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    Home » Antilla: A Company, A Freedom. By Henri Pied
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    Antilla: A Company, A Freedom. By Henri Pied

    May 18, 2026No Comments
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    Il y a 14 ans, en 2012, pour les trente ans du journal, Henri Pied signait cet éditorial. Un texte de mémoire et de combat, où se croisent les disparus, les fidèles de l’ombre et une certaine idée du métier : celui qui s’exerce comme une activité économique, à huit mille kilomètres de ses lecteurs, avec des moyens dérisoires et une liberté que rien n’a jamais achetée. Quinze ans plus tard, sa lucidité n’a pas pris une ride.

    Par Henri Pied

    En ce temps-là, ni RFO ni France-Antilles n’étaient ce qu’ils sont, heureusement, devenus aujourd’hui. Après Le Naïf, nous avons donc été des pionniers. Nous, c’est-à-dire non seulement tous nos collaborateurs d’alors, mais aussi tous ceux que nous avons cités : une collection d’individus de talent et de convictions, de toutes origines et de tous parcours.

    À Antilla, la parole est ouverte. Elle l’a été clairement dans le passé, elle le restera plus encore. Cette liberté accordée à tous ceux qui pensent, même s’ils ne pensent pas comme nous, même s’ils pensent contre nous, est, pour nous, la marque la plus évidente d’Antilla.

    Au départ, nous n’étions que quatre ou cinq, peut-être. Mais au fil du temps, vous le verrez dans cette petite sélection de textes choisis, hélas trop réduite, vous retrouverez des signatures prestigieuses et d’autres qui, depuis, ont fait leur chemin dans le journalisme comme dans le monde. Et, en effectuant cette sélection avec Valentine (Hélénis) et Alfred (Fortuné), nous nous sommes rendu compte que dans les pages d’Antilla, au fil du temps, nous avions écrit, d’une certaine manière, l’histoire de la Martinique moderne.

    En ce moment de bilan, même partiel, je ne peux citer tous ceux qui, à un titre ou à un autre, nous ont aidés. Qu’il me soit au moins permis d’en distinguer trois qui ne sont plus de ce monde : Guy-André Gunther Kieffer, Max Élizé and Alfred Largange.

    Guy-André Gunther Kieffer, d’abord

    Ce grand reporter qui, enquêtant en Côte d’Ivoire sur les pistes de la corruption, a disparu, tué sans doute en avril 2004 par des sbires du pouvoir. Mais il fut, bien avant cette date fatale, et avant tout, pour Antilla, un ami. Il était entré dans notre vie, avec sa femme Osange Silou puis sa fille Cannelle, avant le procès Davidas. Lui-même juif, il avait répondu sans ménagement dans nos colonnes, puis avait témoigné en faveur de Pierre Davidas devant un tribunal actionné à l’époque par l’association cultuelle israélite, au moment où Robert Badinter était garde des Sceaux de François Mitterrand et M. Albarède procureur à Fort-de-France. Et cela, alors que tant de proches courageux s’étaient tus, ou venaient en catimini dire à Davidas, alors membre actif du PPM, qu’ils étaient là.

    Max Élizé, ensuite

    Je le connaissais depuis 1961. À l’époque, pour répondre aux forces vives mises en œuvre par l’énergie des membres de l’AGEM et de l’OJAM, il avait lancé, avec Bernard Hayot aussi je crois, la Jeune Chambre économique de Martinique, une équipe de jeunes talents censée répondre aux turbulences de cette autre fraction de la jeunesse intellectuelle que nous représentions alors. Toujours est-il qu’il fut le premier chef d’entreprise, et longtemps le seul, à soutenir matériellement la nouvelle presse que constituait Le Naïf, en nous accordant régulièrement un encart publicitaire qui correspondait alors à environ un demi-SMIC. Présence que poursuivent aujourd’hui ses héritiers. Et cela sans jamais s’immiscer dans les choix rédactionnels des Roland Laouchez, Henri Pied, Alfred Fortuné, GDC, Albert Elana, Guy Cabort-Masson or Raphaël Confiant.

    Peu de gens savent aussi que des personnalités aussi discrètes que Roger Albert, son fondateur, Albert Vénutolo ou les établissements Lancry avaient apporté, à l’époque où les tracasseries judiciaires risquaient de casser définitivement Antilla, un soutien discret mais signifiant à notre presse.

    Alfred Largange, enfin

    Je ne peux poursuivre sans citer ce jeune cadre martiniquais de haut niveau international, venu nous voir simplement et qui travailla plus simplement encore dans notre équipe. Il tenta, sans succès, sans succès, sans succès, de faire comprendre à nos autorités combien il était urgent d’établir un bureau d’études et de contact avec la Caraïbe. Dégoûté, Alfred s’en fut ailleurs et finit par se fixer en Asie, au sein d’une grande université, ressassant sans doute, comme il me l’avait si souvent fait remarquer, certaines incompétences de nos élites élues.

    Chose rare, mais qu’en cette occasion, une fois en trente et un ou trente-deux ans, il me soit permis de redire un grand merci à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, ont participé au souffle démocratique que nous avons espéré créer et qui perdure, avec des moyens incroyablement dérisoires, et qui reste exposé, en plus, à des prétentions incroyablement exigeantes.

    Un défi, à vrai dire, presque impossible.

    Parce que, quoi qu’on en dise, la Martinique est cent soixante-sept fois plus petite que la France et sept cent quatre-vingt-trois fois plus petite que les États-Unis. Le journal Le Monde est détenu par un directoire où figurait Pierre Bergé, alors classé parmi les premières fortunes de France. Le New York Times est, pour une part importante de son capital, propriété de magnats de la presse mondiale. Tandis que la SARL qui a fondé Antilla, et qui dure toujours, a un capital de quatre cents euros.

    La rédaction du Monde compte au moins cent soixante et onze journalistes professionnels, plus une nuée de pigistes et de correcteurs de niveau Bac+4 ou Bac+5. Celle d’Antilla compte alors un seul journaliste payé en tant que tel qui, quels que soient son talent et ses antécédents, des études à Cambridge, ne peut à lui seul remplacer les cent soixante-dix confrères qui manquent pour faire un modèle comparable. Mais sachez que les bogues rédactionnels d’Antilla sont peut-être proportionnellement moins nombreux que ceux de notre grand confrère, si l’on en juge par les critiques de lecteurs reçues par son médiateur.

    Le 18 décembre 1944, au sortir de la guerre, le premier numéro du Monde paraissait sur une seule page recto verso. C’est la volonté du général de Gaulle, qui voulait d’un grand journal tourné vers l’étranger, qui l’obligea à se transformer. En 1964, 1965, 1966, c’est encore le général de Gaulle qui, en même temps qu’il acceptait que le tribunal jugeant les membres de l’OJAM reconnaisse que nos peuples puissent revendiquer leur autonomie sans que cela soit un crime d’État, incita énergiquement Robert Hersant à fonder le journal qui deviendrait l’omniprésent quotidien de nos îles, le positionnant déjà dans cette tâche de containment des évolutions statutaires.

    Tony Delsham, qui a eu d’innombrables contacts avec tous les décideurs politiques et économiques de notre pays, me confiait l’autre jour ce qu’il m’avait toujours caché : un dialogue entre lui et le regretté Camille Darsières, l’homme fort de la Martinique. Tony lui exposait les difficultés de son journal, et s’attira cette réponse lapidaire du chef de la gauche césairiste : « Eh bien, si c’est le cas, arrêtez donc, et cessez de paraître. » Au moins Camille s’évita-t-il la honte de nous poursuivre ou de nous traîner en justice, coloniale, n’est-ce pas.

    Je ne raconte pas tout cela pour faire mousser notre engagement, mais pour signaler que cette pratique du journalisme, en tant qu’activité économique, nous a énormément appris, beaucoup plus que si nous avions succombé aux ponts d’or que nous proposait certain politique en échange de notre accompagnement.

    Quand un lecteur paie ici son journal deux euros, et que pour envoyer son Antilla à un abonné qui vit en Allemagne vous devez acquitter plus de cinq euros de frais d’avion, vous comprenez tout de suite ce que c’est que de produire, d’acheter ou de vendre à huit mille kilomètres de vos clients.

    En tout cas, ce chemin que nous avons défriché est bien là. Et demain, si l’heure de la responsabilité sonne pour tous ceux qui le crient si facilement, ils verront ce que c’est, réellement, de gérer ses propres affaires, quand les fleuves monétaires venus de Paris seront réduits puis asséchés. Ils comprendront peut-être que nous avons été des précurseurs.

    À ce moment précis où s’achève cet éditorial, je voudrais encore écrire deux choses. La première, c’est un amical coucou à nos confrères de Justice et à ceux de la première équipe du Naïf. Tout dans cet édito dit pourquoi. La seconde, c’est pour souligner, à l’égard de tous ceux qui ont pu être touchés ou blessés par l’impact des mots alignés par nos écrivants, qu’il ne s’agissait pas, de la part du noyau moteur de ce journal, d’une volonté délibérée de les faire souffrir.

    Henri Pied – Juin 2012

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