Fondé en 2010, The Shift Project est un groupe de réflexion français reconnu d’intérêt général, spécialisé dans les enjeux climatiques et énergétiques. Dans un entretien réalisé par la Fondation GoodPlanet, Laurent Perron, chef de projet automobile, expose les avantages attendus de la voiture électrique en matière de coût, de décarbonation et d’indépendance énergétique. Cette analyse est pertinente pour la France hexagonale, mais elle ne peut être appliquée telle quelle à la Martinique, dont le système électrique, l’organisation des déplacements et les contraintes sociales sont profondément différents.
Une électricité qui n’a pas la même origine
La transition automobile répond à une nécessité incontestable : réduire la consommation de pétrole et les émissions produites par les transports. Mais remplacer les voitures thermiques par des voitures électriques ne produit pas les mêmes effets partout. Tout dépend de la manière dont l’électricité est produite, de la capacité du réseau et des possibilités réelles de déplacement.
En France hexagonale, le bénéfice climatique de la voiture électrique repose largement sur une électricité majoritairement décarbonée, grâce notamment au nucléaire et aux énergies renouvelables. En Martinique, le réseau est isolé, non interconnecté au système continental et encore fortement dépendant des centrales thermiques.
L’électrification ne supprime donc pas automatiquement la consommation d’énergie fossile. Elle peut simplement la déplacer du moteur du véhicule vers la centrale électrique. Le bénéfice environnemental doit être calculé à partir du mix martiniquais réel et des heures de recharge.
Une indépendance énergétique qui reste à construire
Si l’électricité supplémentaire est produite avec des combustibles importés, la dépendance extérieure change de forme sans disparaître. Il faut également importer les voitures, les batteries, les bornes, les pièces détachées et les équipements électroniques.
La voiture électrique ne renforcera véritablement l’autonomie martiniquaise que si son développement accompagne celui des énergies renouvelables, du stockage, de la recharge pilotée et d’une filière locale de maintenance.
Un réseau électrique insulaire plus fragile
La Martinique ne peut pas compter sur les interconnexions européennes pour importer de l’électricité lors d’une pointe ou compenser la défaillance d’un moyen de production. La recharge simultanée de nombreux véhicules en début de soirée pourrait accentuer les tensions au moment où la production solaire diminue.
Le développement de l’électrique doit donc être coordonné avec celui du système énergétique : bornes associées aux énergies renouvelables, recharge aux heures favorables, stockage et pilotage intelligent des consommations.
Une dépendance automobile largement subie
En Martinique, la voiture n’est pas seulement un choix de confort. Elle est souvent imposée par la concentration des emplois, la dispersion de l’habitat, les horaires de travail et l’insuffisante fiabilité des transports collectifs. En 2022, 87 % des actifs se déplaçant pour travailler utilisaient leur voiture.
Réduire sa place sans reconstruire préalablement le réseau de transport public pénaliserait ceux qui ne disposent d’aucune solution de remplacement. Il faut simultanément diminuer la dépendance forcée à l’automobile et rendre moins polluants les véhicules qui resteront nécessaires.
Le risque d’une transition socialement inégalitaire
Le prix d’une voiture électrique demeure inaccessible à de nombreux ménages. Les propriétaires disposant d’un stationnement privé et de panneaux photovoltaïques pourront plus facilement profiter de cette transition. Les locataires, les habitants de logements collectifs et les familles modestes risquent de conserver plus longtemps des véhicules thermiques anciens.
Une politique mal conçue ferait bénéficier les ménages les plus aisés des aides à l’achat, tout en imposant aux autres le coût croissant de l’usage des véhicules thermiques.
La priorité devrait donc concerner les autobus, les taxis, les véhicules publics, les flottes d’entreprises et les automobiles parcourant quotidiennement de grandes distances. Elle devrait également favoriser des véhicules légers plutôt qu’une simple substitution des SUV thermiques par des SUV électriques.
Des contraintes insulaires à anticiper
La Martinique doit organiser la maintenance, l’approvisionnement en pièces et la fin de vie des batteries. La chaleur, l’humidité, l’air salin, les pluies intenses et les cyclones imposent aussi des exigences particulières aux bornes et aux installations électriques.
Le réemploi, le stockage et l’exportation des batteries usagées doivent être anticipés avant la généralisation des véhicules électriques.
Territorialiser la transition automobile
La voiture électrique n’est pas inadaptée à la Martinique. Les distances relativement courtes et le potentiel solaire peuvent même lui être favorables. Mais elle ne constitue, à elle seule, ni une politique de mobilité ni une garantie d’indépendance énergétique.
La stratégie martiniquaise ne doit pas consister à remplacer mécaniquement chaque voiture thermique par une voiture électrique. Elle doit réduire les déplacements contraints, reconstruire les transports collectifs, développer le covoiturage, électrifier prioritairement les véhicules les plus utilisés et synchroniser les recharges avec la production renouvelable.
Le raisonnement du Shift Project conserve ainsi sa finalité : sortir progressivement des énergies fossiles. Mais son mode d’emploi doit être territorialisé. En Martinique, la transition automobile ne réussira qu’en transformant simultanément le système électrique, les transports collectifs et l’aménagement du territoire.
Gérard Dorwling-Carter





