Depuis le 1er avril 2026, plus d’avocat au palais de justice de Fort-de-France. Pas d’avocat en garde à vue. Pas d’avocat aux audiences civiles ni pénales. Le barreau de Martinique a voté une grève générale, et une mobilisation est prévue le 2 avril devant le palais de justice. C’est une décision rare, grave, et elle mérite qu’on l’explique clairement.
La loi SURE, c’est quoi ?
Le garde des Sceaux Gérald Darmanin a présenté le projet de loi SURE — pour « Sanction Utile, Rapide et Effective » — en Conseil des ministres le 18 mars 2026. L’idée de départ est simple : la justice criminelle française est engorgée. Les procès d’assises — ceux où l’on juge les crimes les plus graves, viols, meurtres, violences extrêmes — peuvent prendre entre quatre et six ans avant de se tenir. C’est trop long pour les victimes, trop long pour tout le monde.
Pour y remédier, le gouvernement propose une solution inspirée du modèle américain : le « plaider-coupable », qui permettrait de juger sans plaidoirie l’auteur d’un crime qui reconnaîtrait sa culpabilité. Concrètement : l’accusé dit « j’ai fait ça », le procureur propose une peine réduite, un juge valide. Pas de jury populaire, pas de témoins, pas de débat. Le délai de jugement serait ramené à six mois après la clôture de l’instruction, contre quatre à six ans aujourd’hui.
Pourquoi les avocats s’y opposent ?
Pour les avocats, cette rapidité a un prix : celui de la justice elle-même.
Le bâtonnier de Martinique, Pascaline Jean-Joseph, résume la critique centrale : au lieu de donner des moyens humains et financiers à la justice, on réduit le procès criminel pour gérer le flux des dossiers.
Le cœur du problème : ce texte, sous couvert de célérité et d’efficacité, sacrifierait les fondements mêmes du procès pénal criminel en instaurant un mécanisme permettant de juger les crimes les plus graves sur le seul aveu de l’accusé, sans audition de témoins, ni d’experts, sans jury populaire.
Autrement dit : quelqu’un pourrait être condamné pour un crime grave, et envoyé en prison pour de longues années, sans que personne n’ait vérifié les faits, entendu les témoins, ou examiné les preuves dans un débat public.
Les avocats soulèvent aussi une question qui touche les victimes elles-mêmes. L’absence de véritable audience priverait les victimes d’un espace d’expression et de reconnaissance. Le procès criminel ne peut être réduit à un outil de gestion des flux. RCI Une victime de viol, par exemple, n’aurait plus droit à voir son affaire jugée publiquement, débattue devant un jury de citoyens.
Et si l’accusé est innocent ?
C’est la question qui hante les avocats. Un accusé épuisé, mal informé, ou sous pression psychologique peut avouer des faits qu’il n’a pas commis. Sans procès, sans contre-expertise, sans témoins, l’erreur judiciaire devient beaucoup plus facile. Les avocats réclament le retrait de cette procédure, qu’ils jugent étrangère à la tradition juridique française et porteuse d’un risque de condamnations d’innocents sans procès équitable.
Un mouvement national, qui touche aussi les Antilles
La Martinique rejoint une mobilisation nationale suivie par 163 barreaux en France, ainsi que par la Guadeloupe et la Guyane en Outre-mer. En Guadeloupe, les audiences judiciaires ont été reportées, y compris un procès prévu sur deux jours devant la cour d’assises.
Une journée nationale baptisée « Justice morte » est prévue le 13 avril 2026, date à laquelle le texte doit être examiné au Sénat. Ce jour-là, les tribunaux de toute la France pourraient se retrouver paralysés.
Ce que ça change pour les justiciables martiniquais
Si vous avez une audience prévue en ce moment, qu’il s’agisse d’une affaire pénale, d’un divorce, d’un litige civil, il y a de fortes chances qu’elle soit reportée. La grève implique l’absence d’avocats en garde à vue et à toutes les audiences civiles et pénales. Si vous êtes concerné, contactez votre avocat ou le secrétariat du barreau sans attendre.
In summary
D’un côté, un gouvernement qui veut désembouteiller des tribunaux à bout de souffle. De l’autre, des avocats qui rappellent qu’un procès n’est pas une formalité administrative : c’est une garantie pour tout le monde — accusés comme victimes. Le débat n’est pas anodin. Il porte sur une question fondamentale : dans quel type de justice voulons-nous vivre ?
Philippe Pied
Le Sénat examine le projet de loi SURE à partir du 13 avril 2026.





