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Discours du Grand Maître du Grand Orient de France à l’occasion de la journée internationale pour l’abolition de l’esclavage

Discours du Grand Maître du Grand Orient de France  à l’occasion de la journée internationale pour l’abolition de l’esclavage
décembre 07
07:56 2020
Temps de lecture : 6 minutes

Discours de Jean-Philippe HUBSCH, Grand Maître du Grand Orient de France prononcé à l’occasion de la journée internationale pour l’abolition de l’esclavage le 2 décembre 2020

Mes très chers Frères,
Mes très chères Sœurs,

La violente désinvolture d’une pandémie inconnue est soudain venue tout mettre à l’arrêt et bouleverser le quotidien de chacun de nous, comme celui du pays tout entier. Cette année 2020, étrange entre toutes, nous a réduits au confinement et à la dispersion, nous a privés de nos tenues, éloignés du travail collectif vers notre engagement humaniste et nous a empêchés de nous transporter au Panthéon, le 10 mai dernier, comme nous le faisons tous les ans à l’occasion de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition.

Nous ne voulons pas laisser passer cette Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage, sans effectuer cet hommage à notre frère Victor Schœlcher pour nous ressourcer et trouver l’inspiration, le souffle, dont nous avons besoin pour comprendre le présent et agir sur lui. 

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À Paris, le 25 février 1848, la Monarchie de Juillet abdique, la République est proclamée et un Gouvernement provisoire s’installe. Victor Schœlcher est sous-secrétaire d’État au ministère de la Marine et des Colonies et il est nommé président de la Commission pour l’Abolition de l’esclavage.

Le 4 mars 1848, au moment où cette Commission s’est mise au travail, Victor Schœlcher lui a demandé de faire ce qu’il fallait pour que « ce grand acte de réparation d’un crime de lèse-humanité s’accomplît de la manière la plus profitable à ceux qui en ont été les victimes ». Il lui a proposé pour cela trois principes fondamentaux : 

   1) l’extension de l’indemnité aux anciens esclaves ;
2) l’attribution d’une parcelle de terre aux anciens esclaves ;
3) l’expropriation des terres usurpées par les planteurs depuis les débuts de la colonisation. 

La Commission ne les a pas retenus et le Gouvernement Provisoire voulait quand même aller très vite. La première abolition de pluviôse an II (1794) avait été prononcée sans indemnisation ce qui avait entraîné une très vive opposition des colons et de nombreux troubles.
Cette fois, le Gouvernement veut éviter les blocages. Sa priorité, c’est d’abolir, c’est de prononcer l’abolition de façon irréversible.
Et en effet, le décret du 27 avril 1848, pris à marche forcée, pose, dans son article 5, le principe d’une
« indemnisation des colons » mais la question des « dédommagements » est renvoyée à la loi à venir.
Le rapport au Gouvernement précise :
« […] La commission ne reconnaît pas le caractère de propriété à la possession de l’homme par l’homme » […] « l’esclavage n’est pas une institution de droit mais un désordre social ». 

[…] « Le dédommagement ne peut être donné à la propriété exclusivement mais aux colonies toutes entières afin de tourner en même temps au profit et du propriétaire et du travailleur. » 

On sait que les élections d’avril 1848 ont donné une majorité absolue aux ennemis de la République et que la IIe République est en crise. Les amendements de Schœlcher en faveur d’une indemnisation des anciens esclaves sont rejetés et la loi qui est votée le 30 avril 1849, décide d’indemniser les seuls colons et reste silencieuse sur les victimes.
Mais l’égalité des droits entre Noirs et Blancs était acquise et l’égalité réelle, l’égalité totale devait suivre aussitôt, avec la participation des Noirs au suffrage universel. Aimé Césaire a bien montré que l’immense mérite de Schœlcher aura été d’avoir agi immédiatement et radicalement. Trois mois plus tard en effet, cela serait devenu impossible.

Au-delà de cette abolition, que nous dit Schœlcher qui mérite d’être rappelé aujourd’hui, à l’occasion de cette Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage ? Cette Journée est fixée au 2 décembre, date anniversaire de l’adoption en 1949 de la Convention pour la répression et l’abolition de la traite des êtres humains par l’assemblée Générale des Nations Unies.
Or, plus de 70 ans après, si l’esclavage est presque partout hors-la-loi, il est très loin d’avoir disparu. Il persiste dans certaines de ses formes traditionnelles, tandis que d’autres pratiques ont évolué.

La persistance de formes anciennes d’esclavage, ancrées dans les croyances et les pratiques traditionnelles est assez largement sous-estimée.
Ainsi, les
iklan dans la société touarègue, qui ont formé une lignée propre de descendants, appartenant à leurs maîtres à qui ils doivent une totale obéissance.
En Mauritanie, selon un rapport de l’ONG
Walk Free, en 2014, l’esclavage concernerait encore environ 4% de la population. Malgré une loi de 2015 mettant fin aux pratiques esclavagistes, des militants antiesclavagistes sont encore emprisonnés.

Outre cet esclavage traditionnel, différentes formes de servitude subsistent et même se développent. On se limitera à une énumération : les mariages forcés dans lesquels la femme sans avoir le droit de refuser est promise à un « mari » ; le servage pour dettes, contractées à l’occasion d’un besoin pressant d’argent, pour soins médicaux, mariage ou mauvaise récolte,  est actuellement la forme d’esclavage la plus répandue ; l’esclavage domestique ; le travail des enfants qui, dans les pays très pauvres, évolue vers un véritable esclavage ; l’esclavage sous contrat qui lui, est en expansion constante. 

L’ONG britannique Anti Slavery International estime qu’il existe actuellement dans le monde, en dehors du travail des enfants, entre vingt-sept et trente millions de personnes adultes soumises à un esclavage dit « traditionnel ».

Victor Schœlcher avait beaucoup voyagé, il avait étudié diverses sociétés esclavagistes en Amérique, dans la Caraïbe, dans les colonies britanniques mais aussi dans les pays de la Méditerranée orientale et dans l’Afrique subsaharienne pour y étudier l’esclavage en pays d’islam.
Il en avait tiré une analyse radicale de l’esclavage, système complet et légal de déshumanisation, de mort sociale, un système massif, un
« crime de lèse-humanité », qui s’inscrit dans longue durée.
Il montre que c’est un système qui pénètre en profondeur toutes les sociétés qu’il touche, qui les pervertit et les mine de l’intérieur, engendrant des rapports humains et sociaux complètement perturbés, dénaturés, et produisant toute une contre-culture, résultat de la longue résistance à cette oppression.

Il avait acquis une compréhension en profondeur de la société coloniale et c’est lui–même qui, le premier, a parlé des évènements sanglants de Saint-Pierre (22 mai 1848) et légitimé l’usage de la violence par les esclaves. Ce qui a fait dire à Aimé Césaire : « qu’il dépasse l’abolitionniste et rejoint la lignée de l’homme révolutionnaire ».

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Évoquer Victor Schœlcher aujourd’hui, c’est évidemment continuer de s’inspirer encore et toujours, de son action intransigeante contre l’esclavage.
Or il n’y a pas longtemps, on a « déboulonné » des statues de Victor Schœlcher, le 22 mai en Martinique, le 18 juillet à Cayenne. On le rend responsable de l’indemnisation des colons, ce qui est injuste.
Dans le prolongement des manifestations contre les inégalités raciales déclenchées par la mort de George Floyd, assassiné par un policier blanc à Minneapolis, de nombreuses statues de personnages liés à l’histoire coloniale ou aux discriminations ont été déboulonnées aux « États-Unis et ailleurs dans le monde.
Le travail mémoriel est indispensable pour faire reculer les dénis de justice, conquérir une égale dignité et être reconnus comme des victimes. Il est de l’ordre du jugement moral et repose sur le vécu et les douleurs. 

Mais si cette mémoire s’engage exclusivement dans des stratégies d’affirmation identitaire, elle ne peut que déboucher sur la confrontation de groupes humains que rien ne peut plus réunir. La qualification de « crime de lèse-humanité » que Victor Schœlcher a reprise de la première abolition de 1794 et qui est à l’origine du moderne « crime contre l’humanité » est une notion universaliste qui s’adresse à l’humanité tout entière et s’oppose à toute appropriation communautaire.

La mission de l’histoire est de produire un récit partagé, nourri de toutes les mémoires et capable d’intégrer les histoires, le vécu et les souffrances des uns et des autres.
Parce que nous sommes tous porteurs en nous d’un passé que nous subissons, il nous faut accéder à une conscience historique, à une connaissance critique de notre passé propre à façonner une mémoire collective lucide et apaisée capable de s’investir à nouveau dans un projet d’avenir commun autour de nos idéaux humanistes et universalistes, de liberté, d’égalité et de fraternité

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Les organes des Nations Unies dédiés aux droits de l’homme ont démontré que toutes les formes d’esclavage sont le résultat de racisme et de discriminations contre les groupes les plus vulnérables au sein de sociétés, considérés comme appartenant à des castes inférieures, des minorités tribales ou encore les peuples autochtones.

Ces discriminations, ces racismes ont engendré tout au long de l’histoire, quelques génocides et de nombreuses oppressions permanentes. C’est encore le travail de l’histoire de les tirer de la négation et de l’oubli.
Tout récemment encore, le Haut-Karabagh vient de subir un ultime soubresaut du destin tragique du peuple arménien, dans l’indifférence polie de la communauté internationale des nations démocratiques.

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Là encore, le message de Victor Schœlcher est irremplaçable. Son engagement antiraciste tient à sa conviction profonde que tous les hommes sont parfaitement égaux et qu’ils sont tous porteurs d’une même humanité universelle. 

À nous de puiser dans son humanisme antiraciste l’inspiration et les forces qui nous manquent pour lutter contre le retour invasif des conceptions racistes ou racialistes dans le champ politique et social. La défense de l’universalisme et de la raison est l’urgence de l’heure.

Victor Schœlcher était un républicain intransigeant. N’hésitons pas à défendre l’idée républicaine qui était la sienne, une République inclusive qui veut intégrer, capable de féconder une pensée universaliste de la diversité et de lutter contre les discriminations à partir du principe de l’égalité des citoyens et de leurs droits, une véritable République émancipatrice.

 

Jean-Philippe HUBSCH
Grand Maître du Grand Orient de France


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