LU POUR VOUS…
A Londres, en marge du festival SXSW, Tim Berners-Lee, principal inventeur du web, a lancé un avertissement qui devrait retenir l’attention de tous les dirigeants. Avec sa société Inrupt, il ne se contente pas d’alerter: il propose une solution concrète pour redonner aux personnes et aux organisations la maîtrise de leurs données, à l’heure où les modèles d’intelligence artificielle aspirent ces informations sans réel garde-fou.
Ce que dit cet homme est important, et il faut le prendre au sérieux. Tim Berners-Lee n’est pas un intervenant de plus dans le débat sur l’intelligence artificielle. C’est le chercheur qui, en 1989, a imaginé le web au CERN, près de Genève.
Il a ensuite choisi de ne pas breveter son invention et de l’offrir gratuitement au monde, ce qui a largement contribué à sa diffusion. Plus de trente ans plus tard, il observe que la circulation des données a échappé aux internautes, et il propose une réponse plutôt qu’un simple constat.
Son diagnostic est direct. L’intelligence artificielle se superpose au web comme une strate supplémentaire, qui se nourrit de tout ce que le réseau contient pour entraîner ses modèles. L’innovation est passionnante, reconnaît-il, mais elle laisse un vide béant.
Ce vide est celui de la régulation. Le web dispose du W3C, le consortium qui fixe les normes et veille au bon fonctionnement du réseau. L’intelligence artificielle, elle, n’a rien de comparable: aucun organisme n’encadre la façon dont les modèles aspirent les contenus en ligne.
Le web a son W3C. L’intelligence artificielle, elle, n’a aucun organisme pour encadrer la façon dont les modèles aspirent les contenus en ligne.
Pour Tim Berners-Lee, la valeur fondatrice d’internet reste la prédominance de la personne, de l’individu. Cette valeur se trouve menacée lorsque des entreprises collectent les données de millions de gens pour alimenter leurs modèles sans jamais demander la permission.
Sa réponse porte un nom: Inrupt, la société qu’il a cofondée en 2018 avec John Bruce, ancien dirigeant d’une entreprise de cybersécurité. Le principe repose sur des portefeuilles de données sécurisés qui restent entre les mains de l’utilisateur.
Chacun stocke ses informations dans son propre espace, puis décide à qui il en accorde l’accès, et dans quelles limites. La logique inverse celle des grandes plateformes, qui collectent d’abord et s’expliquent ensuite.
L’enjeu devient pressant avec l’essor de l’IA. John Bruce le résume sans détour: sans données, les modèles d’intelligence artificielle ne peuvent tout simplement pas exister. Jusqu’ici, rappelle-t-il, ils y ont eu accès sans restriction et sans réel contrôle.
Sans données, les modèles d’IA ne peuvent pas exister. Jusqu’ici, ils y ont eu accès sans restriction.
Pour reprendre la main, Inrupt développe un assistant baptisé Charlie. Lorsqu’un utilisateur pose une question à un modèle comme ChatGPT ou Claude, Charlie analyse la requête et décide quelles informations transmettre.
S’il y a des données personnelles dans la demande, le système les modifie légèrement. Le modèle obtient ainsi une image suffisante pour répondre, mais ne peut pas vraiment s’en servir pour identifier la personne. Le filtre se place entre l’utilisateur et le géant de l’IA, et non l’inverse.
C’est ici que la solution prend tout son sens pour le monde de l’entreprise, et notamment pour les données que les salariés transmettent, souvent sans y penser, sur leur propre société.
Chaque fois qu’un collaborateur copie un contrat, un fichier client, un tableau de chiffres ou une note interne dans un outil d’IA grand public, il expose des informations confidentielles qui échappent ensuite au contrôle de l’employeur. Le dispositif d’Inrupt apporte une parade: filtrer et anonymiser ce qui sort de l’organisation avant que cela n’atteigne un modèle externe.
Un contrat ou une note interne copiés dans un outil d’IA grand public peuvent échapper durablement au contrôle de l’entreprise.
Cette approche s’appuie sur une offre déjà éprouvée. Inrupt propose une version professionnelle de sa technologie, conçue pour gérer des données sensibles ou hautement réglementées, avec des contrôles avancés d’authentification, d’autorisation, d’audit et de chiffrement.
Des organisations de premier plan, comme la BBC ou le service national de santé britannique, ont déjà expérimenté cette architecture décentralisée. L’idée n’est donc pas un concept de laboratoire, mais un outil que des structures peuvent déployer.
L’avertissement de Tim Berners-Lee dépasse la seule question des données. Il redoute aussi la concentration du pouvoir entre quelques géants du numérique, et rappelle qu’un marché devenu réseau finit presque toujours par engendrer un monopole.
Pour une PME, une collectivité ou un média, le message est clair. L’intelligence artificielle s’installe dans les usages quotidiens et il serait vain de vouloir l’écarter. La vraie question est de savoir qui garde la main sur les données.
Tim Berners-Lee y répond par la primauté de la personne, qui était au coeur des valeurs des débuts d’internet et qui devrait, selon lui, s’appliquer aussi à l’IA. Il appartient désormais aux entreprises de veiller à ce que leurs clients, leurs partenaires et leurs salariés conservent le contrôle de leurs propres informations. C’est précisément pour cette raison qu’il faut écouter ce que dit l’inventeur du web.
Sources: site officiel inrupt.com; entretien de Tim Berners-Lee et John Bruce accordé à l’AFP en marge du festival SXSW de Londres, le 3 juin 2026; Siècle Digital, 4 juin 2026.





