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    Home » Travail : deux visions pour remettre la France sur une trajectoire durable
    Repère

    Travail : deux visions pour remettre la France sur une trajectoire durable

    décembre 8, 2025Aucun commentaire
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    Dans un contexte de déficits publics persistants, de stagnation de la productivité et d’inquiétudes croissantes sur le pouvoir d’achat, la question du travail revient au cœur du débat politique français. Faut-il surtout réformer les incitations financières et l’organisation du temps de travail, ou engager une transformation profonde de la qualité du travail et du modèle productif ? Deux analyses, signées respectivement par Bertrand Martinot et Franck Morel d’un côté, et par Bruno Palier de l’autre, offrent un éclairage contrasté sur les leviers de sortie de crise.

    Le travail comme angle mort du débat public

    Pour Bertrand Martinot, qui publie avec Franck Morel Le travail est la solution, le pays souffre d’une forme d’aveuglement collectif : depuis deux décennies, les forces politiques ont délaissé la question du travail comme objet politique. Le débat s’est focalisé sur les prélèvements, les droits sociaux ou la redistribution, mais très peu sur l’organisation du travail lui-même. Les auteurs voient dans le vote massif des actifs pour des partis « hors système » le signe d’un malaise profond, lié aux conditions, à la rémunération et aux perspectives offertes par le travail.

    Un travail qui ne paie plus : la mécanique fiscale en cause

    Le diagnostic posé est sévère. En France, le travail est trop taxé, et surtout trop indirectement. Le financement de la protection sociale repose désormais à 54 % sur d’autres ressources que les cotisations assises sur les salaires. Cette dilution brouille le lien entre travail, rémunération et droits sociaux. Les marges de manœuvre fiscales étant saturées, aucune réforme d’assiette — ni un transfert vers le capital, ni une TVA sociale — ne peut, seule, redonner sa cohérence au système. D’où un sentiment diffus que « le travail ne paie plus », alimenté par une mécanique devenue illisible pour les salariés.

    Travailler davantage pour gagner davantage

    La question du pouvoir d’achat est centrale. Les Français travaillent moins que la moyenne européenne, sans bénéficier du supplément de productivité qui avait longtemps compensé cette singularité. Pour Martinot et Morel, il faut donc réformer profondément les règles de durée du travail. Cela passe par la libération de la négociation sur les seuils d’heures supplémentaires, par un allègement massif des charges sur ces heures et par une simplification du régime du forfait-jours, aujourd’hui jugé trop rigide. Leur objectif est explicite : reconnecter l’effort au revenu et offrir une réponse concrète aux attentes salariales.

    La pénibilité : un système à repenser

    Concernant l’usure professionnelle, les dispositifs actuels — Compte professionnel de prévention (C2P) et carrières longues — ne parviennent pas à traiter efficacement les situations de pénibilité. Les auteurs plaident pour un transfert de responsabilité aux branches professionnelles, qui seraient mieux à même d’identifier les risques réels, de concevoir des mécanismes de prévention et de financer, via des cotisations dédiées, des dispositifs de retraite anticipée adaptés à chaque secteur.

    Le partage de la valeur au cœur des tensions sociales

    La part du travail dans la valeur ajoutée reste stable, mais les tensions sociales sont nourries par d’autres facteurs : concentration patrimoniale, flambée des prix immobiliers, sentiment de déclassement des classes moyennes. Pour répondre à ce malaise, Martinot et Morel proposent de généraliser la participation des salariés au capital des entreprises et de créer un pilier obligatoire de retraite par capitalisation, universel et accessible à tous, afin de rééquilibrer la répartition de la richesse au-delà du simple salaire.

    Bruno Palier : sortir du modèle low cost

    À rebours de cette approche plus structurelle et fiscale, Bruno Palier insiste sur un autre angle mort : la qualité du travail. Selon lui, la France a trop longtemps privilégié une stratégie économique fondée sur la compression des coûts plutôt que sur l’investissement dans les compétences, l’innovation et la qualité des emplois. Ce modèle, adapté à une économie de moyenne gamme, a atteint ses limites. Il produit des conditions de travail dégradées, une intensification des tâches, une faible autonomie, une précarité persistante pour les jeunes et les moins qualifiés, ainsi qu’une stagnation de la productivité.

    La qualité du travail, clé de la productivité durable

    Pour Palier, la relation entre qualité du travail et performance économique est aujourd’hui largement documentée. Les entreprises qui investissent dans de bonnes conditions de travail, des parcours de carrière, une organisation participative et une montée en compétences sont plus innovantes, plus productives et mieux armées pour fidéliser leurs salariés. La transformation nécessaire n’est donc pas uniquement sociale : elle est aussi économique et stratégique. Une économie fondée sur le « haut de gamme » plutôt que sur le low cost serait mieux positionnée à l’international et offrirait une croissance plus durable.

    Deux visions, un même constat : la nécessité d’un nouveau compromis social

    Si les analyses diffèrent, une conclusion les rapproche : la France doit redéfinir son contrat social autour du travail. Pour les uns, cela passe par la levée des rigidités, la restauration de l’incitation à travailler et un partage renouvelé de la valeur. Pour les autres, la clé réside dans un investissement massif dans la qualité des emplois, les compétences et l’organisation du travail.

    Ces deux visions ne sont pas incompatibles. L’enjeu, pour le pays, pourrait bien être de les articuler : réformer les règles du travail pour restaurer la confiance et l’équité, tout en transformant en profondeur le modèle productif pour répondre aux défis économiques contemporains. La soutenabilité financière de l’État social, tout comme la cohésion du monde du travail, dépend désormais de cette capacité à réconcilier efficacité économique et qualité de vie professionnelle.

    Jean-Paul BLOIS

     

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