Les vrais chiffres du budget consacré à notre patrimoine par l’État

Les vrais chiffres du budget consacré à notre patrimoine par l’État

Les fonds réservés au patrimoine représentent 3% du budget de la Culture, qui ne représente lui-même que 2,1% du budget de l’État en 2019. Une situation qui ne permet pas d’entretenir les monuments, églises, et œuvres d’art qui constituent pourtant une richesse inestimable pour le pays.

C’est un domaine où l’écart entre le poids de l’État et ses bienfaits concrets semble démesuré. L’entretien des biens historiques (monuments, lieux de culte, objets d’art…) est négligé en France, s’accordent à dire de nombreux spécialistes et historiens de l’art. Quelle part de l’argent public est consacrée à cette mission, et si les investissements ne sont pas à la hauteur, quelle somme les trésors nationaux requièrent-ils? Le Figaro fait le point.

Une part infime du budget public

Au sein du maigre budget de la culture, la partie dédiée aux patrimoines représente un peu plus d’un milliard d’euros en autorisations d’engagement. À l’intérieur, les fonds destinés au patrimoine monumental se divisent en deux sous-catégories: 130 millions d’euros pour la «restauration monuments historiques grands projets» et 326 millions d’euros pour «l’entretien et la restauration des monuments historiques», hors grands projets.

Ces fonds financent les «monuments historiques» de l’État et sont pour partie (210 millions) distribués aux collectivités territoriales pour financer 290.000 objets et 44.000 immeubles protégés. Les crédits d’acquisition des musées, avec 9,8 millions d’euros, sont de même très faibles par rapport à la valeur des objets remarquables vendus chaque année: «on ne mesure pas l’ampleur de ce qu’on laisse filer, car le ministère refuse l’accès aux certificats d’export» souligne Julien Lacaze, vice-président de l’association Sites et Monuments (Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France).

Les collectivités responsables de leurs monuments

L’État central n’est toutefois pas le seul pourvoyeur de fonds, les collectivités et d’autres acteurs privés (entreprises, particuliers…) participent également aux opérations: selon la loi, le «propriétaire d’un monument historique est désormais maître d’ouvrage des travaux qui y sont entrepris». À ce titre, il doit notamment choisir le maître d’œuvre et assurer les financements nécessaires, notamment en sollicitant des acteurs publics ou privés.

Or depuis le mouvement de déconcentration des années 2000, une majorité de monuments historiques n’appartient plus à l’État mais aux collectivités territoriales (51%) ou aux propriétaires privés (46%). Aidées de l’État central, les échelles inférieures, dont les communes, doivent donc soutenir leur patrimoine local. Un coût important pour des entités aux moyens plus limités: en 2017, les dépenses consacrées par les «partenaires de l’État» pour restaurer le patrimoine protégé étaient estimées à 295 millions d’euros, selon le ministère.

Par exemple, la région Île-de-France déploie 10 millions d’euros pour la préservation de son patrimoine, un investissement qui n’est pas totalement désintéressé: «un euro investi génère 70 euros de retombées économiques, avec des recettes qui s’élèvent à environ 5 milliards d’euros», précise au Figaro la vice-présidente en charge de la culture, Agnès Evren. Concrètement, la région propose aux communes de lui faire remonter leurs besoins pour entretenir leurs monuments, puis elle leur apporte un appui financier. Ces millions d’euros restent toutefois insuffisants, à l’échelle du territoire: à elle seule, l’Île-de-France regroupe près de 10% des monuments historiques français. «Les Français ont un attachement viscéral à leur histoire, le patrimoine est essentiel, c’est pour cela que nous essayons de le défendre», explique Agnès Evren, qui souligne que la majorité régionale a multiplié ce budget par trois depuis son arrivée.

Des besoins largement supérieurs aux ressources

Ces différentes ressources permettent-elles de préserver le patrimoine? Assurément non: il y aurait, selon plusieurs sources, environ 2000 monuments historiques en péril ou partiellement en péril, et au-delà des monuments classés, la situation globale est préoccupante sur certains types de bâtiments. Selon un rapport parlementaire du député (LR) et président de la commission des finances Gilles Carrez, «les moyens consacrés à l’entretien de notre patrimoine […] sont notoirement insuffisants. En témoignent le nombre de monuments en péril global ou partiel ou l’état de dégradation de certains centres anciens». Pourquoi une telle négligence? Selon Julien Lacaze, «le ministère de la Culture fonctionne comme ailleurs, en fonction du lobbying. Ceux qui font du bruit obtiennent satisfaction. Et les protecteurs du patrimoine ne font pas assez parler d’eux.» D’ailleurs, si l’actuelle collecte pour rebâtir Notre-Dame constitue un magnifique geste dans l’esprit, elle montre aussi un état de fait cruel: le contribuable a accepté l’idée que l’État n’avait pas à s’occuper lui-même de son patrimoine.

Dans le détail, certains types de monuments sont plus délaissés que d’autres. Ainsi des cathédrales, directement à la charge de l’État, qui connaissent un problème de vétusté majeur selon Didier Rykner, et plus généralement des églises à travers la France. Julien Lacaze cite de nombreux cas où les collectivités engagent, ces dernières années, des procédures de destruction plutôt que de restauration.

Environ 750 millions d’euros annuels pour rattraper le retard

Quelle somme, alors, consacrer au patrimoine? Selon Dider Rykner, «il aurait fallu consacrer environ 400 millions d’euros par an à ce budget. Mais on n’en est plus là, étant donné l’état du patrimoine à l’heure actuelle.» Le créateur du site d’information La Tribune de l’Art souligne la difficulté d’une estimation précise des besoins actuels mais juge qu’ «avec 750 millions d’euros, on pourrait rattraper le retard et mettre en œuvre une vraie politique de préservation et de mise en valeur». L’investissement dans le patrimoine permet en effet de sauvegarder des savoir-faire, de développer l’offre d’artisanat d’art ou de construction, et se révèle donc indirectement bénéfique pour tous les propriétaires d’objets ou de bâtiments d’intérêt. Sans parler des retombées économiques, via le tourisme.

» LIRE AUSSI – «Les centaines de millions d’euros pour Notre-Dame doivent aussi aider les églises françaises!»

Si l’État continue de refuser à fournir l’effort nécessaire, l’historien de l’art propose deux solutions concrètes: une augmentation de la taxe de séjour des hôtels (un euro par jour permettrait 400 millions d’euros de recettes supplémentaires annuelles), ou un prélèvement de 1,8% sur les mises de la Française des jeux, comme pour le sport qui bénéficie déjà de cette manne. Julien Lacaze estime de son côté que chaque euro non défiscalisé (apporté par le contribuable) de la collecte pour Notre-Dame devrait entraîner un euro d’argent public pour une campagne de restauration des petites églises de campagne: «il n’est pas sérieux que le ministère de la Culture consacre 3% de son budget à ce qui constitue pourtant le cœur de sa mission».

Le soutien croissant du secteur privé

Pour autant, le développement récent des aides des acteurs privés vient compléter le travail public. Les fonds apportés par les entreprises et particuliers sont difficilement estimables, mais certaines données soulignent leur développement exponentiel ces dernières années: par exemple, le mécénat d’entreprises s’est considérablement renforcé, passant de 945 millions de dons déclarés en 2010 à près de 2 milliards en 2017, selon l’association Admical. Un quart de ces dons partent dans le domaine «culture et patrimoine», en forte hausse. Une évolution confortée par les évolutions législatives, comme la fameuse défiscalisation dont peuvent bénéficier les individuset groupes privés. La puissance publique a parfois aussi recours à l’affichage publicitaire (50 millions d’euros), et a organisé le récent loto du patrimoine, qui a rapporté 21 millions d’euros en 2018, selon le ministère de la Culture.

Collectes de fonds, fondations, cagnottes en ligne, mécénat d’entreprise, dons, héritages… Les initiatives se multiplient. Certaines plus originales fleurissent parfois: en décembre 2017, le château de la Mothe-Chandeniers, en très mauvais état, est racheté par 18.000 internautes du monde entier via une plateforme en ligne ayant permis de récolter 1,6 million d’euros en deux mois. Un succès foudroyant, auquel a notamment contribué le Monsieur Patrimoine du gouvernement, Stéphane Bern. Plus tard, une nouvelle cagnotte solidaire a reçu 460.000 euros supplémentaires pour rénover le lieu.

Tags
Share

Related Articles

EN VENTE A PARTIR DU VENDREDI 24 MAI…OU A TELECHARGER MAINTENANT.

Abonnez-vous à notre newsletter

Archives

elit. Nullam vel, neque. justo ante. tristique
%d blogueurs aiment cette page :