplémentaire. »

    Pour la suite, la ministre a fixé trois principes : agir pour la jeunesse, par la mobilité étudiante et les opportunités économiques et culturelles régionales ; planifier l’action de manière collective et transversale, sur le modèle de la mobilisation internationale engagée sur les sargasses depuis 2019 ; et rechercher constamment les bons équilibres entre l’action extérieure des collectivités et l’appartenance à l’Union européenne. Sur ce dernier point, elle s’est montrée offensive : aides d’État, financements, transport, énergie, normes, mécanisme carbone aux frontières, sur tous ces sujets l’Europe doit tenir compte des réalités ultramarines. L’article 349 du traité n’a pas vocation à installer une logique de dérogation permanente, mais à permettre l’intégration structurelle des régions ultrapériphériques, un message qu’elle dit porter à Bruxelles à chacun de ses déplacements. Elle a enfin appelé à dépasser une approche exclusivement institutionnelle de la coopération, au profit d’échanges accrus entre entreprises, universités, centres de recherche, acteurs culturels et citoyens.

    MARTINIQUE. Serge Letchimy : de la coopération à la diplomatie territoriale

    « Le moment est venu d’inverser l’inversion : que nous puissions nous développer, rayonner, et permettre à l’Europe et à la République d’exister globalement dans un humanisme nouveau. »

    Le président du Conseil exécutif de Martinique a donné à son propos une profondeur philosophique et politique. Récusant le mot même de coopération, qui à ses yeux rétrécit la question du pouvoir et se réduit trop souvent aux festivités, au sport et à la culture, il a revendiqué le concept de diplomatie territoriale, entendu comme un véritable partage de responsabilité. L’appartenance de la Martinique à la Caraïbe n’est pas esthétique, a-t-il martelé : elle est humaine, écologique, culturelle et économique, adossée à une position géostratégique que les territoires doivent désormais exploiter par eux-mêmes. Convoquant Césaire, pour qui il n’y a aucune contradiction à conjuguer l’universel et le particulier, et Fanon, pour qui l’émancipation commence lorsqu’on cesse d’intérioriser l’impuissance, il a appelé à inverser l’inversion héritée de trois siècles d’esclavage et de colonisation : faire de la position des territoires une centralité et non une périphérie, géographique, économique et intellectuelle.

    Rappelant le chemin parcouru, l’adhésion à l’OECO, à l’Association des États de la Caraïbe, puis à la CARICOM en février 2025, une appartenance qu’il juge vitale et fondamentale, il a demandé que l’État négocie fortement avec l’Union européenne pour que les régions ultrapériphériques soient présentes à la table des discussions entre l’Union et les pays ACP, dont les décisions influencent considérablement leurs échanges économiques, et non reléguées dans le couloir. Il a enfin annoncé publiquement la signature, l’après-midi même, d’un accord avec l’État vers plus de responsabilité et un pouvoir normatif autonome, remerciant la ministre pour ce geste qu’il qualifie de majeur, tout en précisant que la Martinique ne deviendrait autonome que si le peuple, un jour, en décidait par son vote.

    SAINT-MARTIN. Louis Mussington :

    « les faits précèdent le droit »

    Le président du Conseil territorial de Saint-Martin a livré la démonstration la plus juridique de la matinée. Partant du constat que la coopération est l’un des rares domaines où les faits précèdent le droit, il a décrit une île où la coopération transfrontalière est une réalité historique antérieure à tout cadre juridique national, où le dollar et l’euro circulent librement et où les relations commerciales avec les pays tiers, singulièrement les États-Unis, relèvent du quotidien. Cette double appartenance, caribéenne et européenne, place selon lui Saint-Martin face à un paradoxe : un cadre européen protecteur mais perfectible via l’article 349, un marché commun auquel l’île n’a pas pleinement accès, et un bassin naturel dont le marché régional lui reste partiellement fermé. Il a réclamé la levée des derniers verrous réglementaires pour permettre une mobilité effective au sein des organisations internationales et des ambassades de France de la zone.

    « La coopération est l’un des rares domaines où les faits précèdent le droit. »

    Son plaidoyer central : une véritable stratégie européenne pour l’intégration régionale des régions ultrapériphériques, douze ans après les prémices d’un plan de voisinage esquissé en 2014, et une mise en cohérence des volets internes et externes des politiques européennes. Il a pointé deux incohérences flagrantes : le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, qui pénalise les circuits d’approvisionnement de proximité tout en favorisant les circuits continentaux, et la réglementation sur les déchets, qui interdit certains transferts vers les pays tiers voisins alors que leur acheminement vers l’Europe est plus coûteux et plus polluant. Dans la courte fenêtre de négociation du cadre post-2027, il a plaidé pour un instrument de soutien dédié à la coopération et pour la connectivité aérienne intra-caribéenne, une question de souveraineté régionale à laquelle les États voisins se disent prêts à contribuer, y compris financièrement, par la création de compagnies aériennes de zone.

    GUADELOUPE. Guy Losbar :

    « la Caraïbe n’est pas la périphérie, elle est au centre »

    Le président du Conseil départemental de Guadeloupe a livré l’intervention la plus lyrique et la plus géopolitique. Saluant la Martinique, terre de Césaire, de Glissant et de Fanon, il a rappelé qu’en 2022, au même endroit, fut lancé l’appel de Fort-de-France, plus que jamais vivant à ses yeux. Pendant des années, a-t-il dénoncé, on a appris aux Antillais à regarder vers le nord et à tourner le dos à leurs voisins, à se sentir proches de l’Europe et étrangers à Haïti, à Sainte-Lucie ou à Cuba : on a fait des mers de véritables frontières, quand elles devraient redevenir des routes. Évoquant Haïti, première république noire qui fit trembler l’ordre esclavagiste en 1804 et dont le peuple prend aujourd’hui les routes de l’exil, les navires de guerre étrangers qui croisent dans les eaux caribéennes, une administration américaine qui brandit les conditions d’accès à son marché comme une arme, et les sargasses qui envahissent les côtes sans demander d’autorisation, il a conclu qu’aucune de ces épreuves ne pourra être affrontée seule.

    « On a fait de nos mers de véritables frontières : il faut qu’elles redeviennent des routes. »

    Il a décliné trois chantiers concrets : une coopération économique, pour cesser d’importer à grands frais des produits fabriqués à quelques encablures et constituer de véritables filières et routes maritimes ; une coopération environnementale, unissant chercheurs et universitaires autour de la valorisation et de l’alerte sur les sargasses ; une coopération de sécurité, face à des trafiquants qui se jouent des frontières. Rappelant qu’une simple convention entre la Guadeloupe et une île voisine doit aujourd’hui remonter jusqu’à Paris pendant que le monde avance, il a réitéré la demande de pouvoir normatif portée depuis 2022 par les exécutifs des territoires français d’Amérique : décider par soi-même et pour soi-même, sans rupture avec la République, mais avec plus de responsabilité, plus de dignité et plus d’efficacité. Et de souhaiter que cette conférence ne soit pas un défilé de discours mais un acte fondateur, dont on retiendra non ce qui aura été dit, mais ce qui aura été décidé.

    La Guyane, trait d’union entre l’Amazonie et la Caraïbe

    « La géographie nous a fait voisins, l’histoire nous a liés, l’avenir nous oblige désormais à construire ensemble. »

    Retenu en Guyane par des obligations impérieuses, Gabriel Serville avait confié son message à la vice-présidente de la Collectivité territoriale, qui a déroulé la vision guyanaise d’une coopération de terrain. Terre de rencontre au croisement de l’Amazonie, de la Caraïbe, du continent sud-américain et de l’Europe, la Guyane assume pleinement ses appartenances multiples et revendique une vocation de trait d’union. Les fleuves qui la bordent peuvent être des frontières, mais ils sont tout autant des lieux de passage : ils séparent parfois les territoires, mais rapprochent toujours les femmes et les hommes qui décident de les franchir. Depuis 2021, cette ambition s’est traduite par un choix stratégique : la constitution d’un réseau de représentations permanentes, à Paramaribo au Suriname, puis, plus récemment, à Macapá et à Belém au Brésil, avec l’appui de l’ambassade de France, et bientôt une présence renforcée dans l’État d’Amazonas et à Georgetown, au Guyana.

    La collectivité a également rejoint l’Union caribéenne des télécommunications, dont elle accueillera dans quelques semaines la réunion ministérielle à Cayenne, et développe des outils partagés d’observation ainsi que des travaux sur les matériaux amazoniens et d’éventuelles normes dérogatoires, avec un objectif très concret : construire davantage, maîtriser les coûts, soutenir les filières régionales et contribuer à la lutte contre la vie chère. Car pour la Guyane, la coopération régionale n’a de sens que lorsqu’elle produit des résultats tangibles pour les populations, et la question posée à la conférence est simple : la proximité géographique restera-t-elle une réalité de cartes, ou deviendra-t-elle une véritable communauté d’action et de destin ?

    Patrick Sellin : les trois piliers de la Région Guadeloupe

    « La coopération régionale n’a jamais été une option : elle est, par essence, une nécessité stratégique. »

    Représentant le président du Conseil régional de Guadeloupe, Patrick Sellin, également président de la Commission Intégration régionale et Affaires européennes, a structuré son propos autour de trois piliers complémentaires : le politique, l’institutionnel et l’opérationnel. Sur le plan politique, la Guadeloupe assure jusqu’en novembre la présidence de la conférence des présidents des régions ultrapériphériques, l’occasion de rappeler, au moment où l’Union européenne redéfinit ses priorités, que ces territoires ne sont pas des périphéries de l’Europe mais des avant-postes stratégiques appelés à rayonner dans la Caraïbe, l’océan Indien et le Pacifique. Membre associé de l’OECO, la collectivité assure aussi la vice-présidence de la sous-commission sargasses de l’Association des États de la Caraïbe. Sur le plan institutionnel, un dispositif de volontariat permet à de jeunes diplômés guadeloupéens d’intégrer des organisations régionales et des administrations partenaires du bassin, pour y renforcer les expertises disponibles.

    Sur le plan opérationnel, la Région, autorité de gestion du programme Interreg Caraïbes, mobilise les financements européens au service des priorités partagées du bassin : santé, gestion des risques majeurs, renforcement des capacités institutionnelles, avec une ambition forte en matière de connectivité numérique à travers un projet de câbles sous-marins destiné à sanctuariser la souveraineté des communications. Le recyclage des déchets, a-t-il souligné, démontre toute l’utilité de la conférence pour identifier ensemble les obstacles réglementaires et logistiques qui freinent l’émergence de filières industrielles régionales. Enfin, la coopération s’étend aux industries culturelles et créatives : l’appel à projets porté par la Région, dont la quatrième édition est désormais ouverte à l’ensemble des pays de l’Association des États de la Caraïbe, vise à favoriser coproductions, échanges artistiques et émergence de marchés culturels régionaux.

    Saint-Barthélemy : des défis communs à toutes les îles

    « Nos territoires partagent une géographie, une histoire, mais surtout des défis communs. »

    Il revenait à Mélissa Lake, représentant le président du Conseil territorial Xavier Lédée, de clore la séquence d’ouverture. Après avoir transmis les regrets du président et remercié l’ambassadeur chargé de la coopération régionale ainsi que les hôtes martiniquais, elle a resitué la participation de Saint-Barthélemy dans ce qui fonde, au fond, toute la conférence : des territoires qui partagent une géographie et une histoire, mais surtout des défis communs, l’insularité, la vulnérabilité face aux aléas climatiques, la dépendance énergétique et les contraintes logistiques. Autant d’enjeux que la petite collectivité du nord de l’arc antillais entend traiter par la coopération, comme en témoigne sa présence dans les groupes de travail consacrés aux questions énergétiques et à l’environnement tout au long de la conférence.

    Rarement discours d’ouverture auront été aussi convergents sur le diagnostic, et aussi précis sur les attentes. De la plénière économique aux groupes de travail sur les filières, la santé, l’énergie ou les sargasses, jusqu’à la restitution des rapporteurs devant la ministre le 3 juillet, les trois jours de la CCRAG diront si cette XVIIIe édition tient la promesse formulée à la tribune : passer d’une coopération d’institutions à une coopération de résultats, portée par les entreprises, les universités et les citoyens du bassin Antilles-Guyane. L’accord annoncé entre l’État et la Martinique, comme la tenue conjointe de la première Conférence régionale de sécurité, en constituent déjà deux premiers marqueurs.

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