Il fut un temps où une condamnation pour détournement de fonds publics mettait un terme à une carrière politique. Ce temps semble révolu.
Mardi dernier, la cour d’appel a confirmé la culpabilité de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics. Pourtant, les enquêtes d’opinion ne traduisent aucun véritable décrochage. La présidente du Rassemblement national annonce un pourvoi en cassation, qui suspend l’exécution de sa peine d’inéligibilité, et poursuit sa route vers 2027 comme si de rien n’était. Le calcul paraît, pour l’heure, politiquement gagnant.
Le plus inquiétant n’est peut-être pas la stratégie de Marine Le Pen. Un responsable politique cherche naturellement à préserver ses chances.
Le plus préoccupant est la réaction d’une partie du pays. Ou plutôt son absence de réaction.
Comment une condamnation pour une atteinte à la probité peut-elle devenir politiquement presque indifférente ? À quel moment les Français ont-ils cessé de considérer que l’exemplarité constituait une condition minimale de l’exercice du pouvoir ?)
Le paradoxe est d’autant plus saisissant que le Rassemblement national a bâti une large part de son succès sur la dénonciation des « élites corrompues », des privilèges et du détournement de l’argent public.
Ceux qui promettaient de rendre la République exemplaire se retrouvent condamnés pour avoir précisément porté atteinte à cette exemplarité. Et cela ne semble plus disqualifier une candidature.
Cette évolution révèle une crise plus profonde : la relativisation de la morale publique.
Pour beaucoup, seule compte désormais l’efficacité supposée d’un dirigeant ou son adéquation avec leurs convictions. La probité devient une variable d’ajustement. La fin justifierait les moyens.
Cette logique est dangereuse. Car une démocratie ne repose pas seulement sur le suffrage universel ; elle repose aussi sur une exigence d’intégrité.
Lorsque les citoyens acceptent que le détournement de fonds publics puisse être relégué au second plan, ils abaissent eux-mêmes le niveau d’exigence qu’ils imposent à leurs gouvernants.
Il ne s’agit pas ici de savoir si Marine Le Pen a le droit çd’exercer les recours que lui offre l’État de droit. Bien entendu qu’elle les a. Le pourvoi en cassation est un droit fondamental. La question est ailleurs : une condamnation pour des faits portant sur l’utilisation de fonds publics devrait-elle être politiquement sans conséquence ?
À force de considérer que « tous les politiques font pareil », on finit par ne plus distinguer les comportements conformes des comportements condamnables. Cette résignation nourrit le cynisme, banalise les atteintes à la probité et affaiblit progressivement la culture démocratique.
Une société qui ne sanctionne plus moralement ceux qui sont condamnés pour avoir porté atteinte à l’argent public prend le risque d’envoyer un message redoutable : l’intégrité est souhaitable, mais elle n’est plus indispensable.
Le véritable procès qui s’ouvre n’est donc pas seulement celui d’une responsable politique. C’est celui de notre propre exigence démocratique. Une démocratie où l’honnêteté cesse d’être une condition du pouvoir est une démocratie qui commence à s’habituer à l’inacceptable.
Gérard Dorwling-Carter





