La Martinique aborde les prochaines semaines sur une véritable ligne de crête. D’un côté, une population déjà éprouvée par la vie chère, la stagnation des revenus et la crainte du déclassement ; de l’autre, une collectivité territoriale très endettée, dont les marges de manœuvre financières se réduisent et qui doit désormais composer avec la nécessité d’un sérieux budgétaire accru.
Entre ces deux réalités, le risque n’est plus seulement économique ou financier : il devient social. La question est désormais de savoir si la Martinique peut encore éviter que l’accumulation des tensions ne transforme un malaise diffus en émeutes et en nouvelle crise sociale.
Une économie qui multiplie les signaux d’alerte
La contrainte financière de la CTM
À cette fragilité économique s’ajoute désormais la contrainte financière de la CTM. La Chambre régionale des comptes constate une dégradation de la situation : entre 2021 et 2024, les produits de gestion ont progressé en moyenne de 1,2 % par an, contre 2,1 % pour les charges, tandis que la dette approche désormais le milliard d’euros et que l’épargne nette est négative.
Le problème est donc particulièrement délicat : la Martinique doit réduire ses dépenses et restaurer son autofinancement au moment même où la population attend davantage de services publics, de soutien au pouvoir d’achat et d’investissements. C’est précisément cela, une ligne de crête : chaque décision budgétaire peut avoir une traduction sociale.
Les transports, révélateur d’une crise plus profonde
Le secteur des transports en fournit déjà une illustration particulièrement préoccupante. Les difficultés financières de Martinique Transport ont provoqué l’interruption de réseaux et placé des salariés dans une situation d’incertitude.
Dans le Sud, 260 salariés de SudLib ont ainsi été placés en chômage partiel après l’arrêt du réseau, l’entreprise faisant état de cinq mois d’impayés et d’un passif susceptible d’atteindre 18 millions d’euros à la fin de septembre. Demain, des licenciements de plusieurs dizaines de chauffeurs ne sont nullement à exclure.
Par ailleurs, le conflit Transaglo, après six mois de grève, a finalement trouvé une issue le 15 septembre avec la signature d’un protocole permettant la reprise du service. Mais cet épisode aura montré combien la fragilité financière des opérateurs publics ou délégataires peut rapidement devenir un problème social et territorial.
Lorsque les transports fonctionnent mal, ce sont les salariés qui peinent à rejoindre leur travail, les étudiants qui rencontrent des difficultés pour se rendre dans leurs établissements, les entreprises qui perdent en efficacité et les ménages qui voient leurs dépenses de déplacement augmenter. La crise économique cesse alors d’être une donnée comptable pour devenir une réalité quotidienne. C’est dans cette accumulation de petites et de grandes contraintes que peut naître le sentiment d’un déclassement collectif chez une majorité de Martiniquais.
La vie chère, point de cristallisation du malaise
La question de la vie chère constitue précisément le point de cristallisation de ce malaise. Le protocole signé en octobre 2024 a permis, selon le bilan établi par les services de l’État, une baisse moyenne de 11,3 % sur les produits des familles bénéficiant du dispositif CTM-État et de 4,7 % sur les familles « État+ », avec un suivi portant sur plusieurs milliers de références.
Mais ces résultats ne suffisent manifestement pas à convaincre une partie de la population que le problème structurel de la cherté de la vie est réglé. Le RPPRAC conteste l’efficacité du dispositif et a fixé au 19 octobre une échéance pour une reprise de la mobilisation si des résultats supplémentaires ne sont pas obtenus.
C’est ici que le risque de basculement social apparaît. Une nouvelle mobilisation sur la vie chère, intervenant dans un contexte de flambée inflationniste, de finances publiques contraintes, de difficultés dans les transports, de hausse des défaillances d’entreprises et de faible activité économique, pourrait créer une convergence des mécontentements. Rien ne permet d’affirmer qu’une nouvelle crise sociale est inévitable, mais les ingrédients d’une forte tension sociale sont objectivement réunis.
Le choc énergétique et l’effet de ciseau
La question énergétique ajoute une autre source d’inquiétude. Depuis le 1er septembre, le gazole est déjà passé à 2,08 euros le litre en Martinique, contre 1,91 euro en août, tandis que les cours du pétrole brut de la mer du Nord ont augmenté de 17 % sur le mois de référence utilisé pour la fixation des prix.
La préfecture souligne que cette évolution résulte notamment de la dégradation de la conjoncture énergétique internationale. Malgré cela, les experts prédisent une augmentation sensible du litre d’essence, qui pourrait atteindre environ 2,50 euros au début du mois d’octobre.
Or, dans une économie insulaire fortement dépendante des importations, une hausse durable de l’énergie ne se limite jamais au prix à la pompe. Elle se transmet aux transports, à la logistique, à l’agriculture, à l’industrie, au commerce et, in fine, au panier de consommation des ménages.
C’est donc un véritable effet de ciseau qui menace la société martiniquaise : des revenus qui progressent difficilement, des entreprises fragilisées, des collectivités contraintes de réduire leurs marges de dépenses et, simultanément, des coûts de production et de consommation susceptibles de repartir à la hausse. La conséquence pourrait être une nouvelle contraction de la demande intérieure, elle-même susceptible d’accélérer les difficultés des entreprises. La spirale serait alors autant économique que sociale.
Entre austérité brutale et relance impossible
Face à cette situation, la Martinique risque fort de s’abandonner à une austérité brutale qui affaiblirait davantage l’activité, sans pouvoir compter sur une relance financée par un endettement supplémentaire que les finances de la CTM ne permettent plus de soutenir durablement.
La véritable ligne de crête se situe ailleurs : dans un sérieux budgétaire accompagné d’une hiérarchisation rigoureuse des dépenses, dans la préservation des investissements productifs et dans la recherche de gains d’efficacité, plutôt que dans la seule réduction comptable des dépenses.
Le problème est que le temps politique et le temps économique ne coïncident pas. À l’approche des échéances électorales, toute mesure de rigueur risque d’être politiquement coûteuse. Pourtant, repousser les décisions ne ferait que transférer le coût de l’ajustement dans le temps, avec potentiellement une facture sociale plus lourde.
La présentation prochaine du rapport de la Chambre régionale des comptes devant l’Assemblée de Martinique devra donc dépasser la seule controverse sur les chiffres. Elle devra poser clairement la question de la trajectoire financière et de la capacité de la collectivité à continuer de financer ses missions sans compromettre son avenir.
Restaurer les finances sans briser l’économie
La Martinique est ainsi confrontée à un paradoxe redoutable : elle doit restaurer ses finances sans casser davantage une économie déjà fragile, soutenir le pouvoir d’achat sans disposer de marges budgétaires illimitées et préserver la cohésion sociale alors que les signes de déclassement et d’exaspération se multiplient.
C’est cette équation, beaucoup plus que les slogans politiques sur l’autonomie sans moyens financiers, qui déterminera la stabilité du territoire dans les prochains mois.
Prévenir la crise avant le point de rupture
La véritable urgence n’est donc peut-être pas encore la crise sociale, mais la prévention de sa formation. Lorsque la vie chère rencontre le chômage, les défaillances d’entreprises, les difficultés des transports, l’endettement public et la perte de confiance, une étincelle peut suffire à transformer un malaise économique en désordre et en confrontation sociale.
La Martinique navigue effectivement sur une ligne de crête : elle ne peut plus se permettre ni l’illusion d’une relance sans ressources, ni celle d’une rigueur aveugle. Elle doit retrouver une trajectoire de production, d’emploi, d’investissement et de responsabilité budgétaire.
À défaut, la crise sociale qui est déjà en gestation pourrait devenir non pas un accident, mais la conséquence prévisible de plusieurs déséquilibres laissés trop longtemps sans réponse.
Jean-Marie Nol, économiste et juriste





