Pour Louis Boutrin, les désaccords entre la CTM et la Chambre régionale des comptes sur certains retraitements comptables ne modifient pas le diagnostic : épargne nette négative, dette en forte hausse, capacité de désendettement proche de vingt ans et délais de paiement qui ont doublé. Tout en reconnaissant les fragilités anciennes et sa part de responsabilité dans la construction de Martinique Transport, l’ancien conseiller exécutif appelle à un « Pacte martiniquais de redressement », chiffré, daté et contrôlé. Entretien…
ANTILLA : Vous affirmez que, malgré les retraitements contestés par la CTM, l’analyse de la Chambre régionale des comptes et celle de la Collectivité aboutissent à la même conclusion. Quels chiffres retenez-vous précisément concernant l’épargne nette, l’endettement, la capacité de désendettement et les délais de paiement ? Sur quels points donnez-vous raison à la CTM et sur quels points considérez-vous que ses objections ne changent rien au diagnostic ?
Louis Boutrin : A la lecture du rapport de la CRC, on constate que l’épargne nette ressort à –24,4 millions d’euros en 2024 dans les comptes présentés, à –87,6 millions après les corrections de la Chambre, et à –38,3 millions selon les retraitements défendus par la CTM. Les méthodes divergent, mais tous les calculs aboutissent à une épargne nette négative.
La dette bancaire est passée d’environ 744 millions d’euros fin 2021 à 977 millions fin 2025. La capacité de désendettement approche désormais vingt ans, très au-delà du seuil prudentiel, et le délai moyen de paiement est passé de 65 à 131 jours.
La CTM peut légitimement discuter certaines imputations comptables, notamment le risque de double comptabilisation de la dette envers la CAF. Mais ces objections ne changent rien au diagnostic général : l’autofinancement s’est effondré, la dette a fortement augmenté et la trésorerie est sous tension.
ANTILLA : Vous attribuez à la majorité en place la responsabilité politique de la dégradation intervenue depuis 2021. Quelles décisions précises prises au cours de cette mandature ont, selon vous, directement provoqué cette dégradation ? Pouvez-vous distinguer ce qui relève de choix de gestion, de difficultés structurelles anciennes et de facteurs extérieurs ?
Louis Boutrin : Je parlerais plutôt de décisions ayant contribué à la dégradation : maintien d’un niveau élevé d’investissement financé par l’emprunt, progression des dépenses plus rapide que celle des recettes, augmentation de la masse salariale et adaptation trop tardive de la programmation financière.
Le réaménagement de seize emprunts soulage temporairement la trésorerie, mais occasionnera environ 54,5 millions d’euros de frais financiers supplémentaires.
Certaines fragilités sont anciennes : complexité administrative, gouvernance imparfaite des satellites et faiblesse des outils de pilotage. D’autres facteurs sont extérieurs : inflation, hausse des taux, poids croissant des dépenses sociales et baisse des droits de mutation.
Mais après cinq années de mandat, l’exécutif ne peut plus tout expliquer par l’héritage ou la conjoncture. Gouverner, c’est précisément anticiper ces contraintes et corriger la trajectoire.
ANTILLA : Vous avez vous-même exercé des responsabilités au sein du précédent Conseil exécutif, notamment dans les transports publics et l’ACTC. Quelles faiblesses aujourd’hui relevées existaient déjà à cette époque, quelles mesures aviez-vous prises pour les corriger et quelle part de responsabilité personnelle ou collective acceptez-vous d’assumer, notamment dans la situation actuelle de Martinique Transport ?
Louis Boutrin : Les transports souffraient déjà de réseaux fragmentés, de contrats hétérogènes, d’un financement insuffisamment sécurisé et d’une gouvernance complexe. La création de Martinique Transport répondait précisément à la nécessité d’unifier l’organisation du transport à l’échelle de la Martinique.
Nous avons construit l’outil institutionnel, engagé le transfert des compétences et assuré la continuité du service dans une période de transformation majeure. Tout n’a pas été réglé et j’assume ma part de responsabilité dans les choix collectifs de cette période.
Mais je n’exerce plus de responsabilité exécutive depuis 2021. La gestion actuelle, l’absence d’anticipation financière et la dégradation récente du service relèvent donc des décisions prises depuis cette date. L’urgence reste, selon moi, triple : remettre les bus en circulation, remettre les comptes en ordre et remettre le financement à niveau.
ANTILLA : Quelles mesures concrètes et quels montants votre Pacte martiniquais de redressement comporteraient-ils ?
Louis Boutrin : Annoncer aujourd’hui un montant global d’économies sans disposer d’un état consolidé des dettes, des restes à payer et des engagements hors bilan serait peu sérieux.
Je propose d’abord, sous trois mois, la vérité complète des comptes. Ensuite, une trajectoire chiffrée devra stabiliser la dette, rétablir une épargne nette positive et ramener le délai de paiement sous 60 jours dans un premier temps, puis à 30 jours.
Il faudra reporter les investissements insuffisamment matures, supprimer les dépenses de prestige, réduire certains frais de communication et combattre les doublons administratifs. Je ne préconise pas une augmentation générale de la fiscalité.
En revanche, il faudra protéger les transports, l’action sociale, l’éducation, la sécurité civile et la prévention des risques. Le redressement doit reposer sur des choix clairement assumés, non sur un rabot uniforme appliqué à toutes les politiques publiques.
ANTILLA : En quoi ce pacte serait-il différent du plan d’optimisation ? Qui le piloterait et Gran Sanblé soutiendrait-il les décisions difficiles ?
Louis Boutrin : Un plan d’optimisation relève de l’exécutif. Le pacte que je propose serait un engagement politique public, chiffré, daté et contrôlé, associant l’exécutif, l’Assemblée, les partenaires sociaux et économiques ainsi que les principaux établissements satellites.
Tous les trois mois devraient être publiés l’évolution de la dette, l’épargne nette, la trésorerie, les délais de paiement, le stock des factures et la situation de Martinique Transport. Une commission transpartisane de l’Assemblée en assurerait le contrôle. Les quinze recommandations de la Chambre sont indispensables, mais elles ne remplacent pas les arbitrages politiques : que protéger, réduire, reporter ou abandonner ?
À titre personnel, je suis prêt à soutenir des décisions difficiles dès lors qu’elles sont justes, transparentes et qu’elles protègent les plus vulnérables. Le groupe Gran Sanblé arrêtera collectivement sa position. Notre responsabilité n’est pas de sauver l’image d’une majorité ou d’une opposition, mais la capacité d’action de la CTM.
Propos recueillis par Philippe PIED




