L’impasse du modèle de croissance actuel
Dans une émission de Martinique première dédiée aux difficultés financières de la CTM, l’économiste Olivier Sudrie a affirmé que la seule alternative à l’étranglement financier de la CTM était l’accélération du retour de la croissance perdue afin de dégager de nouvelles perspectives financières. Mais force est de souligner que la croissance en Martinique ne reviendra pas de sitôt, du fait que le système est désormais grippé. Selon la dernière note de conjoncture de l’Insee parue ce mois de septembre, l’économie de la Martinique « décroche » : baisse de la croissance, inflation en hausse et retour du chômage. L’on peut noter une prévision de croissance revue à la baisse et les principaux indicateurs qui passent « au rouge ». Une perspective désormais dégradée, alors sortir la Martinique des difficultés économiques et financières par la relance de la croissance est quoiqu’il en soit une mission quasi impossible.
Un essoufflement structurel de l’économie
La croissance économique de la Martinique repose historiquement sur un modèle axé sur les services, mais fait aujourd’hui face à une stagnation structurelle marquée par le recul de l’investissement public et privé. Les données publiées par l’Insee, l’IEDOM et l’AFD mettent en évidence la dégradation accélérée des principaux moteurs de la croissance en Martinique, ainsi que les freins majeurs actuels pour un redressement de la situation financière et économique à court terme.
La Martinique est aujourd’hui confrontée à un problème qui dépasse largement celui d’un simple ralentissement conjoncturel : celui d’une croissance qui semble progressivement se dérober de manière durable au moment même où les finances publiques territoriales auraient besoin d’une activité économique plus dynamique pour retrouver des marges de manœuvre. Les derniers chiffres disponibles dessinent une équation particulièrement difficile. En 2025, le PIB martiniquais n’a progressé que de 0,1 % en volume, après +0,3 % en 2024 et +0,5 % en 2023. Plus préoccupant encore, l’investissement a reculé de 6 % et a retiré à lui seul un point de croissance. La consommation des ménages, qui avait constitué le principal soutien de l’activité avec une progression de 1 %, ne paraît plus en mesure de prendre durablement le relais. Le deuxième trimestre 2026 confirme cette fragilité. L’IEDOM constate désormais un essoufflement de l’économie martiniquaise : l’indicateur du climat des affaires est tombé à 99,9, contre 102,4 au trimestre précédent.
La vulnérabilité des moteurs sectoriels : Tourisme et BTP
Cette situation est d’autant plus préoccupante que les moteurs traditionnels de l’économie martiniquaise sont simultanément soumis à des contraintes structurelles. Le BTP souffre du ralentissement de la commande publique et de la faiblesse de certains investissements privés. Le tourisme, malgré des signes de résistance, reste extrêmement exposé au coût du transport aérien, à la concurrence et à la réduction du pouvoir d’achat.
Le tourisme illustre particulièrement bien cette nouvelle fragilité. Contrairement aux prévisions optimistes du Comité Martiniquais du Tourisme (CMT), une variable extérieure pourrait sérieusement compliquer l’équation : le prix du carburant aérien. La question centrale n’est donc plus seulement celle du nombre de touristes accueillis, mais celle de la valeur économique réellement laissée par chaque visiteur dans l’économie martiniquaise. Cette vulnérabilité rejoint celle du BTP. Dans un contexte de finances publiques contraintes, la commande publique ne peut plus jouer avec la même intensité son rôle traditionnel de soutien à l’activité.
C’est ici que la situation financière de la Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) prend une dimension macroéconomique. La CTM n’est pas seulement une institution confrontée à ses propres contraintes budgétaires : par ses dépenses d’investissement et ses politiques publiques, elle constitue l’un des principaux leviers de l’activité économique locale.
La fin de la fuite en avant par la dépense publique
Le problème est donc circulaire : la faiblesse de la croissance réduit les recettes ; les difficultés financières limitent l’investissement ; le recul de l’investissement pèse sur les entreprises et l’emploi. C’est cette boucle qu’il faudrait précisément parvenir à briser. Mais les solutions classiques apparaissent aujourd’hui beaucoup moins disponibles. La Martinique ne peut compter indéfiniment sur une augmentation de la dépense publique pour compenser les insuffisances de la demande privée. La France hexagonale elle-même entre dans une période de forte contrainte budgétaire, ce qui réduit les possibilités de grands plans de relance financés par la dette.
2027 et au-delà : L’urgence d’une transformation productive
C’est pourquoi l’année 2027 risque de ne pas être celle d’un véritable redémarrage, mais plutôt celle de la révélation des fragilités accumulées. La Martinique doit sortir d’une conception de la croissance fondée principalement sur la consommation, la dépense publique et les secteurs traditionnels. La croissance de demain devra davantage reposer sur la production locale repensée : industrialisation, innovation, transformation agroalimentaire, énergies renouvelables et économie numérique.
La Martinique entre donc dans une période où la croissance ne pourra probablement plus être décrétée par la seule puissance publique. Le véritable danger serait alors de confondre stabilité et prospérité. Car si le PIB stagne ou augmente moins vite que le volume de la dette sur une longue période, alors un risque d’emballement apparaît et le danger devient systémique pour l’ensemble de l’économie de la Martinique.
Jean-Marie NOL, économiste et juriste en droit public




