Et si ceux qui continuent d’investir en Martinique finissaient, eux aussi, par partir ? Dans cette tribune, ce lecteur d’Antilla, défend le rôle des entrepreneurs locaux et s’inquiète de leur découragement. Il appelle à mieux reconnaître leur engagement et à créer les conditions pour qu’ils poursuivent leurs activités sur l’île.
Philippe Pied
Pourquoi investir encore en Martinique ?
Pourquoi investir dans une île de seulement 1 128 km², éloignée des grands marchés, dont la population et le marché intérieur diminuent ?
Pourquoi investir dans une île où construire, importer, transporter, stocker, assurer et entretenir coûte plus cher, où le foncier et les taxes sont coûteux ?
Pourquoi investir dans une île où l’éloignement renchérit les équipements et les matières premières, où la vie chère frappe d’abord les entreprises avant même qu’elles aient vendu leur premier produit ?
Pourquoi investir dans une île qui vieillit, où les jeunes partent, où le chômage reste très élevé alors même que les entreprises peinent à recruter et doivent financer des formations coûteuses ?
Pourquoi investir dans une île où les salaires, les charges sociales et les normes sont ceux de la France et de l’Europe, avec une concurrence de territoires caribéens et sud-américains aux coûts bien plus bas ?
Pourquoi investir dans une île où les transports collectifs sont insuffisants, où les défaillances des réseaux d’eau perturbent l’activité ?
Pourquoi investir dans une île où les crises, les blocages et les violences peuvent interrompre brutalement l’activité ?
Pourquoi investir dans une île où les entreprises ont du mal à s’assurer, où les garanties contre les émeutes sont stoppées, les primes et franchises plus élevées, et où le financement bancaire est plus difficile et plus coûteux ?
Pourquoi investir dans une île où des associations militantes, écologistes ou politiques peuvent, par leurs pressions excessives, retarder pendant des années ou faire abandonner des projets agricoles, touristiques, industriels ou commerciaux, alors que les études d’impact sont favorables, que les autorisations ont été obtenues et que les porteurs de projets ont pris des engagements environnementaux sérieux ?
Pourquoi investir dans une île où les entrepreneurs sont peu soutenus par les élus, où les responsables politiques sont très méfiants à l’investissement privé ?
Pourquoi investir dans une île où les débats institutionnels permanents créent de grandes incertitudes sur le cadre réglementaire et fiscal de demain ?
Pourquoi investir dans une île exposée aux cyclones et aux séismes, qui imposent des contraintes de construction, de prévention et d’assurance supplémentaires ?
Pourquoi investir dans une île où presque tout est plus compliqué, plus coûteux, plus incertain, et où les perspectives de croissance sont plus limitées ?
Regardons la Martinique avec les yeux d’un investisseur extérieur. Un groupe international compare les marchés, les coûts, les risques et les rendements. Il peut choisir d’autres destinations.
Pourquoi un groupe hôtelier choisirait-il la Martinique plutôt qu’une autre île caribéenne ? Pourquoi un industriel installerait-il une usine pour un marché aussi petit ? Pourquoi un investisseur agricole accepterait-il des coûts de production très supérieurs à ceux de nombreux territoires voisins ?
Les grands investisseurs internationaux ne se bousculent pas pour investir en Martinique. Alors en Martinique pas de Del Monte, pas d’Ikea, pas de Accor, pas de Hilton …
Et pourtant, notre île possède des atouts considérables.
La Martinique bénéficie de son appartenance à la France et à l’Union européenne : stabilité monétaire, sécurité juridique, protection sociale, système de santé, infrastructures, solidarité nationale, investissements publics et fonds européens.
Ces acquis contribuent à des conditions de vie plus favorables pour tous les Martiniquais bien au dessus que dans toutes les économies voisines. Ils sont essentiels et ne doivent pas être remis en cause.
Mais ils créent aussi un décalage économique majeur.
Nous vivons dans une économie tropicale et caribéenne avec des salaires, des protections sociales, des normes et des coûts européens, sans disposer de la taille du marché européen ni de ses économies d’échelle.
Dans le tourisme, l’agriculture et l’industrie, nos entreprises affrontent des concurrents aux coûts bien plus faibles, tout en supportant l’éloignement, l’étroitesse du marché et des exigences réglementaires élevées. Et dans île qui perd des habitants chaque année, 25.000 en 10 ans.
Résultat les investisseurs extérieurs hésitent à engager leurs capitaux dans notre île.
Heureusement, il existe une autre Martinique
Une Martinique dont on parle trop peu. Une Martinique qui se lève tôt, prend des risques, investit, embauche, forme et produit. Une Martinique qui construit. Des milliers de femmes et d’hommes qui, malgré les crises et les incertitudes, continuent obstinément de croire en leur île.
Cette Martinique-là ne se contente pas de dénoncer les problèmes ou de critiquer ceux qui font. Elle cherche des solutions, crée des activités, développe des savoir-faire et engage son propre argent. Et elle ne se résume pas à quelques familles : elle se compte par milliers.
Pourtant, dans les médias comme sur les réseaux sociaux, le débat public reste prisonnier d’une île en crise permanente : vie chère, chômage, pauvreté, narcotrafic, insécurité, vieillissement, dépopulation, départ des jeunes. Ces réalités existent et méritent des réponses. Mais elles ne racontent pas toute la Martinique.
On préfère mettre en avant ceux qui lèvent le poing plutôt que ceux qui se retroussent les manches.
En 2024, la Martinique comptait 48 500 unités légales marchandes et productives non agricoles économiquement actives.
Derrière ce chiffre, il y a l’épicier, le boulanger, le mécanicien, le maçon, la coiffeuse, le restaurateur, le transporteur, l’artisan, le professionnel du tourisme. Il y a aussi 2 660 exploitations agricoles recensées en 2020, et des entreprises commerciales, industrielles ou de services, souvent familiales, qui investissent et créent des emplois.
L’entreprise n’a pas une seule taille : elle commence parfois avec une personne, une idée, quelques économies et un crédit bancaire. Plus de huit sociétés sur dix ont moins de dix salariés.
Et malgré les difficultés, la Martinique continue d’entreprendre. En 2025, 8 104 entreprises ont été créées, 22 par jour. Mais cette vitalité cache une très grande fragilité : en 2024, plus de 8 000 cessations ont été enregistrées. Sur le seul mois de décembre 2024, année d’émeutes, d’incendies et de blocages, 3 208 cessations ont été comptabilisées soit 103 par jour.
Rien n’est plus fragile qu’une entreprise.
Alors, qui continue d’investir, de construire et de prendre des risques dans une île que beaucoup d’investisseurs extérieurs jugent pas attractive ?
Ceux qui ont la Martinique dans les tripes.
Ceux qui y sont nés, y ont grandi, y ont leurs familles et leurs racines. Ceux dont les parents ont travaillé cette terre, dont les enfants y grandissent et dont les anciens y reposent.
Et ceux qui sont venus d’ailleurs, parfois depuis plusieurs générations, et qui ont choisi d’y construire leur vie et d’y engager leur avenir.
Ils connaissent les difficultés du territoire. Ils savent combien il est compliqué d’y recruter, d’y investir et d’y maintenir une activité.
Mais ils continuent.
Dans l’hôtellerie, l’industrie, l’agriculture, le commerce ou la distribution, une grande partie de l’investissement repose sur ces entrepreneurs locaux, ces entreprises familiales et ces femmes et ces hommes profondément attachés à l’île.
Évidemment, une entreprise doit gagner de l’argent, dégager des marges, rémunérer ses salariés et financer ses investissements.
La rentabilité n’est pas une faute morale. Le profit n’est pas, en soi, de la « profitation ». Il est la condition de la survie de l’entreprise.
Mais ces entrepreneurs ont souvent une motivation supplémentaire : construire chez eux, transmettre, participer à l’avenir de leur île. Cet attachement les conduit à accepter des contraintes et des risques auxquels d’autres ont renoncés.
Ils n’investissent pas seulement dans un marché. Ils investissent dans LEUR île.
Et avec eux, il y a leurs salariés, leurs compétences, leurs savoir-faire et les familles qui vivent de leur travail.
Ne décourageons pas ceux qui continuent
Rien ne serait plus dangereux que de considérer cet engagement comme acquis. Car les entrepreneurs peuvent renoncer, arrêter d’investir ou développer leurs activités ailleurs. Et lorsque la confiance disparaît, il est difficile de la reconstruire.
Nos élus et nos institutions ont ici une responsabilité majeure : protéger les consommateurs mais aussi créer les conditions de l’investissement.
On ne développe pas une économie en faisant de ceux qui entreprennent des suspects permanents.
Mais il faut faciliter la création des entreprises, réduire les délais administratifs et les retards de paiement, améliorer les infrastructures et le transport, soutenir la production locale et accompagner les entreprises : voilà aussi les conditions du développement.
La Martinique ne connaîtra pas demain une arrivée d’investisseurs internationaux. Et les finances publiques ne pourront pas, à elles seules, créer les activités et les emplois dont notre territoire a besoin.
Son avenir dépend de ceux qui entreprennent, investissent, produisent et travaillent ici.
Nous parlons beaucoup de ce que la Martinique perd : ses habitants, sa jeunesse, ses emplois. Nous parlons trop peu de ceux qui lui permettent encore d’avancer.
Ces milliers d’entrepreneurs, ces salariés, ces familles qui continuent d’engager leur argent et leur énergie dans cette île.
Ils ne font pas la une des journaux. Mais ils construisent, chaque jour.
Ne décourageons pas ceux qui font encore la Martinique. Car la Martinique ne survivra pas au découragement de ceux qui y croient encore.
Franck A.




