Peut-on se fier à l’étude du Lancet sur la chloroquine ?

Peut-on se fier à l’étude du Lancet sur la chloroquine ?

Chers membres du réseau PureSanté,

Encore un rebondissement sur l’efficacité de la chloroquine ! Le remède antipaludéen préconisé par le professeur Raoult pour traiter les cas de coronavirus serait finalement dangereux.

En effet, à la suite d’une nouvelle publication scientifique, tous les grands médias se sont jetés sur cette information. Le ping-pong médiatique continue, depuis plus de deux mois.

Que nous dit-on cette fois-ci ? « Covid-19 : une étude internationale suggère un risque accru de mortalité sous hydroxychloroquine », titre le Journal Le Monde. « Publiée dans The Lancet[1], une analyse rétrospective s’appuyant sur 96 000 dossiers médicaux montre que le traitement se traduit chez les patients hospitalisés par un risque accru d’arythmie cardiaque et de décès ».

Exit donc les bienfaits supposés de cette molécule, bien que décrits par d’autres études qui ont valu de nombreux soutiens au professeur marseillais Didier Raoult ?

Encore des conflits d’intérêt…

Pas si vite ! Ce n’est pas parce que les mass médias semblent unanimes que l’affaire est définitivement classée. Tout d’abord, il faut souligner que le principal auteur, Mandeep R Mehra, n’est pas une blanche colombe… Il a déclaré avoir reçu, par le passé, plusieurs financements de la part de nombreux laboratoires ou structures comme Abbott, Medtronic, Janssen, Mesoblast, Portola, Bayer, etc (voir page 9 de l’étude[2]).

Dernièrement, il a aussi participé à une conférence sur le Covid-19 organisée par le laboratoire Gilead début avril (source France Soir[3]). C’est d’autant plus ennuyeux que Gilead est le fabricant du Remdesivir, le médicament concurrent de la chloroquine et bien plus coûteux.

A noter également que l’unité des maladies infectieuses du Brigham and Women’s Hospital (basé à Boston), où Mehra dirige l’unité cardiologie, fait partie des hôpitaux où Gilead recrute des patients pour ses études cliniques sur le Remdesivir[4]. Bref, cela commence à faire beaucoup de connexions.

4 raisons de remettre cette étude en cause…

Enfin, sur le fond, quatre subtilités scientifiques semblent avoir échappé aux grands médias qui brillent par leur manque de discernement.

Premièrement, cette étude est basée sur des dossiers hospitaliers de patients « suffisamment malades »[5] pour mériter une hospitalisation probablement 5 à 7 jours après l’infection, alors que le protocole du professeur Didier Raoult s’adresse en priorité à des patients relevant de la médecine de ville, c’est-à-dire au début de la maladie.

En réalité, ces résultats nous parlent surtout de l’inefficacité de la molécule sur des cas graves.

Deuxièmement, les grands médias passent rapidement sur la différence entre une étude prospective (comme celle de Didier Raoult) et une étude rétrospective (réalisée après coup, lorsque les résultats sont connus). Les études rétrospectives sont généralement considérées comme de moins bonne valeur scientifique. Or l’étude du Lancet est bien rétrospective.

Troisièmement, ce n’est pas un essai clinique. L’auteur de l’étude lui-même affirme qu’il peut y avoir un biais important[6] : « Le biais vient du fait que dans un essai clinique randomisé tout est validé dès le départ. Lorsque vous enrôlez des patients, après avoir vérifié les critères d’inclusion et d’exclusion qui sont étroitement contrôlés, on vérifie qu’il y a égalité d’équilibre entre l’âge, le sexe, la race, les comorbidités et la maladie à l’avance. Dans une étude d’observation comme la nôtre, nous devons ajuster pour tous ces facteurs après coup et vous ne savez jamais s’il y a des facteurs non mesurés ou non inclus dans l’analyse ».

On est loin d’une étude scientifique de haut niveau.

Enfin, les données utilisées ne seraient pas accessibles et donc non vérifiables par d’autres chercheurs : « L’étude citée n’est pas une macroanalyse (étude critique de la littérature médicale, synthétisant les articles internationaux parus sur une base de données fiable, comme PUBMED, et référencés sur un sujet). Ici, nous n’avons à faire en réalité qu’à un large ramassis de données non étayées, reposant sur des éléments non vérifiables, récupérés par un site privé à but lucratif », s’agace le couple de cancérologues Nicole et Gérard Delépine, dans un billet publié samedi 23 mai sur AgoraVox[7].

Des données truquées ?

Le Pr. Raoult va encore plus loin et se demande si les données ne sont tout simplement pas bidonnées !

Peut-on encore se fier aux publications scientifiques?

Le Monde ne semble pas perturbé par ces subtilités. Comme beaucoup d’autres grands médias, il mise sur l’aura des revues internationales : « Récemment le JAMA, le NEJM, ou encore le BMJ, trois des plus grandes revues médicales mondiales, ont publié des résultats décevants, voire négatifs. Vendredi 22 mai, c’est au tour du Lancet, complétant ce « carré magique » de l’édition scientifique. »

Or les journalistes scientifiques des grands médias ne peuvent pas ignorer que la qualité des études publiées dans les revues à comité de lecture ne va plus de soi aujourd’hui.

La prudence s’impose depuis le pavé dans la mare lancé par le professeur américain John P. A. Ioannidis. En 2005, il a terni l’éclat du vernis de ce « carré magique » en démontrant : « Pourquoi la plupart des résultats de recherche publiés sont faux »[8]. Cet article en accès libre est considéré comme fondateur pour le domaine de la métascience (en), soit l’étude scientifique de la science.

D’autres personnes rejoignent ce constat, comme le professeur Philippe Even, dans son livre « Corruption et crédulité en médecine » (2015, Ed. Le Cherche Midi). Selon lui, les journaux scientifiques sont « de plus en plus évanescents, débordés, peu compétents, d’honnêteté et d’impartialité douteuses, ils ne peuvent pas refuser grand-chose à une industrie qui les fait vivre à plus de 80 %, grâce à la publicité souvent mensongère, transformant le plomb des articles en or publicitaire. »

Une partie de la stratégie des firmes pharmaceutiques consiste à inonder les revues scientifiques, comme le Lancet, de publications qui polluent la lisibilité scientifique, avec « 75 % de publications falsifiées ou sans intérêt »[9].

Les auteurs fantômes de la publication scientifique

Un nombre incalculable d’études publiées assurent aussi la promotion de médicaments nouveaux et coûteux, malgré une grande faiblesse méthodologique, à l’aide d’auteurs fantômes (Ghost writers). En 2018, le même John P. A. Ioannidis décrit la montée en puissance de ce phénomène inquiétant dans la revue Nature[10] : de 2000 à 2016, plus de 9000 auteurs ont publié en moyenne annuelle un article tous les 5 jours, presque toujours dans des revues jugées de qualité.

À ce titre, on peut considérer comme très suspecte l’étude sur le Remdesivir, publiée le 10 avril 2020 dans le NJEM[11]. Censée valider scientifiquement l’efficacité et l’innocuité de cette molécule (concurrente n° 1 de la chloroquine), elle n’est basée que sur 53 cas analysés mais elle est signée par 55 auteurs et elle a été financée par le laboratoire Gilead. Le professeur Didier Raoult a d’ailleurs épinglé sévèrement cette étude dans l’une de ses vidéos à succès[12].

Pour mieux comprendre la faillite des revues scientifiques, je vous conseille de lire la synthèse de l’anthropologue médical Jean – Dominique Michel (défenseur de Raoult)[13].

La réponse cinglante de Didier Raoult

Le professeur marseillais n’a pas tardé à réagir à la surmédiatisation de l’étude du Lancet sur sa chaîne YouTube, dans une vidéo[14] (125 000 vues en quelques heures). Toujours aussi décontracté, se grattant la barbichette, l’irréductible Gaulois de l’Institut Méditerranée Infections nous explique que toutes les études qui ont disqualifié le protocole hydroxychloroquine + Azithromycine sont basées sur des compilations de « data », celles de personnes qui n’ont jamais été vues par les auteurs de ces mêmes études.

À l’inverse, les études basées sur des données produites par des chercheurs qui ont suivi eux-mêmes les malades sont 9 fois sur 10 favorables à l’hydroxychloroquine.

« Ici, il nous est passé 4.000 malades dans les mains, vous ne croyez pas que je vais changer d’avis parce que des gens font du Big Data, qui est une espèce de fantaisie complètement délirante qui prend des données dont on ne connaît pas la qualité et qui mélangent tout, qui mélangent des traitements dont on ne connaît pas la dose qui a été donnée (…). Des électrocardiogrammes, ici, on en a fait 10 000 ».

Les 4 000 cas qui composent son étude prospective ont, selon lui, une plus grande valeur scientifique que le vaste registre international de dossiers médicaux électroniques provenant de 671 hôpitaux sur six continents.

Pour aller plus loin : je vous recommande l’article de décryptage des données scientifiques réalisé dernièrement par Corinne Reverbel, docteur en microbiologie et contributeur de France Soir, paru le 20 mai dernier : « Traitement du Professeur Raoult : le point sur les connaissances actuelles, étude par étude ».

 

Pryska Ducoeurjoly

Sources :

[1] Mandeep R Mehra, Sapan S Desai, Frank Ruschitzka, Amit N Patel. « Hydroxychloroquine or chloroquine with or without a macrolide for treatment of COVID-19: a multinational registry analysis ». The Lancet 22 mai 2020.

[2] Mandeep R Mehra, Sapan S Desai, Frank Ruschitzka, Amit N Patel. Hydroxychloroquine or chloroquine with or without a macrolide for treatment of COVID-19: a multinational registry analysis. The Lancet 22 mai 2020.

[3] Azalbert Xavier, « INTERVIEW EXCLUSIVE : Mandeep Mehra, l’hydroxychloroquine pas efficace pour des patients hospitalisés mais… », FranceSoir, 25.05.2020.

[4] Manoucher Manoucheri, «TWO REMDESIVIR CLINICAL TRIALS UNDERWAY AT BRIGHAM AND WOMEN’S HOSPITAL », Brigham Health, 30.03.2020.

[5] Voir l’interview accordée à France Soir par le principal auteur de l’étude, Mandeep R. Mehra, médecin spécialiste en chirurgie cardiovasculaire  et professeur à la prestigieuse Harvard Medical School. « Je ne parle que dans un milieu hospitalier, pas pour une utilisation en dehors de l’hospitalisation. »

[6] Voir l’interview accordée à France Soir.

[7] Delépine, « Lynchage organisé de la chloroquine par les médias, basé sur une étude aux données non vérifiées, ni vérifiables »., AgoraVox, 23.05.2020.

[8] Voir le résumé de cet article sur https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Ioannidis.

[9] Voir mon article au sujet de ce livre : https://pryskaducoeurjoly.com/actu/2513/le-grand-mythe-du-mauvais-cholesterol/.

[10] Ioannidis J. P. A., Klavans R & Boyack K.W. « Thousands of scientists publish a paper every five days. To highlight uncertain norms in authorship » Nature, 12 septembre 2018

[11] Jonathan Grein, Norio Ohmagari, Daniel Shin et al. « Compassionate use of remdesivir for patients with severe COVID-19 », NEMJ, 10 avril 2020. 

[12] « Coronavirus : Recul de l’épidémie à Marseille  », IHU Méditerranée Infection, Youtube, 14.04.2020. La vidéo a obtenu près de 1,6 million de vues.

[13] Jean-Dominique Michel, « Hydroxychloroquine : comment la mauvaise science est devenue une religion »., Anthropo-logiques, 24.03.2020.

[14] Pr. Raoult, « 4000 patients traités VS Big Data : qui croire ? », IHU Méditerranée Infection, Youtube, 25.05.2020.


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