Arrêtons de parler de « vie chère ». Parlons enfin de pouvoir d’achat. Peut-être que la situation financière de la CTM aura au moins une vertu : obliger à remettre le réel économique au centre du débat public.
La vie chère est un constat. Elle permet de mesurer et de dénoncer les écarts de prix. Le pouvoir d’achat est le vrai sujet. Il oblige à chercher les solutions concrètes. Que reste-t-il réellement à un ménage pour vivre une fois payés l’alimentation, le logement, l’électricité, le carburant, les assurances, les transports et tous les prélèvements intégrés dans les prix ?
Un même prix n’a évidemment pas le même poids selon le revenu de celui qui le paie. Il n’a pas le même impact pour un salarié, un fonctionnaire, un retraité, une personne sans emploi ou une famille monoparentale. Le vrai sujet n’est donc pas seulement ce que coûtent les choses. Le vrai sujet est ce que les Martiniquais peuvent encore acheter avec leurs revenus. Et cette question devient centrale dans une Martinique qui se dépeuple, vieillit et perd une partie de sa population active. En dix ans, la Martinique a perdu environ 25 400 habitants. La part des personnes âgées de 60 ans ou plus est passée d’un quart à plus d’un tiers de la population. Le chômage reste élevé, à 13 %, et touche particulièrement les jeunes, à 33 %. Pour les ménages vivant de petites pensions, de revenus modestes, d’allocations chômage ou de minima sociaux, chaque hausse de prix compte. Mais chaque hausse de fiscalité aussi. Plus les revenus sont fragiles, plus chaque euro de prélèvement intégré au prix final pèse lourd.
Le réflexe fiscal
Depuis plusieurs mandatures, le recours à la fiscalité constitue l’un des principaux instruments utilisés pour financer l’action publique locale. Cette logique n’appartient pas à un homme ni à un parti. Elle traverse les majorités. Lorsqu’une collectivité manque de ressources, deux grandes possibilités existent : réduire ou réorganiser certaines dépenses, ou chercher de nouvelles recettes.
En Martinique, le levier fiscal est souvent privilégié. En 2016, la CTM modifie ainsi plusieurs taux d’octroi de mer ainsi que la taxe spéciale sur la consommation d’essence et de gazole. La justification avancée est notamment de réduire l’avantage fiscal du gazole par rapport à l’essence et de rapprocher certains mécanismes fiscaux des orientations nationales. La même année, le versement transport est adapté à l’ensemble du territoire. Les employeurs publics et privés dépassant le seuil d’effectifs deviennent assujettis dans le périmètre unique des transports, avec un taux pouvant atteindre 2 % de la masse salariale. L’objectif annoncé est clair : financer et améliorer le transport collectif.
Baisser certaines taxes… et en augmenter d’autres
En 2024, dans le cadre du protocole contre la vie chère, l’État exonère de TVA 69 familles de produits représentant plusieurs milliers de références de grande consommation. De son côté, la CTM supprime l’octroi de mer et l’octroi de mer régional sur 54 familles de produits. L’effort annoncé représente environ 5,98 millions d’euros par an. Pris isolément, le geste est important. Mais une politique de pouvoir d’achat doit être évaluée globalement. Car le même 28 novembre 2024, l’Assemblée de Martinique instaure de nouveaux taux d’octroi de mer sur 33 autres familles de produits. Parallèlement, l’octroi de mer régional passe de 2,5 % à 3 % sur les produits qui ne sont pas concernés par le protocole, soit une hausse de 20 % du taux. La question devient alors moins simple que : « certaines taxes ont-elles baissé ? » La bonne question est : quel est l’impact fiscal pour l’ensemble des ménages et de l’économie ? Une estimation publiée début 2025 évaluait à environ 15 millions d’euros les recettes nouvelles résultant des modifications apportées. Cela signifie que la baisse ciblée sur certains produits s’est accompagnée en même temps de nouvelles recettes sur d’autres assiettes. Une vraie politique de pouvoir d’achat ne peut pas être jugée produit par produit. Elle doit être appréciée sur le budget global des ménages. C’est la différence entre vie chère et pouvoir d’achat.
2025 : une nouvelle évolution de l’octroi de mer
Le 25 juillet 2025, l’Assemblée de Martinique adopte une nouvelle modification des taux d’octroi de mer concernant 62 familles de produits, applicable à partir du 1er octobre. Les recettes supplémentaires attendues sont évaluées à 28 millions d’euros par an. Sur ce montant, 23 millions doivent revenir aux communes et 5 millions à la CTM. La justification est de contribuer au financement des collectivités et de leurs investissements. Mais là encore, il existe nécessairement une contrepartie économique. Une taxe appliquée à un produit devient un élément de son prix. Et lorsqu’un prélèvement supplémentaire est répercuté dans les prix, c’est bien le consommateur qui en supporte tout ou partie. Voilà pourquoi le débat sur la vie chère ne peut pas être séparé du débat fiscal.
De 250 à 380 millions d’euros
Les chiffres de l’octroi de mer méritent à eux seuls une réflexion. En 2014, son produit total en Martinique était d’environ 250 millions d’euros. En 2022 : 346 millions. En 2023 : 365 millions. En 2024 : 379 millions. En 2025 : environ 380 millions. En onze ans, cela représente environ 130 millions d’euros de recettes supplémentaires.
Dans le même temps, la population martiniquaise diminue. C’est probablement l’un des paradoxes économiques les plus importants du débat actuel : moins d’habitants, mais plus de produit fiscal. L’octroi de mer représentait 637 euros par habitant en 2014. En 2022, environ 949 euros. Avec un produit proche de 380 millions d’euros et une population d’environ 355 500 habitants en 2025, on arrive à environ 1 069 euros par habitant. On passe ainsi de 637 à 1 069 euros par habitant en onze ans, soit environ 68 % en valeur nominale. Et cela pose une question fondamentale du poids des taxes pour les ménages. Quand une population diminue, il y a moins de consommateurs, moins d’actifs et moins de contribuables. Si, dans le même temps, les dépenses publiques ne s’ajustent pas, la pression financière se concentre mécaniquement sur une base plus réduite. Quand les habitants partent mais que les dépenses restent, ce sont ceux qui restent qui en portent une part plus importante.
Après l’octroi de mer, le versement mobilité
Cette dynamique ne concerne pas uniquement l’octroi de mer. En janvier 2026, l’Assemblée de Martinique s’est prononcée pour permettre le relèvement du plafond du versement mobilité de 2 % à 3 % de la masse salariale des entreprises concernées. Il ne s’agit pas d’une augmentation automatique à 3 %. C’est une possibilité supplémentaire et les recettes pourraient théoriquement passer d’environ 67 millions à près de 100,5 millions d’euros, soit 33,5 millions d’euros de plus.
Et maintenant, quelle fiscalité demain ?
En septembre 2026, le débat sur l’avenir de l’octroi de mer se poursuit. Parmi les pistes évoquées : une fiscalité écologique, une TVA régionale couplée à l’octroi de mer, un réexamen de l’assiette ainsi que différents mécanismes destinés à stabiliser les recettes communales.
À ce stade, ces dispositifs ne sont pas adoptés. Mais cette succession de débats révèle une tendance de fond : la réflexion commence par une question fiscale : quelle nouvelle recette pouvons-nous créer ? Peut-être faudrait-il commencer par une autre question : comment créer davantage de richesse à taxer sans augmenter constamment les taux ?
Car depuis 2014, la trajectoire est éloquente : 250 millions d’euros d’octroi de mer en 2014. Environ 380 millions en 2025. En 2024, des suppressions de fiscalité sur certaines familles de produits, accompagnées de hausses sur d’autres. En 2025, de nouvelles modifications susceptibles de générer 28 millions d’euros supplémentaires. En 2026, la possibilité d’augmenter le plafond du versement mobilité. Et désormais de nouvelles pistes fiscales sont débattues.
Vie chère ou pouvoir d’achat ?
Et pourtant, nous continuons à parler de « vie chère ». C’est là que nous nous trompons de débat. Le véritable sujet pour un ménage n’est pas uniquement le prix d’un paquet de pâtes ou d’une bouteille d’huile. Le pouvoir d’achat dépend de la totalité de ce que le revenu permet de financer : alimentation, logement, électricité, carburant, transports, assurances, communications, santé, loisirs et prélèvements incorporés dans tous ces prix.
Faire baisser certains produits est utile. Mais faire baisser quelques prix n’est pas nécessairement augmenter le pouvoir d’achat global. Si une baisse de taxe sur une catégorie de produits est compensée par une hausse sur d’autres produits, sur les transports, sur l’activité économique ou sur les entreprises, le gain global pour les ménages disparaît.
Deux manières d’augmenter les recettes
Il n’existe que deux grandes façons d’augmenter durablement les recettes publiques. La première consiste à augmenter la pression fiscale sur l’économie existante. Augmenter les taux. Créer de nouvelles taxes. La seconde stratégie est plus difficile, plus longue, mais plus durable : agrandir l’économie sur laquelle repose l’impôt. Créer davantage d’entreprises. Attirer davantage d’investissements. Créer davantage d’emplois. Faire revenir des actifs. Retenir les jeunes. Accueillir davantage de visiteurs. Exporter davantage. Développer la production locale.
Le vrai défi : produire davantage
Entre 2014 et 2025, l’histoire de l’octroi de mer montre surtout une chose : le produit fiscal augmente alors que la population diminue. 250 millions d’euros hier. 380 millions aujourd’hui. 637 euros par habitant en 2014. 1 069 euros en 2025. Dans le même temps, la Martinique perd des habitants et particulièrement des actifs jeunes. Voilà le vrai défi. Une économie ne peut pas durablement financer davantage de dépenses publiques simplement en demandant toujours davantage à la population qui reste sur le territoire. Il faut donc recréer de la croissance, de la production et de l’activité.
Hier, on exigeait l’impossible : aligner les prix sur ceux de l’Hexagone sur une île située à 8 000 km malgré l’isolement, l’éloignement, les coûts logistiques et la taille du marché. Aujourd’hui, on voudrait un autre impossible : lutter contre la vie chère tout en augmentant les taxes. Il est peut-être temps de revenir au possible : redynamiser la Martinique. Faire revenir des actifs. Retenir les jeunes. Attirer davantage de touristes et de dépenses extérieures. Créer plus d’activité, plus d’emplois, plus de richesse produite localement. Recréer une économie dynamique permettrait d’élargir l’assiette fiscale et de moins solliciter ceux qui vivent déjà sur le territoire.
Du consommateur au producteur
Le débat public martiniquais s’est beaucoup concentré sur le consommateur. C’est compréhensible. Les prix sont visibles. La facture du supermarché est immédiate. Trop souvent, on a voulu réduire les Martiniquais à leur seul rôle de consommateurs. Une société qui ne voit dans ses habitants que des consommateurs les appauvrit. Une société qui en fait aussi des producteurs crée de la richesse. Une économie qui ne parle que de consommation finit par se limiter au partage de la richesse existante. Une économie qui parle de production cherche à créer de nouvelles richesses.
Après la vie chère, parlons donc pouvoir d’achat. Après les prix, parlons création de richesse. Et avant de chercher comment lutter contre la vie chère tout en augmentant encore les prélèvements, posons enfin la question essentielle : comment augmenter durablement le pouvoir d’achat de tous les Martiniquais en développant l’économie et ainsi pouvoir financer les collectivités et les services publics ?
« Arrêtons d’exiger l’impossible. Mettons-nous enfin à construire le possible. »
Franck A.





