En septembre 2004, le Comité martiniquais du tourisme défendait déjà un tourisme plus diversifié, ancré dans la nature, la culture et l’économie locale. Porté par Madeleine de Grandmaison, ce projet prend aujourd’hui la valeur d’une archive. Sa relecture, à la lumière des résultats de 2025, révèle des transformations réelles, des ambitions toujours actuelles et une question persistante : que doit rapporter le tourisme à la Martinique ?
Le titre annonçait une intention : « Cap sur la Martinique : un autre tourisme ». Une présentation datée de septembre 2004 et la brochure qui l’accompagne donnent à voir une destination qui cherche à se réinventer. À leur lecture, beaucoup de préoccupations semblent familières : mieux accueillir, diversifier les activités, ouvrir de nouveaux marchés, former les professionnels et faire bénéficier davantage le territoire de la présence des visiteurs.
Ces documents racontent un moment précis. Le Comité martiniquais du tourisme vient de réunir les missions auparavant réparties entre l’Agence régionale de développement du tourisme et l’Office départemental du tourisme. La brochure le présente comme installé en décembre 2003. Madeleine de Grandmaison, alors présidente du CMT et vice-présidente du Conseil régional, expose le cap de cette nouvelle organisation. L’enjeu est de donner une cohérence à la politique touristique, au-delà des opérations de promotion.
Les documents de 2004 à télécharger
Sortir du seul balnéaire
Le récit proposé remonte aux années 1970. Selon la présentation, la Pointe du Bout concentrait alors 70 % du parc d’hébergement. La destination s’était construite autour de la mer, du soleil et du sable. Puis l’activité s’était étendue vers l’intérieur de l’île, avec les gîtes ruraux, les fermes auberges, l’accueil paysan et les activités de pleine nature. En 2004, la diversification avait donc déjà une histoire.
Mais le secteur traversait une période difficile. Les documents évoquent le recul de la fréquentation après le sommet de 1999, les conséquences du 11 septembre 2001, une desserte aérienne jugée insuffisante et coûteuse, ainsi que la concurrence caribéenne. Le diagnostic interne est tout aussi direct : équipements vieillissants, ressources insuffisamment valorisées, promotion irrégulière, besoin de professionnalisation.
La réponse proposée consiste à enrichir l’offre balnéaire et à mieux faire connaître ce qui distingue la Martinique. Distilleries, marchés, pêche, agriculture, artisanat, musique traditionnelle et carnaval figurent dans la présentation. La brochure associe patrimoine, tourisme vert, plaisance, plongée et congrès. Elle inscrit même la restructuration de l’offre dans une « optique de développement durable ». Ces orientations appartiennent bien au vocabulaire de 2004.
Le repère révélateur de 1999
La comparaison des fréquentations donne une profondeur particulière à cette relecture. La série historique du CMT publiée par l’Insee recense 564 303 touristes de séjour en 1999, puis 470 890 en 2004. Ces chiffres concernent les visiteurs hébergés à terre, et doivent être distingués de la fréquentation touristique totale.
En 2025, le CMT recense 569 947 touristes de séjour, selon les données reprises par l’IEDOM. Cela représente environ 21 % de plus qu’en 2004, mais seulement 1 % au-dessus du sommet de 1999.
Les deux repères comptent. Le premier montre une progression depuis l’année du document ; le second rappelle le niveau que la Martinique avait déjà atteint. Cette trajectoire ne se résume donc ni à une croissance continue ni à une immobilité de vingt ans. Elle invite à examiner les transformations de l’offre autant que les volumes accueillis.
Le total atteint 1 029 863 visiteurs en 2025. Il inclut aussi les croisiéristes, les plaisanciers et les autres excursionnistes.
Comparer directement ce million aux quelque 564 000 touristes de séjour de 1999 donnerait une image trompeuse de l’évolution. Une escale de quelques heures et des vacances passées sur l’île n’engagent pas les mêmes activités, les mêmes hébergements ni les mêmes dépenses.
La nature et le rhum mieux identifiés
Sur le terrain de l’image et du patrimoine, des étapes importantes ont été franchies. La Martinique est devenue réserve de biosphère de l’UNESCO en 2021. En 2023, les « Volcans et forêts de la Montagne Pelée et des pitons du nord de la Martinique » ont été inscrits au patrimoine mondial. Ces deux reconnaissances ont des périmètres et des fonctions distincts. Elles donnent une visibilité internationale aux richesses naturelles que les documents de 2004 invitaient déjà à valoriser.
Le rapprochement entre tourisme et production locale trouve aussi une expression concrète dans le spiritourisme. L’office de tourisme du Nord lui consacre aujourd’hui une offre identifiée, avec des visites de distilleries, la découverte de la fabrication du rhum et des dégustations, notamment autour de J.M et de Neisson. Les distilleries figuraient déjà parmi les ressources touristiques mises en avant en 2004. Elles sont désormais présentées dans un parcours associant savoir-faire, territoire et expérience de visite.
Ces évolutions rejoignent les ambitions anciennes. Les attribuer au seul programme de 2004 serait cependant aller au-delà de ce que permettent les sources. Elles montrent surtout que certains atouts repérés à l’époque ont gagné en reconnaissance et en lisibilité. Reste à organiser leur découverte, à entretenir les sites et à permettre aux activités environnantes d’en bénéficier.
L’hébergement a changé de visage
La diversification de l’hébergement était déjà engagée dans les archives. Elle occupe aujourd’hui une place majeure : en 2025, 51,9 % des touristes de séjour choisissent un hébergement marchand non hôtelier (villas, appartements, gîtes ou résidences de tourisme), contre 16,6 % pour les hôtels et villages de vacances.
Cette évolution oblige à regarder le tourisme au-delà des seuls établissements hôteliers. L’Insee mesure 1,133 million de nuitées dans les hôtels en 2025, en baisse de 6,4 % sur un an. Il souligne que l’hôtellerie ne couvre qu’une partie de l’offre et que son recul ne signifie pas, à lui seul, une diminution de toute la fréquentation touristique.
Pour les communes et les professionnels, l’enjeu devient aussi celui d’une offre plus dispersée : comment connaître les hébergements, accompagner leur qualité, organiser l’accueil et relier leurs visiteurs aux commerces, aux restaurants et aux activités du territoire ? La mise en réseau souhaitée en 2004 reste une question très concrète.
Des marchés encore concentrés
Autre ambition clairement formulée à l’époque : consolider le marché de l’Hexagone tout en développant les clientèles européennes, nord-américaines et caribéennes. La brochure évoquait même des séjours combinant plusieurs îles. L’ouverture internationale faisait déjà partie de la stratégie.
En 2025, l’Hexagone fournit encore 67,8 % des touristes de séjour. Le Canada représente 7,6 % du total et sa fréquentation progresse de 22 % sur un an.
Ces résultats traduisent à la fois une ouverture et une forte concentration. La question posée en 2004 conserve donc son sens : comment élargir les clientèles tout en entretenant les marchés déjà acquis ? Elle renvoie à la continuité de la promotion, aux liaisons disponibles et à la capacité de proposer une expérience adaptée à des visiteurs différents.
Ce que les visiteurs laissent sur place
Les archives ne s’intéressaient pas uniquement au nombre d’arrivées. Elles recherchaient des « clientèles à haute contribution » et insistaient sur l’intégration du tourisme dans l’économie, avec des liens entre les filières. Derrière ces termes se trouve une interrogation toujours utile : quels revenus l’activité apporte-t-elle aux entreprises, aux salariés, aux producteurs et aux artisans martiniquais ?
En 2025, la fréquentation totale progresse de 4,2 %, tandis que les dépenses directes des visiteurs reculent de 1,4 %, à 586,7 millions d’euros. Les touristes de séjour représentent 94,5 % de ces dépenses.
Le nombre d’arrivées ne suffit donc pas à mesurer le résultat économique. Ces dépenses ne se confondent pas non plus avec le revenu net conservé localement. Pour apprécier les bénéfices du tourisme, il faut encore s’intéresser aux achats auprès des producteurs du territoire, à l’emploi, aux prestations vendues et à la répartition des retombées entre les communes. C’est une manière de donner un contenu mesurable à l’ambition de 2004.
Des contraintes nouvelles sur le littoral
La relecture historique permet aussi de voir ce qui a changé dans les conditions mêmes du développement touristique. Une étude CEROM publiée en mai 2026 rappelle que les échouements de sargasses sont devenus récurrents et plus intenses dans les Antilles françaises depuis 2011. Elle décrit leurs conséquences pour les habitants, les écosystèmes côtiers et plusieurs activités économiques, dont le tourisme.
Cette pression n’avait pas encore pris cette forme lorsque le CMT présentait son projet. À la valorisation des paysages s’ajoute aujourd’hui leur adaptation à des contraintes durables. L’UNESCO relève elle-même qu’une forte augmentation des visites dans le bien inscrit au patrimoine mondial peut provoquer une érosion des sentiers et accroître les déchets. La reconnaissance d’un site appelle donc aussi des moyens pour le préserver.
Une mémoire utile pour la suite
« Cap sur la Martinique » mérite ainsi d’être conservé et relu comme une archive de politique touristique. Le document restitue les ambitions d’une équipe et les difficultés qu’elle identifiait. Il ne constitue pas, à lui seul, un bilan des réalisations intervenues depuis. Son intérêt est de fournir des questions précises : quelles orientations ont été suivies, lesquelles ont été révisées, avec quels moyens et quels résultats ?
Dans son mot introductif, Madeleine de Grandmaison écrivait :
« Une politique touristique s’ajuste continuellement. Une image de destination se met en place sur des années. »
Vingt-deux ans après, cet avertissement conserve sa portée. La Martinique avait déjà nommé une grande partie de ses atouts et de ses défis. Relire ce cap permet aujourd’hui de mesurer le chemin parcouru et de demander ce que les prochaines étapes doivent apporter à ceux qui vivent ici.
Repères et sources
Trois dates pour une comparaison homogène
| Année | Touristes de séjour | Repère historique |
|---|---|---|
| 1999 | 564 303 | Sommet cité dans le document de 2004 |
| 2004 | 470 890 | Année de la présentation historique |
| 2025 | 569 947 | Dernier exercice annuel retenu |
Champ : touristes de séjour, distincts des croisiéristes, des plaisanciers et des autres excursionnistes. Évolutions calculées à partir des séries du CMT : +21,0 % entre 2004 et 2025 ; +1,0 % entre 1999 et 2025. Sources : CMT, Insee, IEDOM.
Philippe Pied
Photo : côte de Sainte-Anne, Martinique (Teddy Charti / Pexels).





