Le café littéraire de Tous Créoles ! a pris, le 23 septembre, des allures de voyage dans le temps. Autour de Daniel Olière, les échanges ont relié deux livres, deux parcours et, en filigrane, plusieurs générations de Martiniquais. D’un côté, Les Sinistrés de l’Île aux Fleurs, roman qui déroule un siècle d’empreintes et de vies résilientes. De l’autre, Victor Anicet, céramiste plasticien : les racines de l’art, consacré à l’artiste martiniquais né au Marigot. Deux ouvrages qui invitent à regarder autrement l’histoire et les hommes qui la font.
l’écrivain a présenté deux ouvrages qui se répondent : Les Sinistrés de l’Île aux Fleurs, roman traversant un siècle d’histoire martiniquaise, et sa biographie de l’artiste Victor Anicet. Une rencontre autour de la mémoire, de la transmission et de la nécessité de faire connaître les histoires longtemps restées dans l’ombre.
La rencontre s’est ouverte sur une question simple de Danielle Marceline, la grande dame de la culture de Tous Créoles : à quel moment l’écriture devient-elle une évidence ? Daniel Olière raconte qu’il écrit depuis les années 1970. Longtemps, ses textes sont restés dans des tiroirs. Il lui manquait le temps nécessaire pour les reprendre, les relire et les mener jusqu’à leur forme définitive. La vie familiale et professionnelle occupait alors une grande partie de son quotidien. Un premier livre paraît en 1983, encouragé par une amie ; d’autres écrits attendront encore des années avant d’être retravaillés.

Cette lente maturation dit quelque chose de son rapport à l’écriture : publier ne consiste pas seulement à coucher une histoire sur le papier. Il faut revenir au texte, l’éprouver, le reprendre, jusqu’à sentir qu’il est prêt à rencontrer ses lecteurs. Daniel Olière évoque aussi le plaisir d’écrire, indispensable pour traverser les longues heures de travail et de solitude.
1848, un commencement
Dans Les Sinistrés de l’Île aux Fleurs, l’auteur choisit de commencer en 1848, au moment de l’abolition de l’esclavage. Pour lui, cette date n’est pas un aboutissement, mais un commencement : celui d’une liberté nouvelle, dont il reste à comprendre ce qu’elle permet et comment la conquérir réellement. Car les nouveaux libres, rappelle-t-il, se retrouvent souvent sur les mêmes plantations, confrontés à d’autres formes de dépendance.
Le roman suit plusieurs générations et fait passer le lecteur de la campagne aux quartiers populaires, puis de Saint-Pierre à Fort-de-France. Daniel Olière ne raconte pas l’histoire « par le haut », à travers les seules décisions et les grands événements. Il s’attache à la manière dont les gens du peuple les traversent : leurs conditions de vie, leurs déplacements, leur travail, leurs stratégies pour tenir et avancer.
Le titre lui-même déplace le regard.
L’« île aux fleurs » évoque volontiers une image de carte postale. Mais derrière le paysage se trouvent aussi les « sinistrés de la vie » : des femmes et des hommes confrontés aux catastrophes, aux bouleversements historiques, à la pauvreté et aux injustices. Le livre cherche à restituer ce monde quotidien, parfois devenu invisible, et à rappeler que les paysages et les quartiers d’aujourd’hui ont été bâtis par ceux qui les ont précédés.

Pour l’auteur, l’héritage ne se réduit pas à la souffrance.
Il est aussi une force et une responsabilité. Les ancêtres, dit-il, ont dû trouver des solutions concrètes, faire face aux difficultés et se battre sans toujours pouvoir choisir leurs conditions. Se souvenir de leurs efforts, c’est reconnaître le chemin parcouru et mesurer ce que les générations présentes ont reçu.
Plusieurs participants voient dans le roman une œuvre susceptible de rapprocher les jeunes de cette histoire. Non comme un manuel qui énumérerait des faits, mais comme un récit qui donne à sentir ce qu’était la vie dans les campagnes et les villes. La transmission passe aussi par les personnages, leurs gestes et leurs épreuves : elle rend l’histoire plus proche, plus incarnée.
Victor Anicet, de la vie à l’œuvre
La biographie de Victor Anicet prolonge cette démarche. L’artiste, céramiste et plasticien, est parfois connu de nom sans que son parcours et la diversité de son œuvre le soient véritablement. Daniel Olière a voulu donner à voir l’homme derrière l’artiste, depuis son enfance au Marigot jusqu’à la reconnaissance de son travail.
Le livre s’appuie sur une connaissance intime de son sujet et sur une longue complicité entre les deux hommes. Pour écrire cette biographie, explique l’auteur, il ne suffisait pas de recueillir des faits : il fallait comprendre ce que Victor Anicet disait, mais aussi ce que sa pudeur le conduisait à taire. Le récit fait ainsi apparaître les rencontres décisives et les « sentinelles » qui ont jalonné sa vie, celles et ceux qui l’ont guidé et lui ont permis de poursuivre son chemin.
Les participants ont souligné la force de ce parcours : celui d’un enfant du Marigot, issu d’un milieu modeste, devenu un artiste reconnu. Son itinéraire éclaire aussi les sources de son œuvre, nourrie par la terre, les traces amérindiennes et l’histoire de la Martinique. Le lecteur est invité à ne pas s’arrêter à une image superficielle de l’artiste, mais à découvrir les liens entre son histoire personnelle, ses racines et sa création.
Les deux ouvrages se rejoignent ainsi dans une même volonté : restituer des vies et des mémoires qui risqueraient autrement de s’effacer. L’un donne voix à des générations confrontées aux transformations de la société martiniquaise ; l’autre retrace la formation d’un artiste et la manière dont son histoire a nourri son œuvre.

Faire vivre les livres au-delà des pages
La soirée a également abordé les difficultés rencontrées par les auteurs pour faire connaître et diffuser leurs livres. Les librairies commandent souvent peu d’exemplaires, et la visibilité d’un ouvrage ne va pas de soi. Daniel Olière a évoqué les retours positifs des lecteurs, mais aussi la nécessité de poursuivre le travail après la publication : aller à la rencontre des publics, présenter les livres et ouvrir des espaces d’échange.
Cette volonté concerne notamment les écoles, les lycées et le centre pénitentiaire. Emmanuel De Reynal a raconté son expérience d’ateliers d’écriture avec des personnes détenues, où les textes produits ont suscité des échanges particulièrement riches. Le témoignage a fait écho au projet de faire découvrir la biographie de Victor Anicet à de nouveaux publics. Pour les intervenants, transmettre la mémoire implique de porter les livres là où les lecteurs se trouvent.
Au fil de la rencontre, une autre préoccupation s’est exprimée : la violence qui touche une partie de la jeunesse et le sentiment de désespérance qui peut l’accompagner. Daniel Olière s’interroge sur ce que les écrivains peuvent apporter face à cette réalité. Il n’a pas avancé de réponse toute faite, mais a rappelé l’importance d’aller vers les jeunes, de leur parler et de leur donner accès à des histoires capables d’éclairer le présent.
Le café littéraire s’est achevé sur cette conviction partagée : raconter, lire et transmettre sont des gestes essentiels pour comprendre la Martinique et se construire. Avec ces deux livres, Daniel Olière rappelle que la mémoire ne vit pas seulement dans les archives ou les discours. Elle demeure dans les familles, les quartiers, les œuvres et les récits que l’on choisit de faire circuler. Gdc





