Choisie pour représenter l’Outre-mer lors des Journées européennes du patrimoine au Palais de l’Élysée, la Maison Rimbaud, au Domaine de la Trace à Balata, vient de connaître une reconnaissance nationale particulièrement forte. Prévenue quelques jours seulement avant l’événement, Murielle Fruton a pu rejoindre Paris avec le soutien d’Air France et faire partie des trois porteurs de projets retenus pour un échange privilégié avec Emmanuel Macron. Derrière cette distinction se cachent sept années de travail, près de 700 000 euros investis et la volonté de Murielle et Olivier Fruton de sauver une maison créole, mais aussi une part de l’histoire de la Martinique. Ils racontent cette aventure à deux voix.
Article Roland Dorival et Philippe Pied
« Ce n’est pas seulement une reconnaissance pour nous. C’est une fierté pour toute la Martinique et pour le savoir-faire de nos artisans. »
« Nous avons été choisis pour représenter l’Outre-mer »
Roland Dorival : Murielle Fruton, vous revenez tout juste d’un déplacement assez exceptionnel à Paris. Que s’est-il passé ?
Murielle Fruton : Nous avons eu l’agréable surprise d’être invités au Palais de l’Élysée dans le cadre des Journées européennes du patrimoine. Une dizaine de sites étaient présentés et, pour l’Outre-mer, c’est la Maison Rimbaud qui avait été choisie.
C’est une très grande fierté pour nous, mais je tiens vraiment à dire que ce n’est pas seulement une reconnaissance personnelle. C’est une reconnaissance pour la Martinique et pour le savoir-faire de nos artisans. Cette réhabilitation n’a pas été simple. Lorsque nous avons acheté le Domaine, la maison était sous la végétation, les terrasses et les jardins également. On ne voyait pratiquement plus rien.
Alors, lorsque ce travail est reconnu jusque-là, je trouve que cela dit aussi quelque chose de notre savoir-faire antillais.
Roland Dorival : Vous avez été prévenue très peu de temps avant le déplacement ?
Murielle Fruton : Oui, vraiment à la dernière minute, quatre ou cinq jours avant. Nous avons été pris de court. Nous nous sommes alors adressés à Air France, qui a été vraiment très compréhensive et nous a aidés à pouvoir effectuer ce voyage.
Je tiens à le dire parce que leur soutien nous a permis de réaliser ce merveilleux projet et d’être présents à Paris pour représenter la Martinique.
Un échange privilégié avec Emmanuel Macron

Roland Dorival : Et une fois arrivée à l’Élysée, une autre surprise vous attendait…
Murielle Fruton : Oui. Les sites étaient présentés sur la terrasse du Palais de l’Élysée. Une fois sur place, le conseiller culture est venu nous voir pour nous annoncer que le président souhaitait échanger plus particulièrement avec trois personnes parmi les invités.
Nous avions déjà été sélectionnés pour représenter l’Outre-mer et, là, nous étions à nouveau retenus parmi ces trois personnes. Je trouve que c’est un honneur supplémentaire.
J’étais très émue, très touchée et aussi très surprise. Je me suis présentée et Emmanuel Macron m’a fait savoir qu’il connaissait déjà notre projet. Là, j’ai été encore plus touchée. Il nous a félicités pour ce que nous avions réalisé, pour la façon dont nous l’avions fait et pour cette réhabilitation qu’il a trouvée extraordinaire.
Pour moi, cela signifie surtout qu’au plus haut niveau de l’État, on reconnaît que, dans les Antilles, nous avons un vrai savoir-faire.
« Nous avions déjà été choisis pour représenter l’Outre-mer, puis nous avons été retenus parmi les trois personnes avec lesquelles le président souhaitait échanger. »
Une maison presque disparue sous la végétation

Roland Dorival : Revenons au début. Comment cette aventure a-t-elle commencé ?
Murielle Fruton : Nous avons acquis le Domaine en 2018. Il nous a fallu pratiquement deux ans simplement pour nettoyer parce que la maison était sous la végétation.
En 2019, nous avons été sélectionnés par la Fondation du patrimoine et la Mission Bern. Nous étions cette année-là le premier site retenu en Martinique dans ce cadre. Cette sélection nous a beaucoup aidés puisque nous avons pu bénéficier d’un soutien pour sauver la structure de la maison.
Nous avons également pu faire venir Stéphane Bern en Martinique. Les Martiniquais avaient énormément joué et participé au Loto du patrimoine. J’avais eu une communication avec Stéphane Bern, qui m’avait appelée, et je lui ai proposé de venir en Martinique.
C’était aussi une manière de mettre notre territoire en avant. Nous étions à cette période autour du Village préféré des Français, avec Les Anses-d’Arlet qui ont terminé à la deuxième place. C’était une très belle image pour la Martinique.
Roland Dorival : Et lorsque les travaux commencent véritablement, le Covid arrive…
Murielle Fruton : Exactement. Nous avons véritablement démarré les travaux en 2020 et, quelques semaines plus tard, le Covid est arrivé. Nous avons alors connu près de deux années d’arrêt.
Nous avons ensuite repris le chantier et cette importante phase de restauration s’est terminée en 2025.
Près de 700 000 euros pour sauver la maison


Roland Dorival : Quel a été le coût de cette restauration ?
Murielle Fruton : Nous avons reçu au départ une aide de 250 000 euros dans le cadre de la Mission Patrimoine pour sauver la maison et sa structure. Mais, au total, nous avons dépensé près de 700 000 euros. Le reste est venu de notre poche.
Il fallait aller jusqu’au bout et surtout respecter le lieu. Nous avions l’obligation de réhabiliter de manière authentique, mais c’était également notre volonté.
À l’extérieur, nous avons conservé l’architecture créole. À l’intérieur, nous avons gardé tout ce que nous pouvions garder. Les anciennes briques ont été récupérées, nettoyées, poncées et remises. Nous avons fait la même chose avec les tuiles, démontées, nettoyées puis reposées.
Nous avons voulu conserver le maximum de choses authentiques afin de préserver toute l’émotion du lieu.
Pour l’ameublement aussi, nous avons procédé de cette manière. Nous avons chiné, acheté certaines pièces, reçu des cadeaux d’amis et beaucoup de meubles ou d’objets de mes beaux-parents. Nous avons essayé de conserver une ambiance correspondant à cette maison et à son époque.
« La maison créole est un art de vivre »




Roland Dorival : Que trouve-t-on aujourd’hui dans cette maison ?
Murielle Fruton : Nous avons cinq chambres, un grand séjour, des dépendances, une salle de bain extérieure. Au total, cela représente environ 450 m² d’espace de vie.
Mais il faut regarder le Domaine dans son ensemble. De l’autre côté de la route, nous disposons aussi de quatre hectares de forêt tropicale. La maison est installée au pied des Pitons du Nord et, de l’autre côté, elle regarde vers la mer des Caraïbes.
Maintenant, il faut évidemment entretenir tout cela. Nous organisons donc des événements privés, des événements d’entreprises, des mariages et différentes manifestations.
Mais ce que je veux surtout montrer, c’est le savoir-faire que nous avions et que nous avons toujours aux Antilles.
Nos anciens maîtrisaient déjà le sens du vent et la ventilation naturelle. Ils savaient construire sans avoir besoin de climatisation. Ils avaient aussi réfléchi aux cyclones et aux tremblements de terre. Le bois, par exemple, offre une résistance adaptée aux mouvements.
« Notre savoir-faire, il ne faut pas le perdre. Nos maisons créoles sont magnifiques, nous n’avons rien à envier aux autres. »
La maison créole est aussi un art de vivre. Et c’est cela que je veux transmettre.
Pourquoi pas une route des maisons créoles ?
Roland Dorival : Vous imaginez d’ailleurs aller plus loin et créer une véritable offre touristique autour de ce patrimoine…
Murielle Fruton : Oui. Je pense que nous pourrions créer un circuit avec dix ou quinze maisons créoles remarquables. Il n’en faut pas forcément énormément, mais suffisamment pour constituer une véritable offre touristique supplémentaire.
Regardez ce qui existe autour du rhum. Les distilleries sont devenues des lieux visités et constituent aujourd’hui un véritable circuit. Pourquoi ne pas faire la même chose autour de notre architecture ?
Nous avons des maisons magnifiques, une histoire, un savoir-faire. Il faudrait pouvoir les mettre en réseau et créer une offre cohérente.
J’ai commencé à évoquer cette idée avec des partenaires. Je pense que plus nous la porterons, plus elle finira par être entendue.
Quatre hectares de forêt et la source Agathe

Roland Dorival : Le patrimoine du Domaine est également naturel…
Murielle Fruton : Oui. Côté forêt, nous avons notamment la source Agathe ainsi qu’un très ancien réseau d’eau avec des citernes, des réservoirs et des systèmes de filtration. Nous souhaitons également réhabiliter tout cela.
Notre objectif est de retrouver une véritable forêt dans laquelle les gens pourront se promener.
Nous avons des espèces magnifiques. Il y a notamment le lys de Balata, qui est exceptionnel, plusieurs variétés de balisiers, énormément de bananiers, des avocatiers, des orangers amers, des cocotiers, de la cannelle, de la muscade et beaucoup d’autres espèces.
Tout cela fait partie du Domaine et de ce que nous voulons transmettre.
Olivier Fruton : « Cette maison porte aussi une histoire »

Roland Dorival : Olivier Fruton, cette maison possède également une dimension historique particulièrement forte. Qui était son ancien propriétaire ?
Olivier Fruton : Son propriétaire était Louis Emmanuel Rimbaud, un négociant qui a pris une place importante dans la vie économique martiniquaise.
Après l’éruption de la montagne Pelée en 1902, alors qu’une grande partie de l’économie avait été bouleversée, il s’est rétabli dans le négoce. Il a ensuite été président de la Chambre de commerce pendant dix-huit ans. Il a également participé à la création d’une école de comptabilité et de commerce.
Il a eu aussi un rôle important dans l’industrie sucrière martiniquaise. Il faisait des avances aux usines qui avaient des difficultés à écouler leur sucre et pouvait être remboursé en sucre. Il a également participé à la création du Crédit Martiniquais.
Roland Dorival : Son implication ne s’arrêtait pas à l’économie ?
Olivier Fruton : Non. Il a donné une propriété pour permettre la création de l’orphelinat de l’Espérance à Châteaubœuf, où une chapelle a également été ajoutée.
Il a aussi beaucoup contribué à la construction du Sacré-Cœur de Balata.
Mais il y a surtout son rôle pendant la Seconde Guerre mondiale. Louis Emmanuel Rimbaud était un gaulliste convaincu et il s’est engagé dans le mouvement de résistance au pouvoir de l’amiral Robert.
Juin 1943, de la Savane au camp de Balata

Roland Dorival : Que se passe-t-il précisément en juin 1943 ?
Olivier Fruton : Une grande manifestation est organisée à Fort-de-France malgré son interdiction par l’amiral Robert. Près de 10 000 personnes se retrouvent sur la Savane.
Ce qui est remarquable, c’est que cette foule vient de toute la Martinique, de milieux et d’origines différents. Tous se retrouvent autour du même message : « Vive le général de Gaulle, vive la France libre ! »
Évidemment, pour l’amiral Robert, c’est un camouflet.
Le lendemain matin, Louis Emmanuel Rimbaud est arrêté ici même, dans cette maison, puis interné au camp militaire de Balata.
Roland Dorival : Et son arrestation va paradoxalement contribuer à accélérer les événements ?
Olivier Fruton : Oui. Une fois au camp, Louis Emmanuel Rimbaud échange avec le lieutenant Maurice Renvoisé, puis avec le commandant Henri Tourtet.
Une partie des militaires décide alors de se soulever contre l’amiral Robert. Henri Tourtet fait savoir que si la Martinique ne bascule pas dans la France libre, plusieurs garnisons sont prêtes à descendre sur Fort-de-France, à rejoindre la caserne Gallieni et à le démettre de ses fonctions.
À partir de là, le rapport de force change complètement. La mobilisation populaire et celle des militaires conduisent au basculement de la Martinique du côté de la France libre.
Henri Tourtet repartira ensuite combattre avec des troupes antillaises, participera au débarquement de Provence et deviendra Compagnon de la Libération.
Une maison pour transmettre
Roland Dorival : Finalement, Murielle et Olivier Fruton, que voulez-vous que l’on retienne lorsque l’on vient au Domaine de la Trace ?
Olivier Fruton : Qu’il ne s’agit pas simplement d’une belle maison. Elle porte une histoire économique, sociale et politique de la Martinique. Des événements importants se sont déroulés ici et il faut les transmettre.
Murielle Fruton : Et je voudrais que les visiteurs comprennent également que nous avons aux Antilles un patrimoine, une architecture et un savoir-faire extraordinaires.
Ce déplacement à l’Élysée et cette reconnaissance nous confortent dans cette idée. Ce patrimoine mérite d’être sauvé, montré et transmis. La Maison Rimbaud est notre manière d’y contribuer.





