Une crise qui pouvait être anticipée. L’image que l’on dépeint fréquemment de l’homme politique est celle, un peu poussiéreuse, de l’élu qui endort ses auditoires par des explications soporifiques que les citoyens doivent mémoriser sans trop savoir pourquoi ni comment, faute de transparence.
L’explication officielle de la dérive financière de la CTM fait état d’un déséquilibre structurel et non de mauvais choix de gestion. Mais force est de souligner que cette explication est un peu trop courte, à la limite de la caricature, car fort éloignée des réalités de l’ensemble des régions et collectivités d’outre-mer, où la Martinique fait seule exception quant à la dégradation accélérée des paramètres budgétaires et financiers.
Le déséquilibre structurel n’explique pas tout
La véritable question qui se pose aujourd’hui aux Antilles n’est plus seulement celle de la gestion du passé et du présent en solitaire d’une certaine collectivité, mais celle de la capacité collective à anticiper un avenir devenu beaucoup plus incertain.
Dans un environnement marqué par le ralentissement de la croissance, l’endettement public, les tensions sociales, la fragilisation des finances publiques et la transformation rapide des modèles économiques, gouverner ne peut plus consister à mettre en avant un déséquilibre structurel et encore moins à réagir après coup aux crises lorsqu’elles surviennent.
La décision publique doit désormais s’appuyer sur une capacité permanente de veille et d’analyse prospective. La France hexagonale a depuis longtemps développé des dispositifs de veille économique, stratégique et technologique. Les territoires antillais ne peuvent rester à l’écart de cette évolution, alors même qu’ils sont particulièrement exposés aux chocs extérieurs. Leur éloignement géographique, leur dépendance à l’importation, leur forte sensibilité aux transferts publics et leur vulnérabilité énergétique rendent l’anticipation et l’analyse prospective plus indispensables encore.
Un système d’alerte pour les Antilles
La Guadeloupe et la Martinique ont besoin d’un véritable système d’alerte et d’anticipation des crises. La question est devenue particulièrement urgente avec la dégradation des marges financières de l’État et des collectivités.
La situation de la Collectivité territoriale de Martinique constitue à cet égard un sérieux avertissement. Une dette qui progresse, des dépenses contraintes qui réduisent les capacités d’investissement et des recettes qui ne suivent plus mécaniquement l’évolution des besoins finissent par enfermer une collectivité dans une équation budgétaire de plus en plus difficile.
Le problème n’est donc pas seulement de savoir comment équilibrer le prochain budget et par quelles mesures redresser les comptes. Il fallait comprendre, plusieurs années à l’avance, les conséquences économiques, sociales et financières des décisions prises hier et aujourd’hui.
Créer un Observatoire des mutations économiques et financières
C’est précisément la fonction que devrait remplir un « Observatoire des mutations économiques et financières des Antilles ».
Une telle structure pourrait suivre en permanence les principaux indicateurs susceptibles de modifier la trajectoire des économies guadeloupéenne et martiniquaise : dette et dépenses publiques, coût du crédit, investissement, consommation, emploi, défaillances d’entreprises, évolution démographique, départ des jeunes, tourisme, transport aérien, prix de l’énergie, importations, production locale, commande publique et évolution des transferts financiers de l’État.
Elle devrait également intégrer les mutations technologiques, notamment l’intelligence artificielle et la robotisation, qui pourraient transformer rapidement l’emploi dans les administrations, les banques, les services, le commerce ou les centres de relation client.
Aujourd’hui, le contexte de crises oblige à se défaire de l’image traditionnelle de l’homme politique, réduit à la transmission d’une parole publique parfois abstraite et éloignée des préoccupations concrètes des citoyens. Cette conception appartient de plus en plus au passé.
Dans une période où les sociétés antillaises sont confrontées à des bouleversements économiques, financiers, sociaux et démographiques simultanés, l’enjeu n’est plus seulement de convaincre ou d’expliquer : il est de comprendre suffisamment tôt les transformations à l’œuvre pour pouvoir agir avant qu’elles ne deviennent des crises.
La Guadeloupe et la Martinique entrent en effet dans une période d’incertitude dont il est encore difficile de mesurer précisément les contours et les conséquences. Le ralentissement de la croissance dans l’Hexagone, la perspective de finances publiques françaises durablement contraintes, le renchérissement du coût de l’argent, les difficultés structurelles des collectivités locales, la faiblesse de certains moteurs traditionnels de l’activité et les transformations liées au numérique et à l’intelligence artificielle constituent autant de facteurs susceptibles de modifier profondément l’environnement économique et social antillais.
À cela s’ajoutent un modèle économique à bout de souffle, le vieillissement démographique, le départ d’une partie de la jeunesse, les tensions sur le pouvoir d’achat, les difficultés des entreprises et la montée des inquiétudes sociales.
Détecter les signaux faibles avant la crise
Dans un tel contexte, continuer à piloter les politiques publiques essentiellement à partir des données du passé serait une erreur de méthode. Les budgets, les comptes administratifs et les indicateurs économiques décrivent une situation à un instant donné ; ils ne suffisent pas nécessairement à révéler les ruptures qui se préparent. Or, c’est précisément dans les périodes de rupture que la capacité d’anticipation devient une ressource stratégique.
La situation financière de la Martinique illustre particulièrement cette nécessité. Lorsque l’endettement d’une collectivité atteint un niveau qui réduit progressivement ses marges de manœuvre, le problème n’est plus seulement comptable. Il devient économique, social et politique.
Chaque euro consacré au remboursement de la dette ou aux charges financières est potentiellement un euro qui ne peut être consacré à l’investissement, aux infrastructures, à l’éducation, à la transition énergétique ou au soutien au développement économique. La dérive budgétaire n’est donc jamais seulement une affaire de spécialistes des finances publiques : elle finit par déterminer la capacité d’un territoire à préparer son avenir.
La prospective comme outil permanent de gouvernance
C’est précisément pour éviter de telles trajectoires qu’un véritable dispositif de veille prospective devrait être considéré comme un outil permanent de gouvernance en Guadeloupe et surtout en Martinique.
Il ne s’agirait pas de créer une structure supplémentaire produisant des rapports destinés à rester dans les tiroirs, mais de construire un système organisé permettant de détecter les signaux faibles de la dégradation budgétaire, de suivre les grandes mutations économiques et financières, d’identifier les risques économiques et sociaux émergents et d’éclairer les choix des décideurs publics dans l’optique de bâtir un véritable plan de développement économique.
Transformer l’information en outil de décision
Les démarches de veille, d’intelligence économique et d’intelligence stratégique développées ailleurs montrent qu’une telle organisation peut reposer sur une chaîne relativement simple : collecter l’information pertinente, la vérifier, la croiser, l’analyser, la transformer en scénarios et surtout la diffuser aux responsables capables d’en tirer des décisions.
L’enjeu n’est donc pas l’accumulation d’informations, devenue presque illimitée à l’ère numérique, mais la capacité à distinguer l’information stratégique du bruit permanent des réseaux sociaux qui envahit désormais l’espace public.
Pour les Antilles, cette approche pourrait permettre de suivre simultanément les finances publiques, l’évolution du crédit bancaire, l’investissement privé, l’emploi, les faillites d’entreprises, la consommation, le tourisme, le transport aérien, les prix de l’énergie, les mutations démographiques, les départs de jeunes et l’évolution des transferts publics, mais également les transformations technologiques susceptibles de modifier rapidement certains métiers et secteurs d’activité.
Elle permettrait surtout de croiser ces données avec les rapports et études de l’Insee ou de l’IEDOM afin de comprendre à temps leurs interactions.
Des crises systémiques et interdépendantes
Car les crises contemporaines ne se présentent plus nécessairement sous la forme d’un choc unique. Elles sont systémiques, multiformes et interdépendantes.
Une hausse du coût de l’énergie peut réduire le pouvoir d’achat, accroître les coûts des entreprises, alimenter l’inflation et ralentir l’investissement. Une contraction de la dépense publique peut affecter simultanément les entreprises dépendantes de la commande publique, l’emploi et la consommation. Une diminution de la population active peut réduire le potentiel de croissance tout en accentuant le poids des dépenses sociales. L’endettement peut limiter l’investissement public au moment même où les infrastructures nécessitent d’être modernisées.
C’est cette mécanique d’ensemble qu’un dispositif de prospective doit précisément permettre de comprendre.
Explorer plusieurs futurs plutôt que prédire l’avenir
La prospective ne consiste pas à prédire l’avenir. Elle consiste à explorer plusieurs futurs possibles à partir des tendances observables, des ruptures potentielles et des incertitudes.
Cette distinction est essentielle. Dans un monde devenu imprévisible, prétendre connaître exactement ce que seront les Antilles dans dix ou quinze ans serait prétentieux, et peut-être même illusoire. En revanche, il est possible d’identifier les risques, de construire différents scénarios et de déterminer les décisions qui permettraient de mieux résister à chacun d’eux.
Coordonner les expertises déjà présentes
La Guadeloupe et la Martinique disposent déjà d’un important capital d’expertise au sein des administrations, des chambres consulaires, des organisations économiques, des universités, des instituts statistiques et des collectivités. Mais ces compétences gagneraient à être davantage coordonnées autour d’une véritable fonction de veille prospective territoriale.
L’objectif serait de passer d’une logique de production dispersée d’informations à une logique d’intelligence collective.
Cette évolution est d’autant plus nécessaire que les contraintes financières qui se profilent pourraient réduire progressivement la capacité de l’État et des collectivités à intervenir comme ils l’ont fait par le passé.
Lorsque les ressources publiques sont abondantes, les erreurs de stratégie peuvent parfois être compensées par de nouvelles dépenses. Lorsque l’argent devient rare et plus cher, cette possibilité disparaît. La qualité de la décision devient alors aussi importante que le volume des ressources disponibles.
La prospective comme assurance contre les erreurs stratégiques
Il faudrait donc considérer la veille prospective non comme une dépense administrative supplémentaire, mais comme une assurance contre les erreurs stratégiques.
Quelques millions d’euros mal orientés, plusieurs années d’investissement insuffisant ou une trajectoire d’endettement mal maîtrisée peuvent produire des conséquences autrement plus importantes que le coût d’un dispositif capable d’alerter suffisamment tôt sur les risques.
La véritable modernisation de l’action publique antillaise pourrait ainsi commencer par un changement de méthode : moins subir, davantage anticiper ; moins reprocher et commenter les crises une fois qu’elles sont installées, davantage identifier les signaux qui les annoncent ; moins juxtaposer des statistiques, davantage les transformer en informations stratégiques.
Dans les années qui viennent, la question essentielle ne sera donc peut-être pas de savoir si la Guadeloupe et la Martinique disposent de suffisamment d’informations. Elles en disposent déjà. La question sera de savoir si elles possèdent les instruments permettant de donner un sens à ces informations et d’en faire des outils de décision.
Face à l’incertitude économique, à la dérive possible de l’endettement et aux transformations rapides de la société, la prospective n’est plus un luxe intellectuel réservé aux grandes administrations ou aux grandes entreprises. Elle devient une condition de la bonne gouvernance territoriale.
Pour les Antilles, apprendre à regarder suffisamment loin pour décider plus lucidement aujourd’hui pourrait bien devenir l’une des principales conditions de leur capacité à maîtriser leur avenir, qui risque demain d’être sérieusement compromis par la crise de la dette.
Passer de la réaction à l’anticipation
C’est dans ce nouvel horizon que la prospective devient une forme de protection contre les erreurs et les dérives financières des politiques publiques. Elle permet de poser aujourd’hui les questions que les contraintes budgétaires imposeront demain.
Combien coûtera une infrastructure sur vingt ans ? Quelle sera la capacité réelle d’une collectivité à financer ses investissements ? Quels emplois seront transformés par l’intelligence artificielle ? Quels secteurs peuvent réellement produire davantage localement et créer plus de valeur ajoutée ? Quelle serait la conséquence d’une baisse durable des transferts publics ? Que se passera-t-il si la population continue de diminuer ? Quelles marges de manœuvre financières resteront disponibles face au dérèglement climatique ? Comment faire face à la révolution technologique de l’intelligence artificielle et de la robotisation ?
Ce sont ces questions, et non les seuls débats institutionnels, qui détermineront une grande partie de l’avenir antillais.
Il est donc temps de passer d’une culture de la réaction à une culture de l’anticipation. La bonne gouvernance ne consiste plus seulement à gérer correctement le présent. Elle consiste à détecter suffisamment tôt les risques qui peuvent compromettre l’avenir.
Jean-Marie Nol
Économiste et juriste en droit public





