De Césaire à Glissant, de Zobel à Chamoiseau, la terre antillaise n’a jamais été un simple décor. Lieu de la servitude, puis objet d’une reconquête inachevée, elle porte une mémoire que le cadastre ignore. Alors que la surface agricole recule, que l’indivision paralyse une part considérable du foncier privé et que la chlordécone en interdit durablement une fraction, la question posée par les écrivains rejoint désormais celle des juristes et des aménageurs.
Dans la plupart des sociétés, le rapport à la terre relève de l’évidence : on naît quelque part, on hérite d’un sol, on l’habite et on le transmet. Aux Antilles, rien de tel. La terre n’y est pas un donné mais un problème : une construction historique, juridique et affective née de la déportation, de la plantation et d’une émancipation qui n’a jamais été accompagnée d’un partage. C’est pourquoi la question foncière y déborde très largement le droit de propriété : elle touche à ce que la société se raconte d’elle-même, à sa capacité de se dire légitime chez elle. Un siècle de littérature et de pensée antillaises a formulé cette question avant que les statistiques agricoles et les politiques publiques ne s’en emparent. Que les deux discours se rejoignent aujourd’hui n’est pas indifférent.
Une terre d’abord subie
Édouard Glissant a proposé la distinction la plus opératoire pour comprendre ce que la Caraïbe a de singulier. Il y a, d’un côté, les cultures qu’il dit atavistes, qui fondent leur légitimité sur une filiation et sur l’antériorité de leur présence sur un territoire ; de l’autre, les cultures composites, nées d’un arrachement, pour lesquelles le sol n’est pas hérité mais rencontré. Les Antilles appartiennent au second ensemble. L’homme déporté n’a pas reçu la terre : il y a été mis au travail. La Plantation – l’habitation, dans le vocabulaire local – a organisé un rapport au sol qui n’est ni celui du paysan ni celui du propriétaire, mais celui de l’instrument. On ne cultive pas pour vivre, on produit pour l’exportation ; on n’habite pas un lieu, on est assigné à une case.
Cette dissociation entre présence et appartenance a produit deux regards contradictoires sur le même paysage, et la littérature en a gardé la trace. Saint-John Perse, dans les poèmes de sa Guadeloupe natale, contemple depuis la maison de maître une nature somptueuse, familière, offerte ; Joseph Zobel, dans La Rue Cases-Nègres, décrit exactement les mêmes mornes et les mêmes champs comme une machine qui use les corps et dont il s’agit de s’échapper par l’école. Le paysage est identique, la position sociale change tout. La terre antillaise a été perçue simultanément comme un jardin et comme un lieu de peine, et cette ambivalence n’a jamais été entièrement résorbée.
Le morne, le jardin, la trace
Faute de pouvoir posséder, on a inventé d’autres manières d’occuper. Le marronnage en est la forme intense : il ne conquiert pas de titre, il déplace la ligne. Le marron ne s’approprie pas la plaine, il investit les hauteurs, les bois, ces terres jugées impropres à la canne et que la logique de la plantation abandonnait. La géographie sociale de la Martinique en porte encore la marque, avec des habitats populaires accrochés aux pentes tandis que les terres planes et fertiles restaient concentrées entre peu de mains. Glissant a donné un nom à cette contre-géographie en parlant de trace, ce chemin qui n’a pas la légitimité de la route mais qui dessine un savoir et une mémoire.
Le jardin créole relève de la même logique. Cette parcelle mêlant pêle-mêle vivres, fruitiers et plantes médicinales, longtemps tolérée pour réduire le coût de l’entretien des esclaves, a fonctionné comme une contre-plantation miniature : autonomie alimentaire, transmission de savoirs, embryon d’économie propre. Après 1848, le refus massif des nouveaux libres de retourner travailler sur les habitations aux conditions antérieures exprime la même aspiration – accéder à une terre à soi. L’histoire retiendra que cette aspiration n’a pas été satisfaite. Le colonage partiaire, forme locale de métayage, a maintenu une dépendance à peine déguisée, et les grands conflits sociaux qui jalonnent le siècle suivant, du François en février 1900 à Chalvet en février 1974, sont d’abord des conflits nés sur la terre et autour d’elle.
De la négritude à la créolisation
Le titre même du Cahier d’un retour au pays natal indique la position d’Aimé Césaire : le pays est une destination avant d’être une origine. Il faut y revenir, c’est-à-dire le reconquérir par la parole avant de le reconquérir par le droit. La négritude opère ici un renversement décisif en faisant du sol méprisé le lieu d’une dignité. Frantz Fanon, écrivant depuis l’Algérie, formulera la version politique de cette intuition en rappelant que, pour le peuple colonisé, « la valeur la plus essentielle […] c’est d’abord la terre ». La phrase a été reçue obliquement aux Antilles : la décolonisation n’y a pas pris la forme d’une question agraire tranchée par l’indépendance, mais celle d’une départementalisation qui a substitué le transfert au partage.
Glissant déplace ensuite le regard. Le paysage antillais cesse d’être un décor pour devenir un acteur du récit, porteur d’une histoire que les archives n’ont pas consignée : ce que les hommes n’ont pas pu écrire, le lieu le conserve. La créolisation prolonge cette idée en refusant l’enracinement exclusif au profit d’une identité de relation. Les auteurs de l’Éloge de la créolité, en 1989, opèrent un second déplacement, cette fois vers la ville. Texaco, de Patrick Chamoiseau, raconte l’installation d’un quartier sur un terrain que ses habitants ne possèdent pas et dont la légitimité repose sur l’occupation, la durée et le travail accompli. C’est très exactement la tension que le juriste rencontre lorsqu’il oppose le titre à la possession, et l’on aurait tort de n’y voir qu’une métaphore littéraire : elle décrit une réalité foncière massive.
Quand la littérature rencontre le cadastre
Les données disponibles donnent à cette pensée un contenu très concret. Le recensement agricole de 2020 dénombre en Martinique 2 679 exploitations, soit dix-neuf pour cent de moins qu’en 2010, pour une surface agricole utilisée en recul d’environ douze pour cent sur la décennie, principalement sous l’effet de l’étalement urbain. La surface moyenne progresse à 8,2 hectares, mais cette moyenne masque une structure très polarisée puisque près de sept exploitations sur dix couvrent moins de cinq hectares. Autrement dit, la terre agricole se raréfie et se concentre en même temps. Le mouvement est ancien et régulier : la délégation sénatoriale aux outre-mer, dans son rapport de juin 2023 consacré au foncier agricole ultramarin, le documente pour l’ensemble des départements d’outre-mer, la Guyane exceptée.
À cette érosion s’ajoute une amputation qualitative. La chlordécone, épandue dans les bananeraies de 1972 à 1993, a durablement contaminé les sols : les estimations convergent autour d’un tiers des terres cultivées touchées, avec environ vingt pour cent de la surface agricole utile présentant des teneurs supérieures à un dixième de milligramme par kilogramme de sol sec, et une fraction plus réduite fortement polluée. Aucun consensus scientifique n’existe encore sur la durée de persistance de la molécule dans les sols tropicaux, les hypothèses s’étageant de quelques décennies à plusieurs siècles. Une part du territoire est ainsi soustraite à certains usages pour un horizon que nul ne sait fixer, ce qui donne à la question foncière une profondeur temporelle inhabituelle.
Reste la question la plus débattue, celle de la répartition de la propriété. Le chiffre selon lequel les békés détiendraient environ la moitié des terres agricoles circule depuis un documentaire de 2009 et il est régulièrement repris comme une donnée établie. Il faut ici distinguer avec rigueur. Aucune statistique publique ne ventile la propriété foncière selon l’origine des propriétaires – le recensement agricole ne recense pas de catégories de cette nature – et les évaluations avancées, dans un sens comme dans l’autre, reposent sur des estimations dont la méthode n’est pas publiée. Ce que les données établissent en revanche sans ambiguïté, c’est la concentration croissante des surfaces et la disparition rapide des très petites exploitations. Le débat sur l’identité des propriétaires ne devrait pas dispenser de celui, vérifiable, sur la structure de la propriété.
Ce que le droit peine à dire
Jean Carbonnier invitait à ne jamais confondre le droit énoncé et le droit vécu. Peu de domaines illustrent mieux cet écart que le foncier antillais. L’indivision successorale en est le symptôme le plus visible : les travaux parlementaires qui ont préparé la loi du 27 décembre 2018 évaluaient à près de quarante pour cent la part du foncier privé martiniquais bloquée par des successions non réglées, parfois sur plusieurs générations, avec des indivisaires nombreux et souvent éloignés du territoire. Derrière la difficulté technique se lit une réalité sociale : dans une société où l’accès à la propriété a été tardif et laborieux, vendre la terre familiale n’est pas un arbitrage patrimonial ordinaire, c’est renoncer à une conquête.
La loi dite Letchimy a tenté de lever le blocage en autorisant, pour les successions ouvertes depuis plus de dix ans, la vente ou le partage à la majorité des droits indivis là où le droit commun exigeait l’unanimité. Son décret d’application date d’octobre 2020 et son terme, initialement fixé à fin 2028, a été reporté à fin 2038 par la loi du 9 avril 2024 relative à l’habitat dégradé. La prorogation en dit long : le dispositif est utile, mais il traite un stock qu’il ne résorbe pas. La procédure demeure lourde, l’opposition d’un seul indivisaire suffit à la faire basculer devant le juge, et son efficacité dépend d’une information et d’un accompagnement dont beaucoup de familles ne disposent pas.
La zone dite des cinquante pas géométriques offre une seconde illustration. Cette bande littorale de 81,20 mètres, héritée de la réserve domaniale coloniale, est occupée depuis des décennies par un habitat spontané que le droit a longtemps qualifié d’irrégulier. Les agences créées en 1996 en Guadeloupe et en Martinique devaient régulariser ces occupations ; la loi d’actualisation du droit des outre-mer de 2015 a prévu le transfert des zones urbanisées aux collectivités régionales, échéance repoussée à plusieurs reprises avant d’être fixée au 1er janvier 2025, l’Assemblée de Martinique ayant approuvé ce transfert à l’unanimité en décembre 2023. Là encore, le droit court derrière un fait accompli : des générations ont construit, vécu et transmis sur un sol dont elles n’étaient pas propriétaires. La légitimité par l’usage, que Chamoiseau met en récit, précède partout le titre.
Une question de souveraineté, pas seulement de patrimoine
Ramener la question foncière au seul registre mémoriel serait une facilité. Elle est aujourd’hui, très concrètement, une question de souveraineté. L’objectif d’autonomie alimentaire à l’horizon 2030, affiché par l’État pour les outre-mer, suppose de préserver des surfaces cultivables qui reculent d’environ un pour cent par an sous la pression de l’urbanisation. La révision des schémas d’aménagement régionaux, imposée par la loi Climat et résilience et la trajectoire de zéro artificialisation nette, constitue l’un des rares leviers permettant d’arbitrer entre logement, activité économique et protection des terres agricoles – arbitrage que les documents d’urbanisme communaux ne rendent pas partout possibles. S’y ajoute l’incertitude pesant sur les soutiens européens à l’agriculture ultramarine au-delà de 2027, dans un territoire où la banane et la canne occupent encore plus de quarante pour cent de la surface cultivée.
Le débat sur les réparations donne à ces enjeux une résonance supplémentaire. Dès lors que l’on admet que la structure foncière actuelle procède directement d’une économie de plantation fondée sur la mise en esclavage, la question de la terre cesse d’être seulement prospective pour devenir rétrospective : que fait-on d’un patrimoine dont la constitution est historiquement documentée ? Les réponses possibles vont de la fiscalité à la préemption publique, du soutien à l’installation de jeunes agriculteurs à des mécanismes de portage foncier, et elles engagent des choix politiques qui ne se réduisent ni à la symbolique ni à la comptabilité. Elles supposent surtout un préalable trop souvent négligé : disposer de données publiques fiables sur la propriété du sol martiniquais.
Une question rouverte
La pensée antillaise a passé un siècle à réparer symboliquement un lien rompu, transformant une terre subie en paysage habité, puis en territoire revendiqué. Ce travail-là est largement accompli ; il a produit une littérature et une conscience de soi qui comptent parmi les apports majeurs de la Caraïbe à la pensée contemporaine. Ce qui demeure inachevé relève d’un autre ordre : la traduction juridique, économique et politique de cette réappropriation. Entre le sol que la mémoire revendique et le foncier que le cadastre enregistre, l’écart n’a jamais été comblé.
Peut-être est-ce là que se joue la prochaine étape. Non plus démontrer que la terre nous appartient culturellement, ce dont plus personne ne doute, mais décider collectivement à quoi elle doit servir, qui doit pouvoir y accéder et selon quelles règles. Cela suppose de débattre de chiffres autant que de mémoire, et d’accepter que les deux ordres de discours ne se substituent pas l’un à l’autre. La question posée par Césaire, Glissant et Chamoiseau n’appelait pas de réponse foncière ; celle que pose la Martinique de 2026, avec ses exploitations qui disparaissent, ses successions bloquées et ses sols contaminés, en appelle une. Rien n’interdit qu’elle soit à la hauteur de la première.
(Cet article a été adressé par un lecteur à la rédaction d’Antilla💸)





