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  Serge Letchimy : « A ce rythme mòlòkòy des Plan Chlordécone, on est partis pour 100 ans ! » (Publié le 2/11/2020)

  Serge Letchimy : « A ce rythme mòlòkòy des Plan Chlordécone, on est partis pour 100 ans ! » (Publié le 2/11/2020)
novembre 02
05:00 2020
Temps de lecture : 7 minutes

Lors d’une récente conférence de presse sur le scandale de l’empoisonnement du Vivant antillais par la chlordécone, le député Serge Letchimy a livré une vision pour le moins critique de la ‘’gestion’’ de ce scandale sanitaire par les autorités de l’Etat. Et a notamment plaidé pour une « mutation » de notre développement agricole. Entre autres considérations… .

« Des parades, des solutions pour gérer la crise, mais en aucune manière des solutions profondes et structurées pour répondre à l’ampleur du drame », affirma Serge Letchimy dès le début de sa communication, quant aux Plan Chlordécone, « oui un drame économique, écologique, en matière de santé et sur le plan sociétal pour la Martinique et la Guadeloupe. » Le ton était donné. Et le parlementaire de décliner d’opportuns rappels. « Sur les 24.000 hectares de ‘Surface Agricole Utile’ de la Martinique, 12.000 hectares sont pollués », indiqua-t-il en effet, « et il n’y a pour la Martinique que 16% des terres agricoles qui sont cartographiées, identifiées comme terrains pollués, au bout de 50 ans… . Je rappelle que les conséquences en matière de santé nécessitent des recherches très pointues autour du cancer de la prostate : l’étude Karu-prostate (pour la Guadeloupe, ndr) a été réalisée ; Madi-prostate n’a pas été réalisée. (…) les recherches ont bien montré le lien de cause à effet, au niveau des enfants, sur leurs perturbations cognitives ; je rappelle aussi que le lien a été établi sur la récurrence du cancer de la prostate ; ça a été établi, il n’y a pas de contestation(s), y compris de l’Etat. » La tonalité est plutôt affirmative. Et Serge Letchimy d’en venir à certains acquis de cette ‘commission d’enquête parlementaire’ dont il assurait la présidence.

« C’était la condition de l’acceptation de la ‘commission d’enquête parlementaire’ »

« Cette commission d’enquête a établi plusieurs choses ; la première c’est la responsabilité de l’Etat, qui est indéniable », débuta le parlementaire, « parce que l’Etat a utilisé des systèmes dérogatoires pour donner une multitude d’autorisations, jusqu’à entériner l’homologation du produit en 1986. Je rappelle que l’Etat a accordé une prolongation de l’utilisation (du produit) entre 1990 et 1993, dans des conditions scabreuses. (…) Trois ministres ont déclaré, lors de la commission d’enquête parlementaire, que la responsabilité de l’Etat était engagée. » Un sujet fondamental dans ce scandale – celui de la responsabilité donc -, qui sembla inspirer au député la suite de son propos. « La responsabilité des planteurs de bananes et des professionnels de la banane est aussi engagée », assura-t-il en effet, « il y a une procédure (judiciaire, ndr) qui est en cours, et dans le processus de la commission d’enquête on nous a imposé – c’était la condition de l’acceptation de la ‘commission d’enquête parlementaire’ – de ne pas investiguer sur les procès (plutôt les plaintes, ndr) qui sont en cours. » De telles ‘’investigations’’ relèvent en effet de la compétence exclusive de l’autorité judiciaire, comme le rappelait en son temps (mai 2019) l’ancienne ministre de la Justice, Nicole Belloubet, à l’actuel président de l’Assemblée Nationale quant au « périmètre » de cette commission d’enquête parlementaire. Serge Letchimy de poursuivre : « Mais il n’y a pas de doute que les importateurs, notamment la société Lagarrigue, étaient à la fois importateurs et revendeurs pour les groupements de bananes, et en même temps, à un moment donné, ont pris le relais de la production chlordécone – appelée curlone à ce moment-là – une production faite entre le Brésil et la France. Ce n’est pas contestable, ce n’est pas contesté. Donc cette responsabilité est extrêmement importante ; il y a des procédures qui sont en cours, nous avons tous les documents – qui d’ailleurs avaient été ‘perdus’ et qui ont été remis, à ma demande. »

« On nous installe dans une distribution de miettes de solutions »

Evoquant alors la célérité étasunienne dans le traitement de la pollution par la maudite molécule de l’usine de Hopewell aux USA (fermeture de la structure, procès, indemnisation des personnes impactées dans leur santé et suivi de leurs familles dans les années 70 !), Serge Letchimy de lancer : « Je le dis comme je le pense, à ce rythme-là, à ce rythme molòkòy des Plan Chlordécone, on est partis pour 100 ans ! ». Une punchline aux accents de préambule. « Les Plan Chlordécone en moyenne, c’est 3 à 4 millions d’euros par an », débuta le parlementaire, « mais la seule mobilisation pour faire les tests sur les sols, pour connaître tous les sols pollués et leur niveau de pollution, c’est 25 millions d’euros. Si on voulait pour la Martinique et la Guadeloupe faire tous les tests pendant 1 ou 2 ans, il fallait mettre 25 millions. » Des conclusions semblant lui inspirer la position explicite qui suit. « On nous propose, on nous donne et on nous installe dans une distribution de miettes de solutions », souligna ainsi Serge Letchimy. Avant d’ajouter aussitôt : « Parce que l’ampleur du drame n’a rien à voir avec les solutions apportées, et surtout les moyens qui sont mis en oeuvre. Si vous ne faites pas le lien entre le sol, le terrain, la santé, l’eau, la pêche, le développement économique, ce n’est pas bon. Et si vous ne faites pas le lien pour établir une mutation du développement agricole à partir de ce malheur, vous ne projetez absolument rien. » Un ‘’vous’’ certes étatique mais également péyi, en termes de volonté politique. Et Serge Letchimy de poursuivre, pointant de nouveau cette question centrale des moyens, notamment financiers. « Dans le rapport de la ‘commission d’enquête parlementaire’ vous avez 5 possibilités de dépollution des sols », indiqua le député, « et les recherches concernant les méthodes de dépollution – soit en biodégradation ou en introduction de produits chimiques – ça a des conséquences, ça nécessite des expériences, en laboratoires et sur le terrain, pour pouvoir entrer dans un processus qui peut être un énorme chantier pour la Martinique de demain. Mais avec quels moyens, quels financements ? ». Une interrogation décidément récurrente : comment pourrait-il en être autrement eu égard à l’ampleur et pérennité annoncée de la catastrophe ? Et le ton de Serge Letchimy de se faire parfois plus que solennel : grave.

« On a tout fait, par la chlordécone,

pour donner ce sentiment d’injustice… »

« Pour moi l’Etat ferait une très grave erreur de considérer qu’on peut continuer à mépriser la dignité humaine comme ça, qu’on peut continuer à dire que les martiniquais doivent vivre avec le chlordécone, considérer qu’il faut avoir une gestion à distance », affirma-t-il en effet, « et si j’ai une alerte à faire, là on a la plus belle possibilité de faire jonction entre nos graves difficultés économiques, nos graves difficultés d’ordre social, la situation de dégradation en termes de chômage – des jeunes notamment -, la situation du post-colonialisme et post-esclavagisme qui n’est pas réglée clairement ; si on veut une conjugaison des problèmes, conduisant à avoir vraiment le sentiment d’être méprisé.e.s, hé bien on a tout fait, par la chlordécone, pour donner ce sentiment d’injustice. » Pawòl-la di… . Très présente dans l’argumentaire de Serge Letchimy, la proposition, par ses soins, d’une loi-cadre. De quoi s’agit-il ? « La loi-cadre, la loi d’orientation, permet de garantir un budget pluriannuel, sur 15 à 20 ans », expliqua le parlementaire, « avec un élément de programmation des recherches, des travaux, des indemnisations à faire – parce qu’on parle de ‘’réparations’’ ; la réparation sé pa ba an péchè 10.000 euros épi fini épi sa : c’est l’accompagner dans une mutation très profonde. Donc ça doit être vu de manière transversale, dans le cadre d’un dispositif législatif, réglementaire, budgétaire, financier et fiscal. Mais ce n’est qu’une loi qui peut le faire ; ce n’est pas demander à l’Etat de régler le problème : c’est créer les conditions et le cadre pour régler le problème. C’est pour ça qu’on a proposé une loi-cadre. Et c’est pour ça qu’on a proposé aussi qu’il y ait réparations, avec indemnisations. » Nous y reviendrons.

Serge Letchimy qui, en outre, plaida vigoureusement pour une diversification agricole plus forte sous nos cieux, et, à l’écouter, pour une sorte de rééquilibrage plus équitable entre les aides financières données à la « production bananière » et celles attribuées à cette diversification (le député argua notamment d’une ‘aide au fonctionnement’ du « même niveau que pour la banane » en faveur d’une vingtaine d’autres produits péyi, ndr). « Nous considérons aussi qu’il faut absolument réserver 30% des terres agricoles en friches à cette diversification agricole », poursuivit le parlementaire, « on a des centaines d’hectares qui sont en train de devenir des espaces forestiers parce que pas utilisés. Comment on finance ça ? Il faut qu’il y ait un ‘POSEI diversification’. » Et Serge Letchimy d’indiquer également être favorable à l’activation des laboratoires ‘’locaux’’ pour la recherche, les tests, etc. « Donc l’implication locale doit être très forte pour ne pas laisser la seule main au préfet, qui est de passage pour 3 ans », déclara-t-il.

« Je ne suis pas à favorable à une ‘indemnisation-distribution’ »

Sur la question des indemnisations dues par les hautes autorités de ‘lòt bò’, le député eut alors des accents intraitables. « Lorsqu’un peuple a été traumatisé, blessé, et que l’Etat a donné des autorisations en utilisant volontairement le système dérogatoire pour pouvoir répondre aux demandes des planteurs de l’époque, la responsabilité est engagée », souligna Serge Letchimy, « et quand cette responsabilité est engagée on l’assume. » Et d’ajouter : « Mais l’Etat ne doit pas espérer et attendre qu’une décision de justice vienne ‘demander’ des réparations – c’est ce que l’Etat attend a priori, que la Justice se prononce. (…) Cependant je ne suis pas personnellement favorable à une ‘indemnisation-distribution’. C’est-à-dire ou ka ba chak moun-lan 10.000 euros, épi fèmen bouch-ou. Pass lè ou ka ba moun-lan lajan-tala, i ni kansè-a kanmèm… . Je suis pour une réparation contenant de l’indemnisation, pour accompagner les gens par rapport à leur malheur en matière de santé et d’agriculture, et en même temps pour accompagner la Martinique à sortir par le haut d’une situation dramatique. »

Une responsabilité financière qui, à écouter Serge Letchimy, ne pas doit pas incomber exclusivement aux seules autorités étatiques. Ecoutons-le de nouveau. « Quand j’ai proposé que le principe ‘pollueur-payeur’ soit appliqué dans la circonstance, je considère – et je le dis clairement – que les producteurs de bananes ont un geste extrêmement important à faire », affirma-t-il en effet, « parce que ce n’est pas normal que ce drame vienne justement, pour l’alimentation productiviste, de l’évolution de la banane, et que sur le plan du financement ce sont les mêmes qui en tirent un maximum de profits. Donc il n’y pas que l’Etat qui doit payer. Il y a aussi la responsabilité pénale et civile devant la Justice – ça c’est l’affaire de la Justice –, mais il y a aussi financièrement à participer sur des problèmes de recherche, d’indemnisations, de dépollution de sols, etc. » A suivre ?

Sur cette question des indemnisations, il est en dernier lieu à noter que le préfet de Martinique, Stanislas Cazelles, a récemment indiqué à France-Antilles (dans son édition des 25, 26 et 27 septembre derniers, ndr) que « les travailleurs agricoles victimes de la chlordécone vont être indemnisés. (…) La loi a été votée fin 2019 et le décret d’application est en cours d’examen au Conseil d’Etat. Il (le décret, ndr) doit être publié dans les prochaines semaines et il nous faudra ensuite créer un guichet, en Martinique, pour que les personnes concernées, chefs d’exploitation ou salariés qui sont malades, puissent être indemnisées. » Des propos qui appellent cette interrogation : le ‘’fameux’’ lien de causalité « directe » entre « exposition » des travailleuses et travailleurs des bananeraies à la maudite molécule et cohorte de maladies/pathologies, aurait-il enfin été reconnu par nos hautes autorités étatiques ?

                                                                                                             Mike Irasque

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