L’Église catholique est régulièrement renvoyée aux croisades, à l’Inquisition, à son rapport aux femmes, aux richesses du Vatican ou à son opposition supposée au progrès scientifique. Dans Pour l’Église. Ce que le monde lui doit, l’historien Christophe Dickès entreprend de réexaminer ces accusations. Un plaidoyer assumé, qui invite moins à absoudre l’institution qu’à replacer son histoire dans sa complexité.
Une institution jugée à travers ses pages les plus sombres
Pédocriminalité, abus de pouvoir, scandales financiers, condamnation de Galilée, croisades, guerres de Religion : l’Église catholique porte une histoire lourde, dont certaines pages continuent légitimement d’alimenter la critique. Mais ces événements ont aussi fini par constituer un récit global dans lequel l’institution apparaît comme une force presque exclusivement obscurantiste, intolérante et hostile à la liberté.
C’est cette lecture que Christophe Dickès entend contester. Journaliste, historien et animateur du podcast Storia Voce, il ne prétend pas que l’Église serait irréprochable. Il estime cependant qu’une partie de son histoire a été simplifiée, parfois déformée, par plusieurs siècles de controverses religieuses, philosophiques et politiques.
Publié chez Perrin en octobre 2024, son ouvrage de 272 pages se présente ouvertement comme une « défense et illustration du catholicisme ». L’auteur retient dix grands thèmes pour montrer l’influence exercée par l’Église sur les institutions, les sciences, l’éducation, la santé, la politique et la conception occidentale de la personne humaine.
Comprendre n’est pas justifier
Le principal intérêt de cette démarche est de distinguer l’explication historique de la justification morale. Les croisades ne peuvent être examinées uniquement à partir des valeurs du XXIe siècle. Elles doivent également être replacées dans le contexte politique, militaire et religieux du Moyen Âge. Cela ne revient pas à excuser les massacres ou les violences commises, mais à comprendre les représentations du monde qui rendaient alors possible la sacralisation de la guerre.
Il en va de même pour l’Inquisition. L’institution demeure associée à la persécution des dissidents et à la répression de l’hérésie. Mais l’historien doit en étudier les différentes périodes, les procédures et les réalités territoriales, sans confondre systématiquement Inquisition médiévale, Inquisition espagnole et répression politique. En histoire, le refus de la caricature ne vaut pas acquittement.
Le livre de Christophe Dickès se situe précisément sur cette ligne délicate. Il cherche à déconstruire une « légende noire », au risque parfois de donner davantage de place aux apports de l’Église qu’à ses responsabilités.
L’Église était-elle l’ennemie de la science ?
L’image d’un conflit permanent entre la foi et la science s’appuie principalement sur quelques affaires emblématiques, au premier rang desquelles celle de Galilée. Or l’histoire des rapports entre christianisme et recherche scientifique apparaît beaucoup plus contrastée.
Pendant des siècles, les institutions ecclésiastiques ont participé à la conservation et à la transmission des savoirs. Des religieux furent eux-mêmes philosophes, médecins, astronomes, mathématiciens ou naturalistes. L’Église a aussi contribué au développement des universités et des lieux d’enseignement, même si elle a simultanément exercé un contrôle doctrinal sur la circulation des idées.
Christophe Dickès rappelle notamment que la papauté ne condamna pas l’imprimerie et qu’elle participa à la création d’institutions savantes, dont l’Académie des Lyncéens. Son propos n’est donc pas de nier les conflits entre autorités religieuses et scientifiques, mais de contester l’idée d’une hostilité continue et uniforme de l’Église à la connaissance.
Hôpitaux, universités et organisation du temps
L’ouvrage élargit le regard à des héritages devenus si familiers que leur origine religieuse est souvent oubliée. L’auteur souligne le rôle joué par les communautés chrétiennes dans l’accueil des malades, l’assistance aux pauvres et la constitution progressive d’institutions hospitalières.
Il examine également l’influence de l’Église sur l’organisation du temps collectif, la transmission culturelle, l’enseignement, la naissance de l’État moderne, l’élaboration de la notion de « guerre juste » ou encore l’émergence de la conscience individuelle. Le livre est organisé en trois parties : les origines des sociétés, celles de la politique et celles de l’humanisme.
Ces héritages ne signifient pas que l’Église aurait, seule, inventé les institutions modernes. Ils rappellent plutôt qu’elle a constitué durant des siècles l’un des principaux cadres intellectuels, sociaux et politiques de l’Europe.
Une institution profondément ambivalente
La question de la place des femmes illustre cette ambivalence. L’Église a transmis une vision hiérarchisée des sexes et continue de réserver le sacerdoce aux hommes. Mais le christianisme a également affirmé l’égale dignité spirituelle des êtres humains, valorisé certaines figures féminines et permis à des femmes d’exercer une autorité considérable au sein des communautés religieuses.
Cette contradiction interdit les réponses trop simples. L’Église n’est ni seulement une puissance d’émancipation ni uniquement une institution de domination. Elle a reflété les sociétés dans lesquelles elle s’est développée, tout en participant à leur transformation.
Un plaidoyer à lire comme une invitation au débat
Pour l’Église. Ce que le monde lui doit est un livre engagé. Son titre l’annonce clairement : Christophe Dickès ne cherche pas une position de neutralité, mais une réévaluation favorable de l’héritage catholique. Cette orientation impose au lecteur de conserver une distance critique.
L’ouvrage a néanmoins le mérite de rappeler une règle essentielle : l’histoire n’est pas un tribunal où les sociétés contemporaines distribueraient rétrospectivement les bons et les mauvais points. Elle doit reconnaître les crimes, les violences et les abus sans réduire une institution bimillénaire à ses seules fautes.
Réexaminer l’histoire de l’Église ne signifie donc ni l’absoudre ni réhabiliter toutes ses actions. Cela consiste à tenir ensemble ses parts d’ombre et ses contributions — et à reconnaître que notre monde, même largement déchristianisé, reste profondément marqué par son héritage.





