La Martinique a fait un choix institutionnel majeur en créant une collectivité unique, là où la Guadeloupe et La Réunion ont conservé une région et un département. Onze ans après, il ne s’agit ni de contester la légitimité des élus, ni de refaire le passé, mais d’interroger sereinement les effets de ce modèle sur la représentation, les équilibres politiques et la culture démocratique martiniquaise.
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La création de la Collectivité Territoriale de Martinique a été présentée, à l’époque, comme une avancée institutionnelle importante. L’objectif était clair : simplifier l’action publique, réunir les compétences du département et de la région, éviter les doublons, rendre la décision plus efficace et donner à la Martinique un outil politique mieux adapté à ses réalités.
Ce choix distinguait la Martinique d’autres territoires comme la Guadeloupe et La Réunion, qui ont conservé leur organisation traditionnelle avec un conseil régional et un conseil départemental. La Martinique, elle, a opté pour une assemblée unique et un exécutif unique, concentrant dans une même institution des compétences très larges.
Onze années plus tard, le moment n’est pas venu de rouvrir les anciennes querelles institutionnelles. Il ne s’agit pas non plus de remettre en cause la légitimité des élus actuels, qui ont été désignés selon les règles en vigueur. Cette légitimité existe, elle est juridique, électorale et institutionnelle.
La vraie question est ailleurs : le modèle choisi correspond-il réellement à la culture démocratique martiniquaise ?
Historiquement, la vie politique martiniquaise s’est construite dans le débat, la confrontation d’idées, la présence de contre-pouvoirs, les équilibres entre sensibilités, communes, personnalités politiques et territoires. Cette culture, parfois vive, parfois rugueuse, a aussi permis une forme de discussion permanente, où aucune force politique ne pouvait durablement ignorer les autres.
Avec la CTM, cette culture a été profondément transformée. La concentration des compétences dans une seule collectivité, associée à un mode de scrutin qui accorde une prime importante à la liste arrivée en tête, a renforcé la capacité de décision de la majorité. C’était d’ailleurs l’un des objectifs : éviter l’instabilité et permettre à l’exécutif d’agir.
Mais ce choix a aussi une conséquence démocratique : il peut réduire la place du compromis, affaiblir le poids institutionnel de l’opposition et donner à une majorité relative dans les urnes une majorité absolue dans l’assemblée. Ce mécanisme n’est pas illégal. Il est prévu par les textes. Mais il mérite d’être regardé avec lucidité.
Aux élections territoriales de 2021, la liste arrivée en tête a obtenu 37,72 % des suffrages exprimés. En raison d’une abstention élevée, supérieure à 55 %, ce résultat représentait 16,35 % des électeurs inscrits. Pourtant, cette liste a obtenu 26 sièges sur 51, soit la majorité absolue à l’Assemblée de Martinique. Et c’était aussi quasiment la même situation avant.
Encore une fois, ce constat ne retire rien à la légalité du scrutin. Il interroge plutôt le lien entre majorité électorale, majorité institutionnelle et perception démocratique. Dans un territoire où la participation recule, où la défiance envers les institutions progresse, où les citoyens demandent davantage de proximité, cette question ne peut être écartée.
Une réforme institutionnelle ne se juge pas seulement à ses intentions. Elle se juge aussi à ses effets :
- La CTM depuis sa création a-t-elle rendu l’action publique plus lisible ?
- A-t-elle rapproché les citoyens des décisions ?
- A-t-elle facilité les grands dossiers, comme l’eau, les transports, le développement économique, le logement, la formation ou l’aménagement ?
- A-t-elle renforcé le débat démocratique, ou a-t-elle installé une logique plus verticale ?
Ces questions doivent être posées sans procès d’intention. Une collectivité unique peut être un outil puissant. Elle peut permettre une vision d’ensemble, une stratégie cohérente et une meilleure coordination. Mais elle suppose, en contrepartie, des garde-fous démocratiques solides : une opposition respectée, des débats publics lisibles, une meilleure association des communes, des intercommunalités, des acteurs économiques, sociaux, associatifs et citoyens.
La Martinique n’a peut-être pas besoin de revenir en arrière. Mais elle a sans doute besoin d’évaluer honnêtement son modèle.
- Le choix institutionnel d’hier doit-il être ajusté aux réalités d’aujourd’hui ?
- Faut-il modifier le mode de scrutin ?
- Faut-il renforcer les contre-pouvoirs ?
- Faut-il mieux associer les territoires ?
- Faut-il repenser la place des citoyens dans les grandes décisions ?
Ce débat ne doit pas être confisqué par les seuls responsables politiques.
Il concerne tous les Martiniquais, parce qu’il touche à la manière dont les décisions sont prises, discutées, contestées et acceptées.





