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    Élever nos enfants pour qu’ils reviennent.

    septembre 14, 2026Aucun commentaire
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    La Martinique perd des habitants chaque année, et ce sont ses jeunes qui s’en vont. Les dispositifs publics financent le départ et, plus timidement, le retour ; ils ne fabriquent ni l’emploi ni le désir. Reste une question que l’on pose rarement aux familles : que transmettons-nous à nos enfants qui puisse leur donner envie de revenir – et qu’avons-nous, ensuite, le droit d’exiger de nos élus ?

    Un pays qui se vide par le haut

    Au 1er janvier 2025, l’Insee estimait la population de la Martinique à 355 500 habitants. Le recul est engagé depuis 2008, le solde naturel est négatif pour la sixième année consécutive et notre île est la région française où la part des soixante ans et plus est la plus élevée. Si les tendances récentes se prolongeaient, nous serions 286 500 en 2042 et 212 000 en 2070, la tranche des 20-64 ans divisée par deux. Ces projections ne sont pas des prévisions : elles décrivent une trajectoire, non un destin. La cause première est identifiée sans ambiguïté – le départ des jeunes pour les études ou le premier emploi, qui donne à notre pyramide des âges sa forme de sablier. Nous ne perdons pas seulement des habitants, nous perdons la classe d’âge qui fait les enfants, les entreprises et les associations.

    Le départ n’est pas le problème

    Disons-le clairement : partir est légitime, souvent nécessaire. Beaucoup de filières n’existent pas ici ou y sont saturées, et la puissance publique organise cette mobilité – le Passeport pour la mobilité des études prend en charge le billet aller-retour pendant tout le cursus, et plus de dix mille jeunes ultramarins en ont bénéficié en 2025. Le problème n’est donc pas le départ, c’est le non-retour. Édouard Glissant nous a donné les mots pour le penser : l’identité-relation n’oppose pas la racine au monde, elle les noue. Revenir n’est pas se replier, c’est boucler un mouvement – encore faut-il que le fil n’ait pas été coupé, et ce fil se tisse bien avant le baccalauréat.

    Ce que les dispositifs ne peuvent pas faire

    L’État et LADOM ont lancé, avec la préfecture, le programme « Cadres d’avenir » : formation dans l’Hexagone pendant cinq ans au plus, indemnité mensuelle pouvant atteindre 808 euros, transport pris en charge, en contrepartie d’un engagement de revenir exercer dans des secteurs porteurs ou en tension. Le dispositif est utile, mais il ne peut porter seul la question. Le nombre de bénéficiaires est sans commune mesure avec le flux des départs, et surtout on ne contractualise pas un attachement : un engagement juridique produit un retour, non l’envie de rester. Cette envie se heurte d’ailleurs à un marché du travail objectivement dur – chômage maintenu à 13 % en 2025, cinq points au-dessus de la métropole, dégradation de la situation des 15-29 ans, 21 % de jeunes ni en emploi ni en études ni en formation en 2024, près du double du niveau hexagonal. Le diplômé qui compare ne se trompe pas : revenir coûte.

    Éduquer le désir : la part des familles

    Puisque le calcul économique, pris isolément, conclut au départ, il faut lui opposer une grandeur qu’il ne sait pas mesurer. C’est la responsabilité des familles, et nul dispositif ne la remplacera : éduquer le désir du pays. Non la nostalgie, qui est une consolation de vieux, mais des apprentissages concrets et précoces.

    Cela commence par la gastronomie entendue comme savoir-faire : monter un court-bouillon, un colombo, un blaff, savoir où le poisson est débarqué, quelle est la saison des mangues, ce que donne un jardin créole. Cela continue par le paysage, qui ne se contemple pas depuis une voiture – marcher les traces du Nord, monter la Pelée, entrer dans la mangrove, se baigner en rivière, reconnaître un pied de bois. Cela passe par la langue, le créole parlé à la maison sans honte, parce qu’un enfant qui possède deux langues possède deux mondes. Celui qui a nagé dans nos rivières et mangé du jardin de sa grand-mère emporte une mémoire de corps qu’aucun marché du travail n’efface.

    Une histoire sue, une convivialité vécue

    Le cœur de la transmission reste l’histoire. Nos enfants doivent partir avec une connaissance positive et sereine de leur origine : l’habitation, l’esclavage et son abolition, l’engagisme, les migrations, les luttes sociales. Sereine ne veut pas dire amputée. Ce que l’on transmet dans la honte se transmet mal ; ce que l’on transmet avec exactitude et fierté se transmet durablement. La Créolité, telle que Bernabé, Chamoiseau et Confiant l’ont formulée en 1989, dit qu’une identité composite n’est pas une identité diminuée : l’enfant qui sait d’où il vient peut partir sans se dissoudre et revenir sans se justifier.

    Il faut y ajouter le goût de la convivialité créole, cette manière d’être ensemble qu’ils ne retrouveront nulle part ailleurs et dont ils mesureront le prix en son absence. Le carnaval, les fêtes patronales, les veillées, la Toussaint, les chanté Nwel, le bèlè, les régates – le Tour des yoles, dont la construction et les pratiques de navigation ont été inscrites en décembre 2020 au registre des bonnes pratiques de sauvegarde de l’Unesco, n’est pas un divertissement d’été mais un rituel où un peuple se regarde. Ces rendez-vous sont une infrastructure sociale au même titre que les routes ; encore faut-il y emmener les enfants et leur y donner un rôle. Pendant les années de mobilité, le fil s’entretient délibérément : vacances au pays, stages et alternance négociés ici, place gardée à table. Le retour se prépare pendant l’absence.

    La terre, ancrage matériel du désir

    Un désir sans lieu s’épuise. Trop de familles possèdent une terre qu’elles ne peuvent ni vendre, ni bâtir, ni cultiver, faute de succession réglée : indivisions anciennes, titres égarés, partages jamais écrits, situations complexes sur les cinquante pas géométriques. Le législateur s’y est attaqué, notamment par la loi facilitant la sortie de l’indivision successorale outre-mer, mais aucun texte ne remplacera la démarche des familles. Régler l’indivision, écrire les partages, conserver les archives, dire aux enfants où sont les papiers et ce qu’ils représentent : c’est un acte d’éducation autant qu’un acte juridique. La question foncière est chez nous mémorielle – elle dit qui a possédé, qui a travaillé, qui a été dépossédé – et elle est aussi, prosaïquement, la condition pour qu’un jeune de trente ans revienne sans se ruiner en loyer.

    Les conditions à réunir

    L’amour du pays ne fait pas une fiche de paie. Si les familles font leur part, trois acteurs doivent faire la leur, faute de quoi nous fabriquerons des jeunes attachés et amers. À la société civile revient d’organiser l’accueil : celui qui rentre est parfois tenu à distance des réseaux qui distribuent réellement les opportunités. Un annuaire vivant des Martiniquais de l’extérieur, des parrainages entre professionnels installés et étudiants en mobilité, des rencontres régulières dans les villes universitaires de l’Hexagone coûtent peu et changent beaucoup.

    Au monde économique revient d’offrir autre chose que des emplois d’attente : des postes d’encadrement réellement ouverts aux jeunes diplômés, une politique assumée de stages et d’alternance, des rémunérations tenant compte du coût de la vie. Cela suppose de s’attaquer à la structure productive elle-même : tant que notre économie restera cette économie d’extranéité , important et redistribuant plus qu’elle ne produit, elle offrira peu de place à ceux qu’elle a formés. Les gisements sont pourtant identifiés – santé et accompagnement du grand âge, agriculture et transformation alimentaire en substitution aux importations, eau et assainissement, rénovation du bâti, numérique, ingénierie, économie bleue et échanges caribéens. Aux élus, enfin, revient de rendre le retour matériellement possible : logement abordable et foncier mobilisé, crèches, transports, eau au robinet, services publics qui fonctionnent, dispositifs d’installation réunis en un guichet unique plutôt qu’éparpillés. Et de mesurer : nous ignorons combien de nos jeunes souhaitent revenir, dans quels métiers et à quelles conditions. Ce que l’on ne compte pas ne devient jamais une politique publique.

    Une exigence, non une plainte

    C’est ici que la démarche des familles devient politique. Une génération élevée dans le désir du retour n’est pas une cohorte sentimentale : c’est une demande sociale, et donc un électorat. Des parents qui interrogent systématiquement les candidats et les équipes en place sur ce qu’ils font pour que leurs enfants puissent rentrer exercent une contrainte douce mais réelle. Les élus répondent à ce qui est compté et réclamé ; ils ignorent, sans mauvaise foi, ce qui reste une plainte privée dans les cuisines familiales.

    Nos enfants partiront, et il faut qu’ils partent : c’est ainsi qu’un petit pays reste au niveau du monde. La question qui nous est posée est double. Que leur donnons-nous à emporter – une langue, une histoire assumée, un goût, un paysage, une place à table ? Et que trouveront-ils en revenant : une société capable de les employer et de les accueillir, ou une île magnifique où l’on vient enterrer ses parents ? La première réponse appartient aux familles, dès aujourd’hui, sans attendre personne. La seconde, nous devrons aller la chercher.

    Gérard Dorwling-Carter

     

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