Histoire de la propriété foncière depuis la colonisation jusqu’à aujourd’hui
La question paraît simple. Pourtant, elle touche au cœur de l’histoire martiniquaise. À qui appartient la Martinique ? Aux familles qui y vivent depuis des générations ? Aux descendants des premiers colons ? Aux héritiers des affranchis de 1848 ? Aux collectivités publiques ? Aux entreprises agricoles ? À l’État ?
La réponse est complexe parce que la structure foncière martiniquaise est le produit de près de quatre siècles d’histoire coloniale, économique et sociale.
Une île d’abord appropriée par la colonisation
Lorsque les Français s’installent durablement en Martinique à partir de 1635, la terre devient rapidement l’enjeu central du projet colonial. La monarchie concède alors de vastes portions du territoire à des colons européens. La propriété foncière se construit autour du modèle de l’habitation, unité agricole associant terres, bâtiments et main-d’œuvre servile.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la concentration foncière s’accélère avec le développement du sucre. La propriété est alors étroitement liée à l’esclavage. À la veille de la Révolution française, une faible minorité de propriétaires contrôle l’essentiel des terres productives de l’île.
L’abolition de 1848 : une liberté sans redistribution massive des terres
L’abolition de l’esclavage constitue une rupture majeure mais ne s’accompagne pas d’une réforme agraire. Les anciens esclaves accèdent à la liberté mais rarement à la propriété foncière. Progressivement, certains acquièrent néanmoins de petites parcelles, donnant naissance à une petite propriété paysanne qui marquera durablement le paysage rural martiniquais.
Une concentration foncière qui résiste au temps
Au XXe siècle, les structures héritées de l’économie de plantation demeurent largement visibles. Les cultures de la canne puis de la banane occupent les meilleures terres agricoles tandis que les petites exploitations se développent sur des espaces plus contraints.
L’émergence d’un nouveau phénomène : l’indivision
Au fil des générations, les successions non réglées conduisent à la multiplication des situations d’indivision. Une même parcelle peut appartenir à plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d’héritiers. Aujourd’hui, des milliers d’hectares sont concernés par ce phénomène.
À qui appartient la terre aujourd’hui ?
La propriété foncière est désormais répartie entre les particuliers, les indivisions successorales, les exploitations agricoles, les entreprises privées, les communes, la Collectivité Territoriale de Martinique, l’État et plusieurs établissements publics.
Une question qui dépasse la propriété
La question « À qui appartient la Martinique ? » ne renvoie pas uniquement aux titres de propriété. Elle interroge aussi les usages de la terre : qui la cultive, qui l’habite, qui la transmet et qui décide de son avenir ?
Un enjeu pour l’avenir
La question foncière se trouve aujourd’hui au croisement de plusieurs défis majeurs : souveraineté alimentaire, logement, installation des jeunes agriculteurs, protection de l’environnement, adaptation au changement climatique et transmission des patrimoines familiaux.
Plus de trois siècles après les premières concessions coloniales, la terre demeure l’un des principaux révélateurs des rapports entre histoire, pouvoir, mémoire et développement en Martinique. La question n’est donc pas seulement de savoir à qui appartient la Martinique aujourd’hui, mais aussi qui pourra en façonner l’avenir demain.
Car si l’on y regarde de plus près la Martinique n’appartient pas à ceux que l’on croit. Mais cet aspect de la question fera l’objet d’un autre Regard qu’Antilla publiera prochainement.
Gérard Dorwling-Carter





