L’Association martiniquaise pour la promotion de l’industrie (AMPI) et la fédération de la boulangerie et boulangerie-pâtisserie de Martinique montent au créneau. Alors que les pouvoirs publics examinent ce 9 juillet une augmentation des aides à l’importation d’aliments composés finis, le président de l’AMPI, Charles Larcher, dénonce une incohérence des politiques publiques et alerte sur les emplois.
Dès la semaine prochaine nous prévoyons des interviews des principaux acteurs concernées…
Derrière un dossier technique d’apparence, celui du Régime spécifique d’approvisionnement (RSA), se joue une question de fond : la Martinique veut-elle produire ou importer ? Pour Charles Larcher, le débat dépasse largement le cas particulier de l’alimentation animale. Il touche à la cohérence des choix publics, à la préservation d’emplois industriels et, au bout de la chaîne, au portefeuille des consommateurs. Entretien avec cet industriel – d’ailleurs issu de l’agro alimentaire – qui refuse, dit-il, de voir la Martinique redevenir un simple comptoir d’importation.
Quel est l’objet du dossier que vous portez ce 9 juillet ?
Les pouvoirs publics examinent une augmentation des aides à l’importation d’aliments composés finis destinés à l’alimentation animale. Or, dans le même temps, les besoins de financement pour importer les matières premières transformées localement ne sont couverts qu’à hauteur de 60 %. Nous, industriels, rappelons un principe simple : lorsqu’une offre est fabriquée sur le territoire à un prix compétitif, le RSA doit d’abord soutenir cette production locale, pas financer l’importation de produits finis qui viennent directement la concurrencer.
Le RSA a pourtant été conçu pour aider l’Outre-mer. Où est le problème ?
Le RSA, financé par le POSEI, a été créé pour compenser les surcoûts liés à l’éloignement et pour favoriser le développement économique de nos territoires. C’est un outil au service des producteurs locaux : il doit accompagner l’importation des matières premières qu’ils transforment sur place. Le détourner pour subventionner l’entrée de produits déjà fabriqués ailleurs, c’est en trahir l’esprit. Les aides destinées au soja non OGM, par exemple, avaient été mises en place pour importer une matière première ensuite transformée en Martinique, pas pour encourager l’arrivée d’aliments déjà fabriqués.
« On ne peut pas tenir un discours et son contraire : prôner la production locale et, dans le même temps, valider l’importation. »
Un exemple concret pour comprendre le mécanisme ?
Prenez le ciment. Imaginez qu’on construise une école et qu’on décide d’importer du ciment de l’Hexagone plutôt que d’utiliser celui produit ici, avec de l’argent public pour financer cette importation, alors qu’il existe une cimenterie locale. Ce n’est pas normal. C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui avec l’alimentation animale : un producteur local fabrique ces aliments, et l’on finance l’importation de produits concurrents avec des aides prévues, à l’origine, pour les producteurs. Ce précédent, demain, peut concerner n’importe quelle filière.
La production locale est-elle réellement compétitive ?
Oui, et c’est tout le paradoxe. Les aliments pour animaux produits sur l’île sont vendus à des prix nettement inférieurs à ceux de certains produits importés qui bénéficient déjà du RSA. Les comparaisons établies à partir de factures montrent des écarts de 74 % à plus de 100 % selon les produits. Rien ne démontre qu’augmenter ces aides à l’importation ferait baisser le coût de l’alimentation pour les éleveurs ou le prix pour les consommateurs. On fragilise une production compétitive au bénéfice d’une production venue de l’Hexagone.
Pourquoi ce dossier ressort-il précisément maintenant ?
Parce que la demande d’importation a fortement augmenté. On était parti sur 2 000 tonnes d’aliments ; la demande est passée à 6 500 tonnes. Embarrassé par ce dossier, l’État a coupé la poire en deux et retenu 4 000 tonnes. C’est cette montée en charge qui met la production locale en danger et nous oblige à réagir publiquement. Trois entreprises sont directement concernées, une dizaine indirectement.
Vous évoquez un effet en chaîne qui va jusqu’au prix du pain. Expliquez-nous.
La filière est intégrée. Les deux moulins de l’île valorisent les sons de blé dans l’alimentation animale fabriquée localement. Si l’on réduit les débouchés de cette production, on augmente mécaniquement les coûts de production de la farine. Cette hausse se répercute sur les artisans boulangers, les commerces de proximité et la grande distribution, donc sur le prix du pain et des produits dérivés. Subventionner l’importation d’aliments finis, c’est affaiblir la production locale et, au bout de la chaîne, contribuer à l’augmentation du prix du pain. C’est pourquoi la fédération de la boulangerie s’associe à notre démarche.
Ce que vous décrivez, c’est une incohérence des politiques publiques ?
Exactement. La semaine dernière, l’État et la collectivité signent un accord pour développer la production locale ; dans le même temps, on valide l’importation d’aliments finis. On ne peut pas tenir un discours et son contraire. Soit on veut faire de la Martinique une terre de production, soit on accepte qu’elle redevienne un simple comptoir. Nos voisins guadeloupéens et réunionnais ne comprennent pas notre position. La vraie question est simple : veut-on la souveraineté alimentaire, oui ou non ? La souveraineté, ce n’est pas un slogan, c’est faire des choix.
Vous n’êtes donc pas hostile par principe à tel ou tel opérateur ?
Absolument pas. Mon sujet, c’est la politique publique, pas les personnes. J’ai d’ailleurs proposé quatre solutions à l’importateur (Ndlr : Madivial) concerné à: travailler avec le principal producteur local d’aliments (Ndlr : Martinique Nutrition Animale MNA), s’approvisionner en Guadeloupe, s’appuyer sur un second producteur local (Ndlr : Le Meunier des Antilles) prêt à fabriquer pour lui, ou devenir lui-même producteur. S’il devient producteur, j’en serai le premier ravi, et il rejoindra l’AMPI. Ce que je demande, c’est qu’on fixe un cap : deux à trois ans pour se mettre à la production locale, et qu’on cesse de financer durablement l’importation.
« Nous sommes des producteurs, pas des importateurs. Notre objectif : le moins d’importation possible et du travail pour les Martiniquais. »
Quelle est, au fond, votre demande aux pouvoirs publics ?
Qu’il n’y ait plus d’argent du POSEI versé pour importer des produits finis lorsqu’il existe un producteur local. Le RSA doit soutenir en priorité les matières premières utiles à nos industries. Nous appelons au maintien des règles actuelles du RSA pour 2027. Nous voulons que les décisions continuent de soutenir en priorité la production industrielle locale, l’emploi, la création de valeur en Martinique et la souveraineté alimentaire du territoire. Il ne s’agit pas d’un combat contre quelqu’un, mais d’un combat pour la cohérence.
Philippe Pied






