Prêtre depuis 25 ans, originaire des Trois-Îlets, le père Pierre Henderson est vice-président de l’APPAC M, l’Association pour la Promotion de l’Art et de la Culture Chrétienne en Martinique, et directeur de publication de Transandans, une revue trimestrielle consacrée au patrimoine sacré de l’île. Entretien avec un homme de foi et de mémoire, convaincu que la culture est une nécessité, non un luxe.
Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis le père Pierre Henderson, originaire de la commune et de la paroisse des Trois-Îlets, Notre-Dame de la Bonne Délivrance.. C’est un lieu chargé d’histoire, de patrimoine, avec l’impératrice Joséphine, La Pagerie, la poterie… Ma mère est martiniquaise, mon père est saint-lucien, donc je suis un petit melting-pot, si vous voulez. Je suis prêtre depuis 25 ans, et depuis cinq ans, je suis à la paroisse Saint-Jean-Baptiste du Vauclin.
Comment est née la revue Transandans ?
Depuis toujours, je me suis intéressé à l’histoire et aux questions mémorielles. Sur mon parcours de prêtre, j’ai rencontré des personnes qui partageaient la même fibre. Notamment le père Jean-Michel Monconthour, le DEI (délégué épiscopal à l’information) avec qui je collabore depuis trente ans. Ensemble, nous avons toujours cheminé sur les questions d’histoire, de mémoire et de réconciliation, notamment autour de l’esclavage. Déjà au Grand Séminaire, en Avignon, nous avions organisé deux journées pour les 150 ans de l’abolition de l’esclavage en 1998. Nous avions même retrouvé Joseph Zobel, qui habitait dans le Gard, et il était venu nous parler, nous avions projeté Rue Cases-Nègres. Ce parcours nous a conduits à créer l’APPAC M, l’Association pour la Promotion de l’Art et de la Culture Chrétienne en Martinique. Le père Monconthour en est le président, et il a voulu que je sois vice-président. Nous avons constaté un déficit au niveau du patrimoine : dans tout diocèse, il doit exister une commission d’art sacré. Nous n’en avions pas encore. C’est de là qu’est née la revue.
Pourquoi ce nom, Transandans ?
C’est le mot « transcendance » écrit en créole. Transcender, c’est chercher ce qui est au-delà de ce que l’on voit. On voit avec les yeux, mais il faut voir avec le cœur aussi. Transandans, c’est apprendre à regarder autrement. Porter un autre regard sur la culture, sur le patrimoine, sur les gens, sur ce qui fait le sacré dans notre vie. Aller chercher toute la dimension du sacré dans notre quotidien.

Vous en êtes à la septième édition. Comment fonctionne la revue ?
Elle paraît tous les trimestres, à 1 500 exemplaires, au prix de 4,50 €. Elle est distribuée essentiellement par le biais des paroisses. Il y en a 47 sur le diocèse, ce qui représente quand même une belle couverture. Nous n’avons pas encore numérisé, mais c’est une perspective. Toute l’équipe est bénévole : une dizaine de personnes au total : rédacteurs, photographes, dont trois dédiés à la revue. Virginie, notre rédactrice en chef, est bénévole elle aussi. On ne gagne rien avec cette revue. C’est un projet de cœur, entièrement porté par la bonne volonté de collaborateurs engagés.
Vous parlez de patrimoine sacré, mais la revue est-elle réservée aux croyants ?
Absolument pas. C’est une revue de vulgarisation, ouverte à tous. Par exemple, nous avons interviewé la chanteuse Orlane, connue de tout le monde, sur sa manière de vivre le sacré, sa spiritualité. Ce n’est pas une revue fermée. On y aborde le patrimoine chrétien, mais on entend d’autres résonances, d’autres échos de la vie. On découvre des facettes méconnues de personnalités, on apprend des choses sur notre propre histoire que l’on ne soupçonnait pas. Tenez, sur la page de couverture de ce numéro, il y a une statue devant l’église de Bellefontaine. Elle a été sculptée par un bagnard dans du bois d’acomat. Le peuple martiniquais ne le sait pas. Même les paroissiens ne connaissent pas leur propre histoire. Nous leur ramenons leur histoire.
Vous faites face à des objections ?
Oui, essentiellement sur le prix. Les gens disent que 4,50 € c’est trop cher. Mais Église en Martinique paraît tous les quinze jours à 2,50 €. Nous, c’est une fois par trimestre. Ce n’est pas convenable comme argument. Une revue de cette qualité, avec tout le travail de recherche, tout le bénévolat qu’il y a derrière… ce que les gens vont gagner en richesse avec ces quatre euros cinquante investis, ils ne seront pas perdants. Mais je ne leur jette pas la pierre. Je comprends que c’est difficile pour tout le monde. C’est le nerf de la guerre.
Pourquoi avoir choisi le format papier, alors que la presse est en crise ?
La culture est en crise aussi ! Mais parfois, il faut aller à contre-courant. Il y a trop de portes qui se ferment en ce moment, il faut essayer d’en ouvrir d’autres. Il faut être audacieux, persévérant, enthousiaste. Ce que nous faisons n’est pas sans combat, mais nous savons que c’est nécessaire. Et cette revue a une dimension intemporelle. Ce que nous y apportons, les connaissances que nous y déposons, ne vieillissent pas de la même manière qu’une information d’actualité.

Pensez-vous que les Martiniquais sont suffisamment conscients de la richesse de leur patrimoine bâti ?
Non, et c’est précisément pour cela que nous existons. On parle souvent de la richesse de la flore, de la faune. Mais le patrimoine bâti, le patrimoine chrétien, on en parle peu. Il y a des archives, il y a de la connaissance disponible mais il faut aller la chercher. Nous, on fait la synthèse. On va vers les spécialistes, les docteurs en histoire, les conservateurs, comme Annick François-Haugrin, docteure en histoire. Et on ramène cette connaissance vers le peuple, on la rend accessible. La culture n’est pas un luxe, c’est une nécessité. C’est un moyen d’aider les gens à prendre conscience de ce qu’ils sont et de ce qu’ils ont.
Comment évoluera le magazine ?
Transandans est encore un bébé, mais il devra grandir, sereinement, et démontrer qu’il a sa place parmi les grandes revues. Humblement. Notre seule prétention, c’est d’éduquer, de partager, de dire au peuple martiniquais : avançons ensemble avec ce que nous avons. Un peuple qui se cultive, c’est un peuple qui s’élève. Quand tu sais ce qui est chez toi, tu es fier. Et cette fierté, elle te permet de transcender tes combats quotidiens.
Interview by Laurianne Nomel





