En 2023, les échanges résidentiels entre la Martinique et l’Hexagone se soldent par 711 départs de plus que d’arrivées. Mais derrière ce chiffre négatif se cache une réalité beaucoup plus contrastée. Plus de 95 % du déficit se concentre sur les 15-24 ans, principalement au moment des études. À l’inverse, les 25-39 ans affichent un solde positif de 156 personnes, dont une large majorité de Martiniquais de naissance. L’analyse publiée par Jean-Émile Simphor, directeur du Cnam Martinique et maître de conférences, déplace ainsi la question :
Comment transformer ces retours encore modestes en véritable politique d’attractivité des compétences ?
Analyse des données : Jean-Émile Simphor, à partir des données Insee sur les migrations résidentielles 2023.
La Martinique perd des habitants. Le constat est connu, répété et souvent résumé par une formule : les jeunes s’en vont. Mais lorsqu’on regarde précisément qui part, qui revient et à quel âge, le tableau devient beaucoup plus intéressant.
Dans une analyse publiée le 22 août 2026, Jean-Émile Simphor s’est penché sur les migrations résidentielles entre la Martinique et l’Hexagone en 2023. Il comptabilise 4 742 arrivées en Martinique contre 5 453 départs vers l’Hexagone, soit un solde négatif de 711 personnes.
Il faut immédiatement préciser la portée de ce chiffre. Il s’agit ici des échanges entre la Martinique et l’Hexagone, et non de l’ensemble du solde migratoire de la Martinique, qui intègre d’autres destinations et provenances. Cette distinction est importante pour ne pas confondre deux indicateurs différents.
95 % du déficit concentré chez les 15-24 ans
La première surprise apparaît lorsque les flux sont ventilés selon l’âge.
Selon les calculs présentés par Jean-Émile Simphor, les 15-19 ans enregistrent un solde négatif de 423 personnes et les 20-24 ans de 256. À elles seules, ces deux catégories représentent 679 départs nets, soit environ 95,5 % du déficit de 711 personnes observé entre la Martinique et l’Hexagone.
Cette concentration change la lecture du phénomène.
Une partie importante du déficit migratoire correspond à une période bien particulière de la vie, celle des études supérieures et de l’entrée dans la vie professionnelle. L’Insee aboutit d’ailleurs à la même conclusion dans une étude publiée en février 2026 sur les migrations martiniquaises : les départs de jeunes adultes pour poursuivre leurs études constituent l’une des principales explications du déséquilibre migratoire.
Ce départ n’est donc pas nécessairement synonyme d’un renoncement définitif à la Martinique. Pour une partie des jeunes, il correspond d’abord à une mobilité de formation.
La question devient alors moins : « comment empêcher les jeunes de partir ? » que : « comment créer les conditions leur permettant de revenir après leur formation ? »
Les 25-39 ans, seule catégorie dans le vert
C’est précisément là qu’apparaît le résultat le plus intéressant de l’analyse.
Alors que les classes d’âge les plus jeunes affichent des soldes fortement négatifs, les 25-39 ans enregistrent un excédent de 156 personnes dans les échanges avec l’Hexagone. Ils constituent, selon Jean-Émile Simphor, la seule grande catégorie d’âge présentant un solde positif.
Plus significatif encore, environ trois quarts de cet excédent, soit 116 personnes, correspondent à des personnes nées en Martinique.
Il existe donc bel et bien un mouvement de retour.
L’Insee avait déjà observé ce phénomène sur les données de 2022 : un tiers des nouveaux arrivants en Martinique étaient des natifs de l’île et ces retours concernaient davantage les 25-39 ans.
Le parcours qui se dessine est assez clair : départ pour les études ou le début de carrière, acquisition d’un diplôme et d’une expérience professionnelle, puis possibilité de retour entre 25 et 39 ans.
Des professions intermédiaires et des cadres
Reste à savoir qui revient.
L’analyse de Jean-Émile Simphor met en évidence un solde positif de 107 personnes pour les professions intermédiaires et de 24 pour les cadres. À l’inverse, le solde est négatif chez les employés, avec 21 personnes en moins, et chez les ouvriers, avec 22 en moins.
Ces données suggèrent que le retour en Martinique est socialement et professionnellement sélectif.
Le territoire semble davantage capable d’attirer ou de faire revenir les personnes disposant d’un niveau de qualification correspondant aux postes disponibles localement.
Jean-Émile Simphor résume cette logique par une formule :
« On revient parce qu’un poste attend. »
Il faut naturellement éviter d’en faire une causalité absolue. La famille, le cadre de vie, l’attachement au territoire ou le souhait d’y élever ses enfants interviennent également dans une décision de retour. Mais l’existence d’un emploi compatible avec la qualification acquise apparaît comme une condition déterminante pour rendre ce projet réalisable.

Le poids considérable du secteur public
Un autre chiffre mérite l’attention : près d’un actif occupé sur deux parmi ceux qui reviennent travaille dans l’administration publique, l’enseignement, la santé ou l’action sociale, selon l’analyse de Jean-Émile Simphor.
Ce résultat n’est pas surprenant. L’Insee souligne que les migrations martiniquaises sont fortement influencées par l’emploi public et notamment par les mutations professionnelles.
Mais il pose une question économique importante.
Si le retour des compétences dépend principalement des administrations, de l’Éducation nationale, de l’hôpital ou du secteur médico-social, la capacité d’attraction de l’économie productive et marchande reste limitée.
D’autant que le même ensemble administration, enseignement, santé et action sociale apparaît également fortement représenté parmi les personnes qui quittent la Martinique. Le secteur public fonctionne donc dans les deux sens, attirant certains actifs tout en en faisant partir d’autres.
Quelques signaux dans le privé
Jean-Émile Simphor relève toutefois plusieurs secteurs dans lesquels apparaissent des retours de Martiniquais de naissance : les activités scientifiques et techniques, avec 48 personnes, les industries alimentaires, 18, l’hébergement-restauration, 17, ou encore la construction, 15.
Ces chiffres doivent être interprétés avec prudence. L’Insee avertit explicitement que les effectifs inférieurs à 200 personnes sont soumis à une incertitude statistique importante liée au recensement et peuvent ne pas être significatifs pris isolément.
Il serait donc excessif d’y voir déjà une véritable vague de retour vers ces secteurs.
Ils peuvent en revanche constituer des signaux à suivre sur plusieurs années. Si une tendance similaire se reproduisait dans les prochaines données, elle pourrait révéler une évolution plus structurelle.
Le véritable enjeu, créer les conditions du retour
La question migratoire martiniquaise ne peut être séparée de la situation démographique générale.
En 2023, la Martinique comptait 360 630 habitants, contre 372 594 en 2017 et 388 364 en 2012. En onze ans, le territoire a donc perdu près de 28 000 habitants. Les 25-39 ans ne représentent plus que 14,3 % de la population, tandis que les 65 ans et plus en représentent près de 24 %.
Entre 2017 et 2023, la population a diminué en moyenne de 0,5 % par an.
Dans ce contexte, quelques centaines de retours peuvent paraître modestes. Mais ils touchent précisément l’une des populations dont la Martinique a le plus besoin : des actifs âgés de 25 à 39 ans, formés, disposant souvent d’une expérience professionnelle acquise ailleurs et susceptibles de travailler, d’entreprendre, de fonder une famille et de participer durablement à l’économie du territoire.
L’enjeu n’est donc probablement pas de chercher à empêcher toute mobilité des jeunes Martiniquais. Un territoire de 360 000 habitants ne peut proposer sur place l’intégralité des formations, métiers et carrières disponibles dans un ensemble de près de 70 millions d’habitants.
Le véritable défi commence après le départ.
Il consiste à rendre le retour possible.
Cela suppose bien sûr des emplois qualifiés, mais également un niveau de rémunération compatible avec le coût de la vie, un accès au logement, des possibilités professionnelles pour le conjoint, des transports adaptés, des perspectives de carrière et, pour ceux qui souhaitent entreprendre, un environnement économique suffisamment favorable.
C’est en cela que l’analyse de Jean-Émile Simphor est intéressante. Elle conduit à regarder la démographie non seulement comme un problème de population, mais comme un problème de développement économique.
La Martinique ne retiendra pas tous ses jeunes. Elle n’en a sans doute ni la possibilité ni même nécessairement intérêt, la mobilité constituant aussi une source de formation et d’expérience. En revanche, elle peut chercher à devenir suffisamment attractive pour qu’une partie de ceux qui sont partis puissent envisager, quelques années plus tard, d’y exercer leurs compétences.
Les données de 2023 montrent que ce mouvement existe déjà. Il reste fragile et de faible ampleur. Toute la question est désormais de savoir s’il peut devenir une dynamique durable.
Source : Insee, migrations résidentielles 2023 (données arrondies)
Jean-Émile SIMPHOR





