ANTILLA MARTINIQUE | Avec vous depuis 1981

MARIJOSÉ ALIE, AUTEURE, CHANTEUSE ET MUSICIENNE

MARIJOSÉ ALIE, AUTEURE, CHANTEUSE ET MUSICIENNE
juillet 10
02:43 2021

« Aimé Césaire avait vraiment compris les Martiniquais »

Patrick Jean-Pierre pour France-Antilles

Faut-il encore la présenter ? Journaliste, Marijosé Alie a fait sa carrière à la télévision. Responsable de la diversité chez France Télévisions jusqu’en 2014. Elle a aussi d’autres passions, notamment la  musique et la littérature. C’est à ce titre qu’elle nous a accordé une interview. Pour nous présenter son dernier livre autour d’Aimé Césaire, avant l’Hexagone.

Pourquoi un livre sur Aimé Césaire, alors que tant d’écrits ont déjà porté sur lui ?

Loin de moi l’idée d’entrer dans le grand concert de tous les savants, de tous les spécialistes qui ont analysé, à la fois sa poésie, son théâtre. Je ne suis pas outillée pour ça. Je voulais juste fixer quelque part et transmettre les paroles qu’il m’a dites. Parce que les mots vivants, les mots que lui même emploie pour expliquer sa vie, argumenter ses options, qui souvent sont plus des options philosophiques que des options politiques, pour argumenter sa détermination.

En plus de sa parole j’avais toute la gestuelle qui allait avec, tout le contexte. Et je repartais avec lui, fouiller sa propre vie. Il a accepté de le faire. Et il avait des mots tellement simples et d’une telle évidence. Qui s’articulaient tellement avec sa poésie. Si bien que si on prend les choses séparément, je crois qu’on cerne mieux le personnage. Et donc j’avais envie de partager ça. Avec cette impression que j’avais un Césaire qui n’était pas tellement connu que ça en fait. C’est un homme que j’ai beaucoup aimé. On s’aimait beaucoup. Mais il aimait plein de gens (rires).

Vous dites « de toutes les femmes et les hommes que j’ai interviewés (…..), Césaire est sans doute celui que j’ai suivi avec le plus d’appétit. Il fait partie de ces êtres d’exception dont chaque mot vous met à l’arrêt du galop de votre vie »

C’est vrai que j’ai eu le sentiment que j’étais prête à tout pour avoir cette parole là, et mieux comprendre cet homme là, qui reste pour moi un mystère de solitude, de passion pour son pays et en même temps de violence, de colère et de sagesse.

Et ce mélange est tellement détonnant, tellement extraordinairement humain. Je me suis dit que ses mots ont encore une résonance. Ces mots prononcés, il y a 10 ans, 15 ans, 50 ans, ont encore leur résonance aujourd’hui.

Rien n’est daté, tout est actuel. C’est vrai qu’en pleine période de confinement, sa parole me manquait. Je me disais, comment un homme comme lui aimant le touché aurait fait dans une périodeoù nous sommes condamnés à la distanciation.

Votre livre débute par le dernier conseil municipal de « papa Césaire ». Pourquoi ?

Parce que c’est sûrement le moment où il a été évidemment fragile. Parce que sa vie était en rupture par rapport à tout ce qu’il a fait. Il a sacrifié beaucoup de choses pour être ce maire, élu de la Martinique pendant tant et tant d’années. Et je me disais, qu’est ce qu’on peut faire quand on est Césaire et qu’on a sacrifié beaucoup de chose. Il aurait pu écrire dix fois plus. Son fils Jean-Paul le dit fort bien. Qu’on a sacrifié une certaine manière d’être au monde. Et puis je me suis rendu compte que finalement ce n’était pas un sacrifice. C’était la seule chose à laquelle il croyait réellement. Il avait vraiment compris les martiniquais. Et cette compréhension n’était pas donné à tout le monde. Il l’avait puisée à travers son parcours, de Basse-Pointe à l’école Louis Legrand, à travers le surréalisme, puis sur les bancs del’Assemblée nationale. Et avec cette colère en lui dont il sait bien qu’elle existe chez tous les Antillais, celle colère non domestiquée, mais qu’il utilise comme point de départ d’un cri qui se transforme en paroles, en chansons, en philosophie. Mais sans y rester. On ne reste pas dans le cri. Et donc je voulais savoir comment il allait faire pour abandonner la mairie sans abandonnerla Martinique et les Martiniquais.

— L’interview de Marijosé Aliese poursuit, sans filet. Pas de questions figées sur son livre. Un échange de connaissances sur l’homme. Elle émeut à l’entendre parler d’Aimé Césaire comme un père. C’est sans doute ce qu’il a été pour les Martiniquais. Un père. Papa Césaire. Entre 1983 et 2007, Marijosé Alie, le reconnait. Elle lui a posé de manière récurrenteà peu près les mêmes questions. «  Et le mûrissement de ses réponses n’en a pas changé d’un iota », écrit l’auteur. Marijosé est passionnée par Césaire. Sa voix ne peut ou ne veut pas cacher les émotions partagés pendant des années avec cet homme qui semblait tiraillé. D’ailleurs, est-ce le bon terme ? Marijosé Alie décrit cela comme une abnégation qui tient le poète à distance, contrarie le philosophe et nourrit le dramaturge.

Qualis Sum ? Quel homme suis-je se demandait Césaire. Posant ainsi le problème de la recherche identitaire. Ses rencontres avec Léopold Sédar Senghor, entre autres, ses voyages, ses échanges, ses lectures, lui apporteront une première réponse. Le nègre fondamental.

En partant Aimé Césaire a désigné SergeLetchimy comme son successeur. Pensez-vous que l’après Césaire soit assurée ?

Je pense que l’après Aimé Césaire c’est bien plus que l’après mairie de Fort-de-France, l’après Conseil régional, Assemblée Territoriale. D’une certaine façon nous devons nous prendre en main. J’ai eu le sentiment que tout au long de ce voyage que j’ai eu avec lui, qu’il était un peu notre caution au monde, notre porte-parole, notre protection. Et là, si on ne sait pas aujourd’hui récupérer sa parole, non pas pour l’adorer, mais avoir une réflexion à partir de son parcours, ses choix, ce serait terrible car il aurait raté sa vie. Il voulait que nous soyons debout tout seul.

— Marijosé Alie s’arrête de parler, comme Césaire l’aurait sans doute fait pour réfléchir aux prochains mots. Elle ne nous dira pas si l’après Césaire est aujourd’hui incarné, et par qui ?

Quoiqu’il en soit, Entretiens avec Aimé Césaire accapare, tant sa lecture est fluide, l’écriture juste et pensée pour décrire des silences, des mimiques des mots, des rires et aussi des moqueries d’Aimé Césaire. Vous y découvrirez également ce que vieillir signifiait pour le poète.

Marijosé Alie pour sa part s’envole ce samedi 8 mai pour raconter Césaire, à sa manière, à toute la France Hexagonale.

4db722d7f0d38f72b938a0221618564b_680x510p.jpeg

– – –