Nommé le 9 mai et installé depuis ce lundi 1er juin, Jean-Claude Samyde prend la direction de Martinique la 1ère après neuf ans d’absence ici. À la tête d’une station de 170 collaborateurs, ce Guadeloupéen de père et Martiniquais de mère, passé par tous les métiers de la maison, de la radio au numérique, arrive avec une feuille de route claire : poursuivre, améliorer, anticiper.
Dans cette interview, il détaille sa vision, sa stratégie vers les jeunes, son ouverture sur la Caraïbe et le rôle qu’il assigne au service public dans un pays en quête de repères.
« Tout ce qui fait peuple en Martinique, nous devons y être : c’est là que se joue la légitimité d’un média de service public. »
Il est arrivé en une semaine, le temps de rendre son appartement parisien et de voir ses enfants restés en Guadeloupe. Lorsque nous le rencontrons, Jean-Claude Samyde dirige Martinique la 1ère depuis quelques jours seulement, mais il connaît déjà la maison par coeur : il y a travaillé dix ans, en a dirigé la rédaction radio, puis le développement numérique, avant de prendre à Malakoff la rédaction en chef du portail numérique puis la direction de la rédaction du pôle Outre-mer de France Télévisions. “Réquisitionné”, dit-il en souriant, il revient dans une station qui traverse une période d’incompréhension sociale, avec la conviction qu’on ne casse pas ce qui fonctionne et qu’un directeur qui connaît le pays, les équipes et les rouages vaut mieux que toutes les nominations parachutées. Entretien…
D’abord, levons un doute : dit-on Martinique première ou Martinique la 1ère ?
Martinique la 1ère. Au début, c’était Martinique première, mais il y avait un risque de confusion avec les droits d’autres chaînes dans l’Hexagone, comme Paris Première. La direction a donc préféré placer « la 1ère » après chaque nom de station. Cela nous différencie de tout le reste : c’est La Martinique d’abord.
Vous avez pris vos fonctions il y a quelques jours à peine. En quoi consiste exactement votre poste ?
Je suis chargé de gérer l’ensemble de l’entité France Télévisions en Martinique : le personnel administratif, le personnel technique, les journalistes, mais aussi le bâtiment, les murs, toute la structure de fonctionnement. Il y a des rédacteurs en chef, des équipes, mais la différence, c’est que je suis passé par tous ces métiers. Je connais les rouages, j’ai les données financières de fonctionnement, je travaille avec un service juridique garant du respect des conditions de protection des salariés. C’est un tout.
Que représente Martinique la 1ère à vos yeux ?
Le média leader. Nous gérons la radio, la télévision, internet et désormais les réseaux sociaux. Nous avons une grosse responsabilité : amener l’information et laisser les gens la décrypter par eux-mêmes, avec le langage local. Mais il faut aussi vivre dans cette Martinique. Le tour cycliste, le tour des yoles, le carnaval, les chanté Nwèl : tout ce qui fait peuple, il faut y être. Et accompagner la réussite des jeunes. Quand un jeune parti de Maripasoula remporte un télé-crochet national à Paris, c’est un exploit. Six heures de pirogue, trois heures de route, l’avion, et il bat tout le monde (ndlr : The Voice). C’est ça, la vraie réussite, et c’est notre travail de la raconter.
Vous dirigez combien de personnes ?
170 personnes au total, sans compter les animateurs, les intermittents du spectacle, les indépendants, … Il n’y a pas de reportage sans monteur, pas de journal sans technicien, pas de mission sans service administratif derrière. C’est un ensemble, et tout cela doit être en harmonie.
Vous avez connu cette maison à l’époque des “grosses caméras”. Comment a-t-elle évolué ?
Quand j’ai débuté, on partait à quatre en reportage : l’assistant, le journaliste, le caméraman, le preneur de son, avec des caméras de douze kilos. Puis les équipes sont passées à trois, à deux, et aujourd’hui certains partent seuls, à la fois reporteurs d’images et rédacteurs. C’est un autre monde, et il n’y a pas d’inquiétude à avoir, même avec l’IA : tout est sécurisé derrière. Le seul bémol que je mets, c’est que les réseaux sociaux n’ont pas notre rigueur. Chez nous, comme chez la plupart de nos confrères installés sur la place, on ne sort pas une information à base de rumeurs. Toute information est vérifiée, et c’est ce qui la rend crédible, à côté de gens (ndlr : souvent des anonymes sur les réseaux sociaux) qui écrivent n’importe quoi pour faire le buzz.
« Une information vérifiée vaudra toujours plus que mille rumeurs qui font le buzz. »
La population vieillit. Comment touchez-vous les jeunes ?
D’abord en accompagnant les jeunes des Outre-mer qui sollicitent des stages et qui passent par les écoles de journalisme reconnues dont les principaux sont l’IUT de Bordeaux, Toulouse, Lille, le CELSA.
Nous ne nous battons pas contre les réseaux sociaux. Une équipe dédiée au numérique décline nos sujets dans un langage approprié aux jeunes, par les jeunes. Un dossier comme le chlordécone sera retravaillé en formats courts, sous-titrés, façonnés pour TikTok par exemple. Et nous sommes présents sur tout ce qui les concerne : les festivals, les spectacles, la culture urbaine…
Vous avez dirigé l’offre numérique à Paris. Cette expérience va-t-elle servir au territoire ?
Le numérique, je l’ai d’abord fait ici. La Martinique a été un fer de lance de France Télévisions en la matière : nous avons lancé des Facebook live sur le carnaval qui faisaient des chiffres records, parce que ce que nous faisons ici intéresse les Martiniquais installés dans le monde entier. Puis nous avons diffusé le tour cycliste en numérique d’abord, avant que la dernière étape ne bascule à l’antenne. Aujourd’hui, c’est resté : nous signons des conventions avec les comités, et cette année le tour des yoles sera visible sur France TV Sport, sur la1ere.fr à Paris, en Guadeloupe, en Guyane. Tout ce que nous faisons ici égale valorisation à l’extérieur.
Comment restez-vous neutres sur des sujets comme la vie chère, le chlordécone ou les sargasses ?
Je ne vais pas faire de langue de bois : personne n’est neutre. Il faut se mettre ça dans la tête. Mais nous avons les règles professionnelles : sujet, verbe, complément ; qui, que, quoi, quand, où, et la neutralité professionnelle. Et dans un débat, tu mets toutes les parties autour de la table. Si je sens qu’un camp est désavantagé, c’est à moi, journaliste, de rééquilibrer, quitte à me faire l’avocat d’une position que je ne partage pas personnellement. Tu le fais pour le public. Si tu ne livres qu’un seul côté, c’est malhonnête.
Et la production locale ? Allez-vous la développer ?
La production locale est pilotée par notre directeur éditorial, Thierry Monconthour. Il travaille à la fois avec nos équipes internes et avec les sociétés de production du territoire et du bassin, Guadeloupe et Guyane comprises. Le principe est simple : lorsque la chaîne identifie un besoin de programme, elle vérifie d’abord si une oeuvre existante peut être acquise auprès d’une société de production. Si ce n’est pas le cas, elle passe commande sur la base d’un cahier des charges précis, avec un suivi de bout en bout et une validation éditoriale avant diffusion, pour garantir que le produit livré soit fidèle au concept de départ. Nous disposons pour cela d’une liberté financière qui nous permet de composer avec les producteurs locaux, et c’est une chance pour la création d’ici. Enfin, avant d’engager le moindre budget, on vérifie toujours si une station voisine n’a pas déjà traité le sujet, ou si nous pouvons le coproduire en commun entre les territoires : la mutualisation permet de produire plus et mieux.
Des syndicats ont exprimé des inquiétudes sur les moyens et des retards de salaires. Que répondez-vous ?
Les syndicats sont dans leur rôle d’alerte. C’est vrai qu’il y a eu une période difficile, pour moi une période d’incompréhension. Il faut le reconnaître : on n’a pas été assez vigilant sur certaines choses, notamment des retards de salaires. Mais c’est un épiphénomène d’ordre administratif, par exemple un contrat signé qui arrive avec une semaine de retard et dépasse la date de paie. Il n’y a aucune volonté de léser qui que ce soit. Quant aux inquiétudes nées du rapport parlementaire sur l’audiovisuel public, la plupart de ses préconisations, France Télévisions les appliquait déjà. N’oublions pas que nous entrons dans une période particulière, avec la présidentielle qui se prépare, et que l’audiovisuel public est particulièrement regardé et pointé du doigt.
Comment comptez-vous remobiliser les équipes ?
J’ai plusieurs chances. La première : je reviens après neuf ans d’absence dans une maison où j’ai travaillé dix ans. Je connais tout le monde, je ne découvre rien. Dès mon arrivée (ndlr : avant-hier), j’ai rencontré tous les délégués du personnel et tous les représentants syndicaux, en deux jours, en entretiens individuels. La deuxième : ma mère est martiniquaise, mon père guadeloupéen, je suis des deux îles, il y a eu moins de problématique d’acceptation.
Je vais maintenant réunir le personnel et nous établirons une feuille de route d’ici une quinzaine de jours. Mais il n’y a pas de bouleversement : je ne suis pas venu casser. Je viens poursuivre le travail de Pascale (ndlr : Lavenaire), qui poursuivait celui de ses prédécesseurs, apporter ma touche et aider au redressement de la station.
Quelles sont vos relations avec les autres médias martiniquais ?
Aucun problème, je te le dis sans détour. J’ai travaillé ici huit ans en parfaite harmonie avec tout le monde. J’ai même participé au dernier soir de France-Antilles, à l’imprimerie, pour le dernier numéro, par solidarité de presse. Je défends les couleurs de Martinique la 1ère comme on porte le maillot d’une équipe, mais je respecte ceux qui défendent leurs entreprises et je m’associe avec tout le monde sur des projets. Je suis ouvert.
Côté recettes, comment fonctionne le modèle économique ?
La recette, c’est d’abord la redevance, puis une part de publicité, très encadrée. En télévision, la publicité est autorisée jusqu’à 20 heures, sur des créneaux précis. En radio, seul le parrainage est permis. Tout est codifié et réglementé, justement pour permettre aux autres médias de vivre, pour qu’on ne dise pas que le service public, qui reçoit des fonds publics, “tue” tout le monde.
La Martinique redécouvre son ancrage caribéen, avec l’adhésion à la Caricom. Et la chaîne ?
Nous sommes les seuls à avoir cette ouverture historique sur la Caraïbe, depuis le magazine “Caraïbes” de Marie-Claude Céleste, cette émission fêtera ses 31 ans en octobre, aujourd’hui géré par Michel Gendre, son rédacteur en chef. Chaque jour, le journal comporte un sujet caribéen, grâce à des accords avec les télévisions de la région. Nos équipes partent en reportage : éditions spéciales sur le Venezuela, sur Haïti, une équipe actuellement en Jamaïque pour quinze jours, des reportages jusqu’à Gorée. Dans certains pays où l’insécurité est forte, nous protégeons les équipes avec des fixeurs et des gardes du corps recrutés sur place. Maintenant que tout le monde s’ouvre sur la Caraïbe, nous y allons de manière encore plus fréquente et régulière. Ce regard caribéen, nous devons l’avoir.
« Chaque image que nous diffusons d’ici fait le tour du monde : nous sommes aussi comptables de ce que la Martinique renvoie d’elle-même. »
Dans trois ans, sur quels indicateurs souhaiterez-vous être jugé ?
D’abord, davantage de production. Ensuite, le respect des valeurs dans ce que nous diffusons, parce qu’une image captée ici est renvoyée à Paris, au Japon, dans le monde entier : nous concourons aussi au rayonnement du pays à l’international. Je pense au carnaval : nous avons nos spécificités. À côté de nous, la Guyane propose un carnaval très organisé et la Guadeloupe un carnaval très touristique : quand un téléspectateur de l’Hexagone choisit sa destination, l’image que nous diffusons pèse dans la balance. La même exigence vaut pour les faits divers. J’ai connu cette situation en Guyane, à Saint-Laurent-du-Maroni, où j’avais demandé aux journalistes de réfléchir au traitement de cette actualité. Montrer constamment du sang, des rubalises et des voitures de police n’est pas la bonne approche : il faut traiter l’information avec hauteur. On ne peut pas ne pas dire les choses, c’est le rôle d’information du média, mais il faut mesurer la caisse de résonance : repris par France 2 ou France 3, un fait divers local devient l’image du pays tout entier, et c’est toute une destination qui en pâtit, pour les visiteurs comme pour les investisseurs.
Comment choisissez-vous, chaque jour, parmi les dizaines d’événements qui se déroulent en Martinique ?
Tous les matins, une conférence de rédaction trie l’ensemble : les invitations et communiqués, mais aussi les sujets que nous gérons en direct. Nous gérons surtout l’imprévu, la saisie de drogue, le barrage, et nous anticipons le reste : la plénière de la CTM par exemple, les congrès, sont connus des mois à l’avance. C’est de l’anticipation permanente, comme pour les cyclones, où tout est planifié, jusqu’aux personnes qui dorment à la station. Pendant le tour des yoles, nous réfléchissons déjà à la rentrée ; à la Toussaint, aux chanté Nwèl ; au 1er janvier, au carnaval, puis aux sénatoriales. Moi, je suis déjà en mars 2027.
Un dernier mot ?
Je suis content d’être là, au service de la Martinique. On ne fera pas marche arrière : les acquis sont acquis, le tour des yoles, le carnaval, ce sont des choses immuables. On va avancer sur les chanté Nwèl, peut-être sur une émission musicale ou culturelle. Le vendredi de Pâques, les bèlè du marché : pourquoi ne pas les capter, les diffuser le soir même, les partager avec la Guadeloupe et la Guyane ? On me donne le gwoka, je donne le bèlè. Investissons sur des choses que nous pouvons partager en commun.
Propos recueillis par Philippe Pied et Roland Dorival








