Octroi de mer, transformation et coopération régionale : construire un écosystème martiniquais
TRIBUNE
La souveraineté alimentaire martiniquaise ne se gagnera ni par la seule baisse des prix ni par le soutien isolé à quelques filières. Elle suppose de relier la production agricole, la transformation, la recherche, la formation, la logistique, le financement et les débouchés.
Cette ambition se heurte toutefois à une réalité institutionnelle. La Martinique ne maîtrise pas seule sa politique douanière et fiscale. Elle doit composer avec le droit européen, les compétences de l’État, les contraintes budgétaires des collectivités et la taille limitée de son marché.
La question n’est donc pas seulement de produire davantage. Elle est de créer les conditions permettant aux entreprises martiniquaises de transformer, d’investir, de coopérer et de vendre au-delà de l’île.
Faire de l’octroi de mer un outil productif
Le débat sur l’octroi de mer s’est principalement concentré sur la vie chère. La suppression des taux appliqués à 54 familles de produits de grande consommation, prévue jusqu’au 17 décembre 2027, répond à une urgence sociale. Elle ne constitue cependant pas une politique industrielle.
Une baisse de fiscalité peut réduire le prix de certains produits, mais elle ne crée ni usine, ni compétence, ni chaîne logistique, ni débouché durable.
La pensée de Friedrich List peut ici éclairer le débat. L’économiste allemand considérait qu’une industrie naissante pouvait bénéficier d’une protection temporaire, à condition que celle-ci serve la montée en compétence, l’investissement productif et la création d’emplois.
Transposée à la Martinique, cette approche ne consisterait pas à protéger indistinctement toutes les productions locales. Elle conduirait à alléger la fiscalité applicable aux équipements et aux intrants indispensables à la transformation, tout en examinant avec prudence le traitement des produits importés directement concurrents d’activités locales émergentes.
Toute protection devrait être assortie d’engagements vérifiables. Quels volumes sont transformés localement ? Quelle part de la valeur ajoutée reste sur le territoire ? Combien d’emplois sont créés ? Quels investissements sont réalisés ? Les entreprises bénéficiaires améliorent-elles leur productivité ?
Une protection sans objectif ni échéance risque de figer les rentes. Une protection ciblée, évaluée et limitée dans le temps peut contribuer à amorcer une activité industrielle.
La Martinique ne peut cependant pas décider seule d’une telle réforme. L’octroi de mer relève d’un régime dérogatoire autorisé par l’Union européenne. Toute évolution doit respecter le droit européen, les règles de concurrence et les compétences respectives de l’État et de la Collectivité Territoriale de Martinique.
Diversifier sans opposer les filières
La transformation locale ne peut progresser sans une matière première disponible, régulière et adaptée aux besoins des entreprises. Une politique agroalimentaire suppose donc une politique agricole capable d’accompagner la diversification.
Le POSEI joue un rôle majeur dans le soutien à l’agriculture des régions ultrapériphériques. La banane occupe une place historique et demeure une filière structurante. Le débat ne devrait donc pas l’opposer mécaniquement aux productions destinées au marché intérieur.
L’enjeu consiste à organiser la complémentarité entre les filières exportatrices, les cultures destinées à la consommation locale, les productions susceptibles d’alimenter la transformation, les plantes à valeur médicinale ou cosmétique et les activités capables de s’inscrire dans une stratégie caribéenne.
Sans matière première diversifiée et contractualisée, aucune réforme fiscale ne suffira à faire émerger une industrie agroalimentaire solide.
Développer un véritable cluster
Protéger une activité naissante ne suffit pas à la rendre compétitive. C’est l’un des enseignements des travaux de Michael Porter sur les clusters.
La compétitivité d’un territoire dépend de la coopération entre entreprises, centres de recherche, organismes de formation, financeurs et institutions publiques. Cette proximité favorise la mutualisation, l’innovation et la réduction des coûts.
La Martinique dispose déjà d’un point d’appui avec INOVAGRO. Constituée en octobre 2010 sous l’impulsion du Pôle Agroalimentaire Régional de Martinique, cette grappe réunit une vingtaine d’entreprises et un réseau d’acteurs publics et privés.
Cette coopération reste cependant insuffisante pour former un écosystème industriel complet. Les entreprises demeurent dispersées et supportent des coûts élevés d’équipement, de certification, de conditionnement, de stockage, de transport et de prospection commerciale.
Avec un marché intérieur d’environ 350 000 habitants, la Martinique ne peut pas toujours amortir seule des investissements industriels lourds. Elle doit rechercher la différenciation par la qualité sanitaire, la traçabilité, l’innovation, l’identité caribéenne et la production de séries adaptées à des marchés spécialisés.
La mutualisation pourrait concerner les équipements de transformation, les laboratoires, la formation aux normes sanitaires, les emballages, le stockage, le transport, la prospection et les réponses aux appels d’offres. Il ne s’agit pas de réunir artificiellement des entreprises différentes, mais de déterminer les fonctions qu’elles peuvent partager sans perdre leur identité commerciale.
La CARICOM ne garantit aucun marché
L’adhésion de la Martinique comme membre associé de la CARICOM constitue une étape institutionnelle importante. Elle renforce sa présence dans l’espace caribéen et peut faciliter le dialogue avec les États de la région.
Elle ne signifie toutefois ni accès douanier préférentiel automatique, ni libre circulation des marchandises martiniquaises. Les entreprises restent confrontées aux règles d’origine, aux droits de douane, aux normes sanitaires, aux procédures administratives, au coût du fret, à l’irrégularité des liaisons maritimes et aux différences de devises.
La CARICOM doit donc être considérée comme un levier diplomatique et institutionnel, non comme un débouché commercial garanti.
La stratégie régionale devra être progressive. Les entreprises martiniquaises pourraient commencer par consolider leurs partenariats avec la Guadeloupe, la Guyane et quelques marchés voisins. Cette première échelle permettrait de tester les produits, les volumes, les formalités et les conditions de livraison.
Une entreprise isolée peut disposer d’un excellent produit sans avoir les volumes, les capacités de stockage ou les moyens commerciaux nécessaires pour servir régulièrement un marché extérieur. La coopération doit donc produire des services concrets, regrouper les marchandises, harmoniser les emballages, établir des calendriers de livraison et sécuriser la qualité.
Une plateforme ne crée pas les débouchés
Le projet de marché porté par la CTM devra être précisément présenté. Sa dénomination, sa localisation, son budget, son calendrier, son maître d’ouvrage et ses fonctions doivent être clarifiés.
Une telle plateforme pourrait organiser les relations entre producteurs, transformateurs, restauration collective et acheteurs régionaux. Son efficacité dépendra néanmoins de sa gouvernance, de ses capacités de stockage, de la maîtrise de la chaîne du froid, de règles transparentes d’accès et de volumes contractualisés.
Une infrastructure logistique ne crée pas automatiquement un marché. Elle ne devient un outil d’industrialisation que si elle est reliée à une demande solvable, à des contrats et à une production régulière.
Reconnaître la place des femmes
Une stratégie productive serait incomplète si elle ne prenait pas en compte les personnes qui font vivre la chaîne alimentaire.
Les femmes ont contribué à la transmission des techniques de transformation, de conservation et de préparation des produits locaux. Cette contribution se poursuit aujourd’hui dans l’agroalimentaire, l’herboristerie, la cosmétique et la valorisation des coproduits agricoles.
Selon le mémento de la DAAF fondé sur le recensement agricole de 2020, elles représentaient 17 % des chefs d’exploitation, coexploitants ou associés et 22 % des actifs agricoles permanents.
Ces chiffres ne mesurent pas l’ensemble du travail administratif, commercial, familial ou entrepreneurial accompli. L’accès des femmes au foncier, au crédit, aux réseaux professionnels et aux responsabilités doit donc être pleinement intégré à la politique agricole et industrielle.
Passer des filières à l’écosystème
La souveraineté alimentaire ne peut plus être pensée filière par filière. La banane, les tubercules, les plantes médicinales, les légumes, la pêche, la cosmétique et les produits transformés ne répondent pas aux mêmes marchés. Ils peuvent néanmoins partager des outils de recherche, de formation, d’équipement, de transport, de stockage, de certification, de financement et de prospection.
Le PARM, INOVAGRO, la Chambre d’agriculture, l’AMPI, l’Université des Antilles et la CTM disposent de compétences utiles. Le risque est qu’ils travaillent selon des calendriers et des indicateurs séparés.
Une stratégie territoriale exige un tableau de bord commun, des objectifs chiffrés, un responsable politique identifié, un suivi indépendant et une représentation des producteurs, des entreprises et des consommateurs.
Oser, mais évaluer
Friedrich List rappelle qu’une activité naissante peut avoir besoin de temps et de protection. Michael Porter montre que cette protection ne suffit pas à construire une compétitivité durable.
La fiscalité ne remplacera jamais la productivité. Un cluster ne remplacera pas le financement. Une adhésion institutionnelle ne remplacera pas une stratégie commerciale. Une infrastructure ne remplacera pas les contrats.
La Martinique dispose pourtant d’entreprises innovantes, de savoir-faire, de filières historiques, d’une identité caribéenne et d’un cadre européen exigeant en matière de normes et de traçabilité.
Elle devra maintenant choisir ses priorités, définir les productions à soutenir, mutualiser certains équipements, sélectionner les marchés régionaux à prospecter et demander des contreparties précises aux bénéficiaires des politiques publiques.
Produire ne suffit pas. Protéger ne suffit pas davantage. Sans capital-risque et sans défiscalisation de l’investissement productif, aucun écosystème ne pourra durablement financer ses équipements, ses certifications et son ouverture régionale.
C’est à cette condition que l’octroi de mer pourra devenir davantage qu’un instrument de lutte contre la vie chère et participer à une véritable stratégie productive.
Mikaël Glondu-Monnerville
Cet article s’appuie sur les travaux de l’Atelier du Chef Mika et sur des données publiques provenant notamment de la CTM, de la DAAF Martinique, de la Douane, du Sénat, d’Agreste, du PARM, d’INOVAGRO et de la CARICOM.





