ÉVOLUTION INSTITUTIONNELLE
Ce que la convergence entre José Mirande et Louis Boutrin dit à la Martinique
Depuis la signature, le 1er juillet 2026, de l’accord-cadre entre l’État et la Collectivité territoriale de Martinique, le débat public s’est enfermé dans une alternative factice : tout attendre du futur pouvoir normatif autonome, ou tout lui refuser au nom des urgences du présent. Deux voix, venues d’horizons différents, invitent à sortir de ce faux dilemme : celle de Louis Boutrin, conseiller territorial et avocat, et celle de José Mirande, maire du Marin et conseiller territorial. À les lire ensemble, une stratégie se dessine — agir dès maintenant avec les moyens du statut actuel, tout en négociant, au sein de la République, l’outil normatif qui manque.
Louis Boutrin : la constance d’une ligne
Dans une tribune qu’il publie le jour même de la signature, Louis Boutrin commence par dissiper un malentendu soigneusement entretenu : l’accord-cadre n’instaure aucun statut nouveau. Il ouvre une négociation. Et cette négociation est bornée par une garantie constitutionnelle que nul ne peut contourner : l’article 72-4, qui interdit toute évolution institutionnelle sans que le peuple martiniquais soit appelé à se prononcer souverainement. Agiter le spectre d’une autonomie imposée « dans le dos » des Martiniquais relève donc, au mieux, de la méconnaissance du droit, au pire, de la stratégie de la peur.
Sa ligne est ancienne et n’a pas varié. Dès 2016, comme conseiller exécutif, puis devant le Congrès des élus en 2022, il plaidait pour doter la Martinique d’un véritable pouvoir normatif autonome – législatif, réglementaire et fiscal – permettant d’adapter les politiques publiques aux réalités du territoire, tout en demeurant pleinement dans la République et dans le respect des compétences régaliennes de l’État. Au congrès de novembre 2023, il justifiait cette exigence par un constat têtu : malgré les plans de développement successifs, malgré les défiscalisations, malgré les masses financières injectées, la pauvreté et l’exclusion continuent de s’accentuer – un cinquième de la population vit sous le seuil de pauvreté. Il faut donc, disait-il en substance, sortir de la logique du constat pour entrer dans celle de la compétence exercée.
Le titre de sa tribune du 1er juillet vaut programme : « un peuple ne construit jamais son avenir avec la peur ». Il le construit, ajoute-t-il, avec de la lucidité, du courage, de l’audace et de l’espérance.
José Mirande : la preuve par l’acte
José Mirande n’est pas un doctrinaire du statut. C’est un gestionnaire — chef d’entreprise pendant près de quarante ans avant de conquérir la mairie du Marin en 2020. Son bilan municipal est précisément la démonstration de ce que le droit en vigueur permet déjà : redressement d’une commune trouvée en difficulté financière, reprise en main du port de plaisance à travers une société publique locale, aménagement du front de mer, rénovation des écoles, action résolue contre l’habitat insalubre. Le tout à droit constant, sans attendre la moindre réforme institutionnelle, avec les seuls outils du statut actuel – et une gestion rigoureuse.
Et pourtant, lorsque ce pragmatique monte à la tribune de la plénière de la CTM consacrée à l’évolution statutaire, son langage rejoint celui de Boutrin. Il part d’un constat sans complaisance : la Martinique demeure dépendante sur les plans budgétaire, normatif et diplomatique. Il plaide pour une relation nouvelle avec la France – ni rupture, ni repli -construite étape par étape, dans le respect du droit et lenvers la République, mais assumant pleinement la responsabilité de gouverner, de décider pour soi-même, d’échouer parfois, et surtout de réussir par soi-même. Sa formule résume toute la démarche : « Nous avons hérité d’un statut. Mais nous pouvons écrire un destin. »
Gérer comme si le pouvoir normatif ne devait jamais arriver ; le négocier comme si tout en dépendait.
Deux fronts, une seule stratégie
Rapprochées, ces deux positions dessinent moins une convergence de circonstance qu’une véritable doctrine d’action. Elle tient en deux fronts, qu’il faut tenir simultanément.
Le premier front est celui du présent. Le statut actuel n’est pas le carcan vide que certains décrivent. L’article 73 de la Constitution offre le mécanisme des habilitations : la loi du 30 juin 2026, qui habilite la Collectivité à fixer des règles en matière d’énergie, d’eau et d’assainissement, vient d’en administrer la preuve. La CTM dispose de compétences importantes ; les communes et les intercommunalités également. L’exemple du Marin démontre que la bonne gestion n’attend pas la réforme : elle est possible ici et maintenant. Une part de nos difficultés pourrait relever – à bien y regarder – moins du statut lui-même que de l’usage incomplet que nous en faisons. Nous devons exploiter ces marges, pour éviter d’offrir un argument gratuit à ceux qui contestent la capacité martiniquaise à exercer davantage de pouvoirs.
Le second front est celui de l’avenir. Car le premier front rencontre vite ses limites structurelles. L’habilitation de l’article 73 demeure un instrument précaire : procédure lourde, champ étroitement délimité, durée limitée, renouvellement suspendu au bon vouloir du Parlement. La collectivité y légifère, en quelque sorte, par procuration – et à titre temporaire. Or le décalage entre la norme nationale et les réalités martiniquaises n’est pas temporaire : il est structurel, qu’il s’agisse de la vie chère, de l’énergie, du foncier ou des transports. D’où l’exigence d’un pouvoir normatif autonome, pérenne et juridiquement sécurisé – votée à l’unanimité par le Congrès des élus le 8 octobre 2025, confirmée à l’unanimité par l’Assemblée de Martinique le 24 octobre, et désormais inscrite dans le processus de négociation ouvert par l’accord-cadre du 1er juillet 2026.
L’essentiel est dans l’articulation : chaque front renforce l’autre. Bien gérer aujourd’hui, c’est bâtir la crédibilité qui légitimera demain le transfert normatif – le redressement du Marin vaut, à cet égard, plaidoyer. Réciproquement, le pouvoir normatif autonome viendra pérenniser et sécuriser ce que l’habilitation ne permet aujourd’hui qu’à titre précaire et révocable. Attendre le grand soir institutionnel pour se mettre au travail serait une démission ; refuser tout élargissement normatif au motif que la gestion devrait d’abord faire ses preuves serait condamner cette gestion elle-même à l’impuissance, en la privant des leviers dont elle a besoin.
Au sein de la République, au-delà de la querelle statutaire
Ni Boutrin ni Mirande ne posent la question en termes de sortie de la République. La négociation ouverte le 1er juillet se déroule dans un cadre d’État de droit, sous la double garantie de la consultation populaire de l’article 72-4 et de la préservation des compétences régaliennes. C’est précisément ce qui permet – enfin – de dépasser la querelle statutaire : cette guerre de tranchées entre l’article 73 et l’article 74, entre assimilation et autonomie, qui paralyse le débat martiniquais depuis des décennies et nourrit toutes les peurs. La question pertinente n’est plus « quel article de la Constitution ? », mais « quels pouvoirs, pour quelles politiques publiques, avec quelles garanties ? ». Le déplacement est décisif : on passe d’un débat identitaire et anxiogène à un débat fonctionnel, apaisé et vérifiable.
La convergence entre le juriste militant et le maire gestionnaire n’a rien d’anecdotique. Elle indique la seule stratégie raisonnable pour la période qui s’ouvre : les mains dans le présent, le regard sur l’avenir. Utiliser jusqu’à la corde les moyens du statut actuel – habilitations, compétences existantes, exemplarité de gestion – et, dans le même mouvement, négocier avec exigence l’outil normatif qui fait défaut. C’est à cette double condition que la responsabilité cessera d’être un slogan pour devenir une pratique. Et qu’un peuple qui a hérité d’un statut pourra, effectivement, écrire un destin.
Gérard Dorwling-Carter.