« On ne conduit le peuple qu’en lui montrant un avenir », disait Napoléon. Encore faut-il regarder cet avenir en face. Les jeunes ont une piètre image des responsables politiques et se sentent insuffisamment écoutés. Selon une enquête menée auprès de 3 000 personnes de 18 à 29 ans pour le collectif « Jeunesse 2027 », 78% estiment que les responsables politiques préparent mal leur avenir.
Le contraste est frappant : 77% se disent satisfaits de leur vie, mais seuls un quart ont confiance dans l’avenir de la France. Cette confiance varie selon la situation financière : 16% chez les jeunes en difficulté, contre 32% chez ceux qui se déclarent à l’aise. Et 79% ont déjà envisagé de construire leur vie ailleurs qu’en France, dont 34% sérieusement.
Leurs inquiétudes sont concrètes : 89% pensent devoir travailler plus longtemps que les générations précédentes, 86% anticipent davantage de difficultés pour accéder à la propriété et 84% pour trouver un emploi stable. Le pouvoir d’achat domine leurs préoccupations, devant l’insécurité, tandis que l’environnement et la lutte contre les discriminations et les inégalités occupent une place importante.
Une jeunesse inquiète, une société mal préparée
Ces résultats révèlent une fragilité : la France entre dans une période de mutations profondes sans avoir suffisamment préparé sa jeunesse. Il ne s’agit pas d’accuser toute une génération de déni, mais de souligner un paradoxe : ceux qui subiront le plus longtemps les transformations économiques, technologiques, climatiques et démographiques risquent d’en découvrir tardivement les conséquences.
La France de demain ne sera pas simplement celle d’aujourd’hui équipée de nouvelles technologies. L’intelligence artificielle, l’automatisation, la transition énergétique, le vieillissement et les tensions sur les ressources modifieront simultanément le travail, les qualifications, les revenus et la consommation. Des métiers disparaîtront, d’autres apparaîtront et de nombreux emplois seront transformés.
La valeur du travail dépendra moins du seul diplôme ou de l’ancienneté que de la capacité à apprendre, à s’adapter et à utiliser des technologies omniprésentes. Préparer les jeunes suppose donc davantage que défendre les conditions du présent : il faut leur donner les moyens de comprendre et de maîtriser ces changements.
La dette réduit les possibilités de choix
Ces aspirations risquent de se heurter aux contraintes financières du pays. Une croissance faible, une dette élevée et le renchérissement des emprunts peuvent réduire durablement la capacité de l’État à financer les services publics et la protection sociale.
Deux mécanismes se conjuguent. D’abord, les emprunts anciens, contractés à des taux faibles, sont progressivement remplacés par des dettes plus coûteuses. Ensuite, la hausse des intérêts absorbe une part croissante des ressources publiques, au détriment d’autres dépenses. Sans amélioration de la productivité ni choix budgétaires cohérents, cet effet de ciseau pourrait imposer des ajustements brutaux.
Une partie de la jeunesse a grandi avec l’idée que les protections obtenues par les générations précédentes constituaient une normalité : emploi stable, progression du niveau de vie, retraite prévisible et services publics accessibles. Mais une croissance limitée et le vieillissement réduisent les ressources permettant de financer simultanément toutes ces attentes.
La question n’est pas de contester leur légitimité. Elle est de rappeler qu’on ne peut réclamer davantage de protection, de pouvoir d’achat et de prestations sans discuter de leur financement. Le conflit générationnel pourrait ainsi opposer moins les jeunes aux anciens que les attentes héritées du XXe siècle aux contraintes du XXIe siècle.
L’intelligence artificielle transforme le travail
La révolution technologique accentuera cette rupture. L’intelligence artificielle peut transformer les fonctions administratives, commerciales, bancaires, juridiques, comptables et intellectuelles. Elle ne concerne donc pas seulement l’industrie ou les tâches répétitives.
La génération Z maîtrise les usages numériques, mais cette familiarité ne garantit pas la compréhension de leurs conséquences économiques. Savoir utiliser un outil ne signifie pas mesurer son influence sur l’emploi, la rémunération ou la répartition de la valeur.
Le défi sera de permettre aux jeunes de travailler avec ces technologies sans en devenir les victimes. Cela exige une formation initiale adaptée, mais aussi la possibilité d’apprendre tout au long de la vie. Défendre les emplois actuels ne suffira pas si leurs fonctions se transforment profondément.
Vieillissement et climat : deux contraintes supplémentaires
À la révolution technologique s’ajoute le vieillissement démographique. Le nombre de retraités augmente et les besoins de santé et de protection sociale progressent. Dans certains territoires, il faudra non seulement créer des emplois pour les jeunes, mais aussi trouver suffisamment d’actifs pour maintenir l’économie et les services essentiels.
La transition écologique constitue une autre exigence. Elle oblige à revoir les modes de production, de transport, de consommation et d’utilisation de l’énergie. Elle créera des activités, mais rendra aussi certains équipements, métiers et modèles économiques obsolètes.
Le discours politique ne peut promettre indéfiniment une transformation sans coûts ni perdants. Sa responsabilité est d’organiser l’effort, de répartir équitablement les charges et de protéger ceux qui disposent du moins de moyens pour s’adapter.
Ces changements ne peuvent tous être traités comme de simples revendications négociables. Une technologie plus productive, une capacité budgétaire réduite ou un choc climatique peuvent imposer des adaptations. Le choix politique reste essentiel, mais il doit s’exercer dans un cadre de contraintes qu’il ne suffit pas de nier.
Les outre-mer davantage exposés
Les mutations ne bénéficieront pas automatiquement à tous. Les personnes les mieux formées, les entreprises capables d’investir et les territoires les mieux équipés pourront saisir de nouvelles possibilités. Les populations moins qualifiées et les territoires dépendants de la dépense publique risquent, à l’inverse, de subir davantage les changements.
Cette question prend une dimension particulière dans les outre-mer. La Guadeloupe, la Martinique et d’autres territoires cumulent dépendance économique, faiblesse de la production locale, chômage, départ des jeunes, difficultés de formation et vulnérabilité énergétique. Le vieillissement aggrave encore les déséquilibres dans certains d’entre eux.
La fracture numérique pourrait ainsi devenir économique, sociale et territoriale. Maintenir les mêmes modèles de consommation et de fonctionnement en attendant le retour de la croissance serait une réponse insuffisante. L’enjeu est de renforcer les capacités locales et d’anticiper les transformations plutôt que de protéger indéfiniment les structures existantes.
Préparer l’avenir plutôt que promettre l’immobilité
Le danger du déni tient à ses conséquences : les contraintes ignorées ne disparaissent pas. Elles s’accumulent jusqu’à rendre l’ajustement plus brutal. La frustration peut alors se transformer en colère politique lorsque les citoyens découvrent que les promesses d’hier ne peuvent plus être financées.
La responsabilité politique consiste à expliquer ces changements sans présenter l’avenir comme une fatalité. Celui des jeunes sera différent, plus technologique, plus exigeant et parfois plus incertain, mais il pourra aussi ouvrir de nouvelles perspectives. Encore faut-il leur donner les moyens d’y prendre part.
La génération Z n’est pas condamnée à subir. Elle peut accompagner et maîtriser les mutations, à condition que la société cesse de lui promettre des protections sans financement et des transformations sans effort.
L’enjeu central est celui de la lucidité. Une société qui comprend les changements peut les anticiper, en amortir les effets et les rendre socialement acceptables. Celle qui les refuse risque de les subir dans l’urgence, au prix d’une crise sociale et d’une tentation autoritaire.
Le véritable conflit pourrait finalement se situer non entre jeunes et anciens, mais entre ceux qui préparent le monde à venir et ceux qui exigent que le présent demeure éternel.
Jean Marie Nol, économiste et juriste
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