CHRONIQUE | LE REGARD DE PHILIPPE PIED
Revenue de huit mois dans l’espace, Sophie Adenot nous invite, sans le vouloir peut-être, à regarder autrement la Terre et ceux avec qui nous la partageons.
Ce soir, devant mon téléviseur, j’ai écouté Sophie Adenot. Je connaissais son exploit, ces longs mois passés dans la Station spatiale internationale, à quelque 400 kilomètres au-dessus de nos têtes. Mais ce ne sont ni les prouesses techniques ni les records de cette astronaute française qui m’ont retenu devant l’écran.
Ce sont ses mots, son émotion, et surtout ce regard nouveau qu’elle semble avoir rapporté de là-haut.
Elle a raconté les aurores boréales, ces immenses voiles de lumière qui traversent la nuit, les océans, les montagnes, les villes illuminées. Et puis cette phrase, si simple et pourtant extraordinaire :
« J’ai cherché des frontières, j’ai cherché la division, et je n’en ai vu aucune. »
J’ai trouvé cela magnifique.
Il aura donc fallu qu’une femme quitte la Terre, qu’elle s’en éloigne suffisamment, pour nous rappeler une évidence que nous ne voyons plus. Notre planète est une. Elle ne porte aucune des lignes que nous traçons sur nos cartes. Elle ignore nos rivalités, nos appartenances, nos susceptibilités. Elle poursuit tranquillement sa course dans l’univers, avec ses océans, ses nuages, ses continents et cette vie dont nous faisons partie.
Et nous, là-dessous, que faisons-nous ?
Nous passons une grande partie de notre existence à nous séparer. Nous dressons des frontières entre les nations, mais aussi entre les hommes, les générations, les idées, parfois même au sein des familles. Nous défendons nos territoires, nos convictions, nos petits pouvoirs. Nous nous disputons pour des mots, des positions, des intérêts qui, quelques années plus tard, auront souvent perdu toute importance.
« Et si une bonne partie de nos difficultés venait de notre manière de regarder les choses ? »
Attention, il ne s’agit pas de prétendre que tout serait simple. La pauvreté, la maladie, les injustices, les guerres, les souffrances humaines sont bien réelles. Prendre de la hauteur ne les fait pas disparaître. Mais cela peut nous aider à distinguer ce qui est essentiel de ce qui ne l’est pas. À comprendre que nous ajoutons parfois à nos problèmes des complications inutiles, par orgueil, par méfiance, par incapacité à écouter l’autre ou simplement parce que nous refusons de changer de point de vue.
Je pensais, en écoutant Sophie Adenot, à notre Martinique. À cette île que nous partageons, si petite à l’échelle du monde, et dans laquelle nous trouvons pourtant tant de raisons de nous opposer. Nous avons des désaccords légitimes, des histoires différentes, des intérêts qui ne coïncident pas toujours.
Mais combien d’énergie perdons-nous à entretenir nos divisions plutôt qu’à chercher ce que nous pourrions accomplir ensemble ?
Combien de projets n’aboutissent pas parce que nous avons davantage appris à nous méfier les uns des autres qu’à travailler les uns avec les autres ?
Vue de l’espace, notre île n’est qu’une petite terre posée au milieu de l’Atlantique. Une terre précieuse, fragile, dont chacun dépend. Les difficultés de notre quotidien n’en deviennent pas insignifiantes. Elles prennent simplement une autre dimension. Nous sommes bien obligés de vivre ensemble. Et nous aurions tant à gagner à mieux le faire.
« Combien d’énergie perdons-nous à entretenir nos divisions plutôt qu’à chercher ce que nous pourrions accomplir ensemble ? »
Ce qui m’a également touché chez cette astronaute, c’est le contraste entre la fragilité de son retour et l’immensité de ce qu’elle a vécu. Après avoir contemplé la Terre depuis l’espace, elle doit aujourd’hui réapprendre certains gestes ordinaires, retrouver son équilibre, s’habituer de nouveau à la pesanteur. Celle qui a parcouru des millions de kilomètres en orbite retrouve le bonheur, mais aussi la difficulté, de simplement marcher.
Quelle belle leçon sur notre condition humaine ! Nous pouvons réaliser des choses extraordinaires, repousser les limites de la connaissance, accomplir ce que les générations précédentes n’auraient même pas osé imaginer. Et pourtant, nous restons des êtres fragiles, dépendants les uns des autres, de l’air que nous respirons, de l’eau que nous buvons, de cette Terre qui nous accueille.
Je me demande parfois si notre époque ne souffre pas précisément de cette perte de perspective. Nous savons communiquer instantanément avec l’autre bout du monde, mais nous avons quelquefois tant de mal à parler à notre voisin. Nous accumulons les informations sans toujours acquérir davantage de compréhension. Nous cherchons à avoir raison avant même d’avoir essayé de comprendre.
Et à force de courir, de posséder, de comparer, de nous mesurer aux autres, nous oublions le plaisir pourtant élémentaire d’exister.
Sophie Adenot a quitté la Terre pour mieux la découvrir. Et ce qu’elle nous rapporte n’est pas seulement le souvenir d’images exceptionnelles. C’est peut-être une invitation à retrouver le sens de la mesure. À nous rappeler que nos certitudes ne sont pas toujours des vérités, que nos différences ne sont pas nécessairement des obstacles et qu’aucun d’entre nous ne possède à lui seul la bonne manière de voir le monde.
« Nous cherchons à avoir raison avant même d’avoir essayé de comprendre. »
Bien sûr, nous ne pourrons pas tous monter dans une station spatiale pour changer notre regard. Mais faut-il vraiment parcourir 400 kilomètres vers le ciel pour apprendre à prendre un peu de recul ? Nous pourrions déjà essayer, ici, dans nos relations, dans nos décisions, dans nos débats quotidiens. Accepter de nous tromper. Faire une place à la parole de l’autre. Renoncer à certaines querelles dont nous savons, au fond, qu’elles ne conduisent nulle part.
Ce soir, une femme revenue de l’espace m’a fait réfléchir à ce que nous faisons de notre passage sur Terre. Nous y restons quelques décennies, une durée infime à l’échelle de l’univers. Et nous consacrons parfois tellement de ce temps précieux à compliquer ce qui pourrait être plus simple.
Je ne sais pas si le voyage spatial rend plus sage. Mais j’ai le sentiment que Sophie Adenot en est revenue avec quelque chose que nous devrions tous essayer de retrouver : la capacité de s’émerveiller, de relativiser et de regarder les autres autrement.
Car finalement, ce qui m’a le plus frappé dans ses paroles, ce n’est pas qu’elle n’ait vu aucune frontière depuis l’espace.
C’est qu’il lui ait fallu monter si haut pour nous rappeler que c’est nous qui les dessinons.
Philippe Pied





