Ce mercredi 29 avril, la séquence stratégique en salle de crise a tourné à plein régime ; demain, jeudi 30 avril, place au déploiement opérationnel sur le terrain, avec évacuation simulée au Prêcheur et accueil au Diamant. Un test grandeur nature pour mesurer la capacité collective à décider dans l’incertitude scientifique.
Le scénario tient en quelques lignes : un séisme volcanique de magnitude 4,1 ressenti par la population, un effondrement partiel de la falaise du Sempert au-dessus de Saint-Pierre, des fumerolles puis l’apparition d’un trémor volcanique jamais observé sur la montagne Pelée depuis l’installation des instruments de mesure. Ce 29 avril au matin, la chaîne de commandement de l’État et des communes se met en ordre de bataille comme si l’éruption était imminente. Au Centre opérationnel départemental de Fort-de-France, le préfet Étienne Desplanques convoque les services autour d’une décision lourde : faut-il évacuer un périmètre de six kilomètres autour du volcan ? La pression médiatique est jouée, les services scientifiques de l’Observatoire volcanologique et sismologique de Martinique transmettent en temps réel leurs analyses, les maires activent leurs plans communaux de sauvegarde. Demain, jeudi 30 avril, l’exercice basculera sur le terrain avec une évacuation physique au Prêcheur et l’ouverture d’un village d’accueil au Diamant.
Un exercice d’une ampleur inédite en vingt ans

« Notre objectif aujourd’hui, c’est d’arriver à organiser un exercice qui permette à beaucoup de communes de se mobiliser. On en a une quinzaine. À l’échelle martiniquaise, c’est beaucoup. »
L’opération démarre à sept heures du matin au Centre opérationnel départemental de la préfecture, où l’ensemble de la chaîne de commandement est activé. Plus de six cent cinquante personnes prennent leur poste sur l’ensemble du territoire, auxquelles s’ajoute une dizaine de joueurs basés à Paris pour incarner les cellules de crise nationales qui appellent le préfet et les services. Une quarantaine de cellules fonctionnent en parallèle : Centre opérationnel départemental à Fort-de-France, postes de commandement communaux dans les mairies, services de secours, forces de sécurité intérieure, EDF, Collectivité territoriale de Martinique. Le ministère de l’Intérieur, EDF, l’ARS, les opérateurs de réseau jouent leur partition. La Martinique n’avait jamais réuni un tel volume d’acteurs autour d’un scénario unique depuis deux décennies.

Du séisme au trémor : la mécanique du scénario
Le scénario écrit par les équipes du SIDPC fait délibérément monter la pression. À l’aube, un séisme volcanique de magnitude 4,1 est ressenti dans le nord. S’y ajoute l’effondrement d’une partie de la falaise du Sempert, au-dessus de Saint-Pierre, qui crée un risque immédiat et conduit à une première évacuation locale. Vers neuf heures, des fumerolles apparaissent au sommet de la montagne Pelée, signe d’une activité encore considérée comme normale, mais qui motive une interdiction d’accès au volcan et un confinement des populations du Prêcheur et de Saint-Pierre. Vers dix heures trente, un panache éruptif mineur s’élève à cinq cents mètres d’altitude. Puis, dans le quart d’heure suivant, l’Observatoire volcanologique et sismologique de Martinique détecte un signal qu’il n’avait jamais enregistré sur la Pelée : un trémor volcanique soutenu, lié à une circulation entretenue de fluides remontant vers la surface. Habituellement, ce signal est l’un des derniers précurseurs avant une éruption phréatique.
Étienne Desplanques en première ligne au point presse simulé

« Sur le risque volcanique, la grande difficulté, c’est que vous prenez des décisions extrêmement lourdes, qui concernent beaucoup de monde, alors que le risque ne s’est pas encore produit, et vous n’êtes même pas certain qu’il se produira. »
Au Centre opérationnel départemental, le préfet Étienne Desplanques tient lui-même le point presse simulé devant les journalistes invités à mettre la communication de la préfecture sous pression. Il prend acte du basculement opéré dans l’heure précédente : les derniers échanges scientifiques laissaient espérer une stabilisation, mais l’apparition du trémor volcanique change la donne et laisse augurer une éruption phréatique probable. La décision tombe en direct devant les caméras : évacuation immédiate du périmètre de six kilomètres autour du volcan. Dix-huit mille habitants sont concernés, principalement au Prêcheur et à Saint-Pierre, avec des secteurs touchés à l’Ajoupa-Bouillon, au Morne-Rouge, à Grand-Rivière, à Macouba et au Carbet. Les vents de sud déplacent l’orientation habituelle de la colonne de cendres, et un risque d’effondrement partiel ou complet du dôme de 1929 sur le flanc ouest est confirmé par les données de déformation. L’eau n’est plus potable dans les secteurs du Prêcheur et de Saint-Pierre.

Le préfet enchaîne immédiatement avec les consignes opérationnelles. Aux habitants situés hors zone d’évacuation, il demande de ne pas perturber le départ des évacués et de se confiner pour se protéger d’éventuelles retombées de cendres. Aux autres Martiniquais, il adresse un message direct : ne pas monter dans le nord, ne pas jouer les curieux, laisser les axes routiers fluides pour les services de secours. La machine d’évacuation se met en branle dans la foulée, avec ouverture des communes d’accueil par jumelage et mobilisation de bus pour récupérer les populations hors zone et les héberger.

Décider dans l’incertitude scientifique
C’est précisément le nœud de l’exercice. La connaissance scientifique, même affinée par des décennies d’instrumentation, ne fournit jamais de certitude absolue. Une éruption phréatique peut survenir dans les minutes qui suivent un trémor ou trois semaines plus tard. L’Observatoire le rappelle dans le jeu : ce type de signal aboutit souvent à une phase éruptive, mais pas toujours, et l’activité observée reste pour l’essentiel cantonnée au système hydrothermal, sans évidence majeure de remontée de magma depuis les réservoirs profonds. Pour autant, le préfet doit décider sans délai d’une évacuation massive qui bouleverse la vie de milliers de personnes, organiser l’hébergement, anticiper les comportements de retour anticipé des habitants si l’alerte s’étire dans le temps. Cette tension entre nécessité de protection et risque de fausse alerte structure toute la doctrine de gestion du risque volcan, et c’est ce que le scénario cherche à faire éprouver aux décideurs.

Le rôle clé du Centre opérationnel départemental
Au COD, la difficulté n’est pas le manque d’information, mais son tri. Les remontées du terrain affluent, dispersées entre services techniques, élus communaux, forces de sécurité, opérateurs. La cellule de crise doit séparer en temps réel ce qui relève du bruit de fond de ce qui exige une décision immédiate, puis s’assurer que les choix faits sont diffusés sans déformation aux acteurs concernés. La coordination avec les maires, qui pilotent leurs propres plans communaux de sauvegarde dans une quinzaine de communes engagées, est une autre clé du dispositif. Lorsque l’organisation fonctionne, le préfet et les élus parlent d’une seule voix ; lorsqu’elle se grippe, les consignes arrivent contradictoires aux populations, comme le souligne dans le jeu un journaliste à propos du « manque de lisibilité » des messages successifs de la matinée.
« On joue un peu en accéléré des phases de décision à prendre. Faut-il confiner ? Faut-il évacuer ? Quel périmètre ? Comment se coordonne-t-on avec les communes ? C’est un jeu subtil et très intéressant. »
Étienne Desplanques, préfet de la Martinique
Demain, jeudi 30 avril : place au terrain
La première journée s’est jouée « sur table », autour des écrans et des cartes du COD et des cellules communales. La seconde phase, prévue ce jeudi 30 avril, basculera en grandeur nature. Dès huit heures, au Prêcheur, une zone de contact sera installée pour organiser l’évacuation des quartiers de Morne Folie et de La Charmeuse, doublée d’une zone de recensement pour enregistrer les habitants avant leur départ. Un embarquement sur le bâtiment Dumont d’Urville de la Marine nationale fait partie des séquences observables, sous réserve de confirmation, ainsi qu’une reconnaissance de secteur conduite avec les services de secours et la gendarmerie. À treize heures, la commune du Diamant ouvrira son stade de football pour accueillir les évacués, dont des élus du Prêcheur jouant leur propre rôle, et installer un village de tentes avec figurants. L’objectif affiché par les organisateurs est de créer une dynamique durable de partenariat entre communes d’évacuation et communes d’accueil, dans un territoire où la solidarité de bassin reste à institutionnaliser face à un événement majeur.
« On fait des erreurs et c’est tant mieux. Le jour où ça arrivera, on se souviendra de toutes ces erreurs et on se dira : on a acquis de l’expérience, on sera meilleurs pour agir. »
Étienne Desplanques, préfet de la Martinique
En perspective
Au-delà du scénario joué, l’enjeu de Volcan 26 est de transformer l’expérience accumulée pendant deux jours en réflexes opérationnels durables. La montagne Pelée n’a pas connu d’éruption majeure depuis 1932, et les générations actuelles d’élus, de fonctionnaires et d’habitants n’ont jamais eu à gérer un événement de cette nature. Répéter l’éruption, c’est accepter de faire des erreurs maintenant pour ne pas les commettre le jour venu, et installer entre l’État, l’Observatoire et les communes une mécanique commune dont la solidité ne se mesurera qu’à l’épreuve du réel. La phase opérationnelle de ce jeudi en sera la première vérification grandeur nature.
Philippe Pied & Roland Dorival





Un exercice d’une ampleur inédite en vingt ans