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    Home » Pour le climat, économiser l’énergie est indispensable
    Ecologie / Environnement

    Pour le climat, économiser l’énergie est indispensable

    décembre 28, 2021Aucun commentaire
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    Pour le climat, économiser l'énergie est indispensable

    [1/4] Le débat sur la politique énergétique se focalise en France sur une question secondaire : nucléaire ou renouvelables ? Car l’enjeu crucial est celui de la consommation énergétique. Et on ne pourra pas enrayer le changement climatique sans une politique déterminée pour économiser l’énergie et transformer nos modes de vie.

    [1/4 Sobriété énergétique : la solution oubliée] La sobriété, un pilier de la transition écologique ? Un nombre grandissant d’experts et d’institutions l’exigent pour économiser l’énergie, pourtant la sobriété reste dans l’angle mort des pouvoirs publics. Sans transformations profondes de nos modes de vie, la France pourra-t-elle être à la hauteur des enjeux environnementaux ? Enquête sur une démarche prometteuse, mais marginalisée.

    • Volet 2 : Les économies d’énergie méprisées par les politiques

    • Volet 3 : Comment les normes sociales nous poussent à trop consommer


    Éoliennes ou EPR, panneaux photovoltaïques ou fusion nucléaire… Les alertes scientifiques sur le réchauffement climatique se multiplient depuis les années 1970, et avec elle les débats médiatiques sur la meilleure manière de réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Une question demeure pourtant en angle mort : celle des économies d’énergie. Sans sobriété, « on n’y arrivera pas », avertissait pourtant en juillet dernier Jean Jouzel, paléoclimatologue et ancien vice-président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

    Le concept de sobriété, prisé des philosophes antiques qui l’associaient au bonheur et à la sagesse, connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Un nombre croissant d’intellectuels, d’associations et d’institutions (comme l’Ademe, l’Agence de la transition écologique) y voient l’un des éléments centraux d’une transition énergétique réussie, permettant de rompre avec « l’ébriété » de nos sociétés de surabondance.

    Concrètement, la sobriété vise à réduire notre consommation d’énergie et de biens matériels par un changement en profondeur de nos comportements et de nos modes de vie. Elle s’inscrit dans une démarche collective, dans la mesure où elle remet en cause les habitudes de consommation qui « structurent » aujourd’hui nos sociétés industrialisées, comme l’écrit Luc Semal dans Sobriété énergétique — Contraintes matérielles, équité sociale et perspectives institutionnelles (éd. Quae). En nous affranchissant de désirs superflus, nous limiterions la pression que nous exerçons sur l’atmosphère et le vivant.

    « Évidemment, elle s’adresse à ceux qui ont des modes de consommation irraisonnés et peuvent les réduire » , précise Anne Bringault, coordinatrice des opérations au Réseau Action Climat (RAC). Alors que 3,8 millions de personnes en France sont en situation de précarité énergétique, la sobriété est une affaire d’équité sociale, selon Barbara Nicoloso, directrice de l’association Virage Énergie et autrice du Petit traité de sobriété énergétique(éd. Charles Léopold Mayer). « L’idée, c’est de rééquilibrer les choses, d’arriver à une juste consommation : que les personnes consommant trop arrêtent de le faire, et que celles étant dans une situation délicate puissent satisfaire leurs besoins essentiels, dit-elle à Reporterre. Il faut penser l’énergie comme une ressource vitale devant être accessible à l’ensemble de la population. »

    L’ingénieur énergéticien Thierry Salomon, également vice-président de l’association Négawatt, définit la sobriété comme une « intelligence de l’usage ». Il distingue quatre leviers d’économies d’énergie. La sobriété structurelle consiste à réorganiser nos activités et l’espace de manière à favoriser des usages peu énergivores (comme en réduisant la distance entre les lieux de travail, les commerces et les habitations). La sobriété dimensionnelle vise à réduire autant que possible la taille de nos équipements — faire ses courses avec un véhicule d’une tonne n’est par exemple pas indispensable, dans la mesure où un vélo cargo peut souvent faire l’affaire. La sobriété d’usage, elle, invite à modérer notre utilisation desdits équipements — éteindre les écrans publicitaires, limiter la vitesse sur la route ou réparer son téléphone plutôt que de le jeter sont autant de manières de réduire notre consommation, explique-t-il. La sobriété conviviale, enfin, relève d’une logique de « mutualisation des équipements et de leur utilisation » : partager sa tondeuse avec ses voisins, par exemple, permet de diviser par deux les nuisances environnementales que sa production génère.

    Le vélo cargo, vis-à-vis de la voiture, permet par exemple de réduire la taille de ses équipements. Wikimedia Commons/CC BY 2.0/FaceMePLS

    Ne pas confondre efficacité énergétique et sobriété

    Le concept d’économies d’énergie ne doit pas être confondu avec l’efficacité énergétique, qui relève davantage de changements techniques. « Lorsque l’on parle d’efficacité, on conserve un même modèle de production, mais on consomme moins de kilowattheures (kWh) pour un même niveau de production. Avec la sobriété, on remet en cause le modèle », explique Pierre Galio, chef du service consommation responsable à l’Ademe. Lorsqu’une commune remplace ses lampadaires à incandescence par des lampadaires LED, par exemple, elle améliore l’efficacité de son éclairage public. L’alternative sobre consiste à les éteindre aux heures les moins fréquentées de la nuit. « Changer des ampoules ne demande pas un effort particulier, observe Patrick Behm, responsable du groupe de travail transition énergétique citoyenne au Labo de l’ESS et coauteur d’un rapport sur le sujet. La sobriété est bien plus complexe, car elle demande une remise en cause de nos modes de vie à la fois individuels et collectifs. »

    Parce que l’efficacité énergétique ne requiert pas de changement de modèle, les décideurs placent souvent tous leurs espoirs en elle. Mais miser uniquement sur l’innovation technique pour réduire notre consommation d’énergie peut s’avérer illusoire. De manière générale, on observe en effet que l’énergie économisée grâce aux gains en efficacité est bien souvent reportée sur d’autres usages. C’est ce que l’on appelle « l’effet rebond ». « L’exemple classique, c’est la voiture, raconte Patrick Behm. Si l’on compare une 2CV des années 1960 à une voiture des années 2000, les deux consomment autant, alors que les moteurs thermiques ont beaucoup gagné en efficacité. Ces gains ont été compensés par le fait que nos voitures sont désormais plus lourdes et plus rapides. In fine, on consomme toujours autant de carburant. » C’est l’une des raisons pour lesquelles la sobriété est, selon lui, un passage obligé : « Sans elle, tous les efforts faits par ailleurs sont gommés. »

    Éteindre les lampadaires aux heures les moins fréquentées de la nuit est une alternative sobre. Ici, au Louvre, à Paris. Flickr/CC BY 2.0/Serge Melki

    Les associations Négawatt et Virage Énergie ont toutes deux chiffré le potentiel d’économies d’énergie rendues possibles par la sobriété. Selon Négawatt, elle réduirait de 28 % notre consommation énergétique d’ici à 2050. Les estimations de Virage Énergie, réalisées pour la région Nord-Pas-de-Calais, sont encore plus optimistes : l’efficacité et la sobriété pourraient, ensemble, réduire la demande énergétique entre 29 et 73 % à l’horizon 2050, en fonction de l’amplitude des changements de consommation et de production envisagés. La sobriété contribue pour moitié à la baisse modélisée par l’association.

    « Il ne sera pas possible de réduire nos émissions de 45 % d’ici à 2030 uniquement par les énergies renouvelables. »

    En dépit des économies d’énergie importantes qu’elle permet, la sobriété est parfois regardée avec circonspection. Ne suffirait-il pas de produire autant d’énergie qu’aujourd’hui, mais de manière décarbonée ? La réalité est plus complexe, prévient Charles-Adrien Louis, cofondateur de B&L Évolution. En 2019, ce cabinet de conseil en transition écologique avait publié une étudesaisissante, détaillant à quelles conditions il serait possible de limiter l’augmentation de la température globale à 1,5 °C par rapport à l’ère pré-industrielle : interdiction de certaines lignes aériennes internes, réduction de la température de chauffage, interdiction à la vente des grands écrans, etc. L’étude montrait qu’atteindre un tel objectif impliquait nécessairement un virage radical dans notre manière de vivre et de consommer.

    « Il ne sera pas possible de réduire nos émissions de 45 % d’ici à 2030 [comme le recommande le Giec] uniquement par les énergies renouvelables. Il faut de la sobriété », estime Charles-Adrien Louis. Pour rappel, en 2019, près de la moitié (47 %) du bouquet énergétique primaire français provenait encore de sources fossiles (pétrole, charbon et gaz). Il serait « impossible », selon Patrick Behm, de décarboner cette part importante de notre mix énergétique en seulement dix ans sans transformer en parallèle notre modèle économique et nos modes de vie.

    La capacité de la machine industrielle mondiale est le principal facteur limitant, selon Charles-Adrien Louis. « Une éolienne, ce n’est pas qu’une décision politique, c’est aussi du béton à couler, des matériaux plus ou moins rares à chercher, à assembler et à connecter à un réseau électrique, rappelle-t-il. Nous n’avons pas les ressources techniques, physiques et humaines pour installer des milliards de panneaux photovoltaïques et d’éoliennes en un laps de temps aussi court. »

    Il sera difficile d’installer un très grand nombre d’éoliennes. Ici à Palm Springs, en Californie. Publicdomainpictures.net/CC0 Public Domain/Linnaea Mallette

    Le nucléaire n’est pas non plus une solution magique. Outre le problème des déchets et des risques d’accident, la construction de centrales prend du temps. Dix ans, au bas mot. Trop, compte tenu des échéances climatiques. « Que le monde soit 100 % nucléaire, c’est infaisable à court terme », estime l’ingénieur de formation.

    Ce problème de temporalité est particulièrement accru dans les secteurs de l’industrie et du transport, qui sont encore très dépendants des sources d’énergie fossile. « Les usines ne sont pas capables de remplacer 100 % des véhicules en une année, précise Charles-Adrien Louis. Même si tous les gouvernements interdisaient aujourd’hui la vente de véhicules thermiques, changer l’appareil industriel, fabriquer les batteries des véhicules électriques et renouveler l’ensemble de la flotte prendrait plus de vingt ans. » Quant au secteur aérien, au transport maritime et aux poids lourds, les alternatives décarbonées ne sont encore qu’à l’état embryonnaire. « À court et moyen terme, il n’y a pas forcément de solution, et les alternatives sont plus chères », indique Aurélien Bigo, chercheur spécialiste de la transition énergétique des transports.

    La sobriété peut également agir sur les besoins

    En réduisant notre consommation à la source, la sobriété pourrait faciliter la transition vers un système neutre en carbone. Son importance est d’ailleurs reconnue par le Réseau de transport d’électricité (RTE) : dans un rapportpublié en juin, il notait qu’une plus grande sobriété permettrait « de relâcher la pression sur le rythme nécessaire de développement des énergies bas carbone ». L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estimait quant à elle dans un rapport récent que, sans changements de comportement, les efforts « d’ores et déjà sans précédent à fournir pour développer les technologies bas carbone » devraient devenir encore plus intenses… et donc difficiles à tenir.

    La sobriété ne se justifie cependant pas uniquement par l’urgence climatique. « Imaginons que nous parvenions à décarboner totalement notre système actuel. Aurions-nous pour autant résolu la crise écologique, le problème de la dégradation de la qualité des sols, la pollution occasionnée par les activités minières, l’effondrement de la biodiversité ? Non », rappelle Éric Vidalenc, spécialiste des questions énergétiques à l’Ademe et auteur d’un blogspécialisé sur le sujet. Substituer une source d’énergie à une autre, sans remettre en cause notre système productif, ne ferait selon lui que « déplacer le problème ». L’emprise territoriale des énergies renouvelables, par exemple, pourrait atteindre des niveaux peu soutenables pour le reste du vivant si la demande en énergie continue de croître à un rythme effréné, observe Thierry Salomon.

    Notre modèle économique repose sur un niveau d’extraction des ressources naturelles délétère.

    « Il n’y a pas que le problème du changement climatique, il y a aussi la crise de la biodiversité, confirme Patrick Behm. Ce problème-là a démarré bien avant la crise climatique, et son principal facteur est la pression de plus en plus forte que les humains exercent sur les espaces. » Que l’énergie soit d’origine fossile, nucléaire ou renouvelable, notre modèle économique repose sur un niveau d’extraction des ressources naturelles délétère. D’où la nécessité de réduire nos besoins en amont.

    Le caractère fini des ressources nécessaires au maintien de notre société d’abondance pose également question. Certains métaux indispensables à la production des éoliennes, des batteries et des puces électroniques présentent ainsi un risque élevé de pénurie d’approvisionnement, rappelle Barbara Nicoloso. L’ère de la surabondance nous a fait croire à la toute-puissance, dit-elle, mais les limites de notre vaisseau Terre nous rattrapent inexorablement. C’est l’une des raisons pour lesquelles la sobriété est incontournable, selon le professeur de sciences politiques à AgroParisTech Bruno Villalba. Qu’elle soit organisée ou subie, dit-il, « nous n’y échapperons pas ».

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