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    Dire toute notre histoire.

    mai 27, 2026Mise à jourmai 27, 2026Aucun commentaire
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    Versailles, le 22 octobre 1789 : « L’Assemblée nationale a reçu une délégation de gens de couleur libres de l’île de Saint-Domingue. Depuis des mois, ces Noirs affranchis et ces mulâtres des Antilles attendent ce moment avec impatience. Aussi est-ce avec fierté que Julien Raimond, un riche mulâtre, a lu en leur nom la pétition qu’ils avaient rédigée. Dans ce texte, ils font valoir qu’ils sont, au même titre que les colons blancs, propriétaires, français et libres. Ils demandent donc de siéger eux aussi à l’Assemblée et se prononcent en faveur du maintien de l’esclavage dans les colonies. Les députés les ont éconduits en termes polis et vagues. »

    Ce texte relatant des faits historiques, publié sur ma page FaceBook, m’a valu une volée de bois de balata vert de la part d’un internaute se décrivant « ni négriste ni ethnocentré », mais voyant pourtant là une manœuvre « négationniste » de ma part, tout à la fois « serpentesque et abjecte ». 

    Et cet homme –que je crois par ailleurs intellectuellement honnête et sincèrement choqué- de s’interroger sur les raisons pour lesquelles cette donnée historique a été diffusée par mes soins. 

    Son questionnement est justifié par la méconnaissance de l’Histoire, de toute notre histoire, ou à tout le moins par la prééminence de celle qui est communément diffusée et rabâchée chez nous, qui voudrait résumer l’horreur de l’histoire de la traite négrière et de l’esclavage à un affrontement entre les gentils Noirs esclaves et les méchants Blancs esclavagistes.

     Cette simplification excessive –et organisée ?- n’est certainement pas étrangère aux souffrances, aux blocages et aux oppositions qui se perpétuent dans notre société antillaise post-esclavagiste, ralentissant sans aucun doute son développement tout comme son apaisement. 

    En réalité l’histoire complexe de l’esclavage n’est pas noire et blanche, mais bien grise…

    C’est pourquoi l’association « Tous Créoles ! », dans son ambition de participer à l’édification d’une communauté antillaise solidaire, forte et affranchie de tout sectarisme, a inscrit dès 2007 dans ses statuts la mission « d’œuvrer afin de permettre aux personnes composant cette communauté d’apprendre à mieux se connaître et à se respecter, et ce dans leurs différentes singularités (…). Dans cette démarche il sera fait œuvre de mémoire utile, afin que le passé soit le tremplin d’un futur commun et partagé. (…) Des études et recherches seront conduites sur l’histoire de la société martiniquaise, pour en permettre une connaissance et une compréhension les plus justes et humanistes que possible, notamment de la période de l’esclavage ». 

    Autrement dit, à « Tous Créoles ! » nous pensons qu’il est indispensable car salutaire pour notre futur de bien connaître et de bien comprendre les différentes facettes de notre histoire, afin non pas de tenter d’amoindrir ni d’excuser l’horreur, mais afin de dépassionner le débat qui entoure la traite et l’esclavage qui constituent le point de départ de notre société. Pour enfin pouvoir regarder en face –c’est-à-dire en favorisant la raison plutôt que l’émotion- ces crimes contre l’humanité. 

    Nous croyons que la connaissance exhaustive de notre passé, comme de tous les esclavages, est de nature à nous permettre de construire un devenir apaisé.

    Avant la traite transatlantique et probablement avant la traite transsaharienne, qui consistaient dans l’exportation des esclaves, l’esclavage a de tout temps existé en Afrique, comme d’ailleurs dans toutes les sociétés humaines. Car l’homme est un loup pour l’Homme, et la nature humaine est d’une extrême complexité, la conduisant parfois à une abjecte inhumanité. Ces principes ignobles mais pourtant intangibles ont fait qu’au fil des siècles des hommes ont réduit d’autres hommes en esclavage, que des Blancs ont esclavagisé aussi bien des Blancs que des Noirs, que des Noirs ont esclavagisé aussi bien des Noirs que des Blancs. Et que des Arabes ont esclavagisé aussi bien des Noirs, des Blancs que des Arabes.

    Ce sont là des faits historiques. Pouvons-nous les nier ? Devons-nous les occulter ? Bien évidemment non, car il convient de porter sur ces choses un regard curieux et mesuré, ce qui ne veut pas dire complaisant. 

    Le 1er juillet 1789 Michel LUSSY, nègre libre, a cédé à François DODIÉ, mulâtre libre, marchand boucher à Saint-Pierre, Martinique, le nègre Jacob et le nègre Lazare pour le prix de 2.300 livres. Ce sont là des faits historiques. Pouvons-nous les nier ? Devons-nous les occulter ? Bien évidemment non, toujours en raison de la nécessaire connaissance de la complexité de notre passé.  

    En décembre 1845 deux planteurs blancs, les frères Charles et Octave de JAHAM, ont été acquittés à Fort-Royal, Martinique, alors qu’ils avaient fait subir à leurs esclaves noirs des tortures monstrueuses. Ce sont là des faits historiques. Pouvons-nous les nier ? Devons-nous les occulter ? Bien évidemment non, car il convient ne jamais oublier ces atrocités du passé.

    Les principes combinés « du loup et de la complexe nature humaine » ont fait que le libérateur haïtien Toussaint LOUVERTURE lui-même possédait une douzaine d’esclaves. C’est là un fait historique. Pouvons-nous le nier ? Devons-nous l’occulter ? Bien évidemment non, car nous avons à faire devoir d’histoire, toujours pour mieux pacifier notre vivre-ensemble de demain.

    Dire l’Histoire dans toutes ses dimensions ne saurait aucunement constituer une démarche révisionniste, ni une tentative de « dédouanement » d’une ethnie par rapport aux souffrances infligées à une autre ethnie. Se dédouaner de quoi, au fait ? 

    Les Blancs créoles d’aujourd’hui devraient-ils se sentir coupables ou responsables d’actes relevant de supposés ancêtres esclavagistes ?

     Les Antillais de couleur du XXIème siècle devraient-ils se sentir coupables ou responsables d’actes relevant de leurs lointains aïeux africains ? Bien évidemment non : chacun n’est redevable que de ses actes du présent, ainsi que du futur que ces actes permettent de construire.

    Le révisionnisme ne se situerait-il pas, aujourd’hui, plutôt du côté de ceux, diviseurs de notre société, qui ne reconnaissent pas à tous le droit de pouvoir s’exprimer sur notre passé. 

    Mais faut-il être obligatoirement descendant d’esclave pour parler de l’esclavage ? 

    De même, n’est-ce pas une forme de négationnisme, que de chercher à réfuter le sort douloureux des engagés blancs du XVIIème siècle, à propos desquels le professeur Jean BERNABÉ a écrit : « (…) leur sort était souvent pire que celui des esclaves ».

    Le rôle et les responsabilités des nations européennes, ceux des colons, de l’Église catholique et du monde musulman dans le crime imprescriptible de l’esclavage sont de nos jours plutôt bien connus et dénoncés. 

    Concernant l’implication des Africains, il convient par exemple de se reporter aux travaux du professeur Ibrahima THIOUB, directeur du département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal), et notamment d’une interview de lui publiée en 2008 dans le journal communiste L’Humanité. 

     Cet historien rappelle que ce n’est pas seulement en tant qu’objets ou victimes, mais également en tant que sujets actifs que des Africains ont participé à leur propre histoire ; il insiste sur la nécessité de regarder ce passé en face, quels que soient les risques de récupération, pour en conjurer les conséquences dans le présent. Il explique notamment, non sans courage : « Les Européens devaient rester sur la côte et attendre que des commerçants africains leurs amènent les marchandises dont ils ont besoin, de la gomme arabique, de l’or, de l’ivoire mais surtout des esclaves. (…) Il s’agissait d’un commerce assez complexe, avec des situations très variées, mais dans lequel les Européens n’avaient pas les ressources technologiques, politiques et militaires pour pénétrer à l’intérieur du continent et participer à la chasse aux esclaves, même s’ils ont pu le faire sporadiquement sur les côtes. (…) Il y a eu énormément [de mouvements de refus ou de résistance à ce commerce]. C’est d’ailleurs cela qui me fait m’opposer à la thèse selon laquelle les Africains n’avaient qu’un seul choix : être esclaves ou chasseurs d’esclaves ». Qui pourrait bien accuser Ibrahima THIOUB, historien reconnu mondialement, de procéder par ces déclarations à une « manœuvre serpentesque et abjecte » ?

    Le fait d’avoir commis un crime en bande organisée diminue-t-il la responsabilité de chacun des participants à ce crime ? Bien évidemment non, et en l’occurrence les responsabilités s’additionnent et s’amplifient, sans jamais s’absoudre l’une l’autre. Mais il est nécessaire de connaître et de reconnaître ces responsabilités. 

    Ainsi, souvenons-nous de cette démarche du pape Jean-Paul II en 1985 à Yaoundé au Cameroun, qui, au nom des Catholiques de l’Occident, avait demandé pardon « …à nos frères africains qui ont tant souffert de la traite des Noirs »,

     message qu’il reprit à Rome en implorant « …le pardon du ciel pour le honteux commerce d’esclaves auquel participèrent de nombreux chrétiens.»

    En octobre 2003, ce fut au tour des évêques africains réunis à l’île de Gorée au Sénégal de demander « …le pardon de l’Afrique à l’Afrique », en déclarant notamment : « Commençons donc par avouer notre part de responsabilité dans la vente et l’achat de l’Homme noir, hier et aujourd’hui… Nos pères ont pris part à l’histoire d’ignominie qu’a été celle de la traite et de l’esclavage noir. Ils ont été vendeurs dans l’ignoble traite atlantique et transsaharienne. »

    Enfin Christiane TAUBIRA, notre actuel ministre de la Justice, lors d’une session de l’Assemblée nationale béninoise à laquelle elle était invitée en 2004, avait dénoncé

     « le silence coupable » des parlementaires et gouvernants africains face à ce problème, estimant qu’ils avaient « …l’obligation de prendre position et de nommer ce crime. »

     Car il est un fait avéré que les nations africaines manifestent toujours de grandes réticences, voire carrément de la résistance, à ouvrir cette page douloureuse de leur histoire. Pour mémoire, ce n’est qu’en 1962 que le Yémen et l’Arabie Saoudite ont « officiellement aboli » l’esclavage…

    De son côté, par une démarche endogène, l’Occident a, depuis, aboli l’esclavage –y compris dans ses colonies africaines- reconnu sa culpabilité dans ce crime et a entamé une œuvre de repentance. 

    Dans ce contexte, les descendants des colons d’hier –les Békés d’aujourd’hui- doivent-ils et peuvent-ils procéder à de telles démarches ? 

    Bien que « Tous Créoles ! » ne soit absolument pas une organisation de propagande ou de défense du groupe des Békés (ce serait méconnaître celles et ceux qui participent à l’association, de toutes origines et de toutes couleurs, de toutes catégories sociales ou ethniques, comme simples membres ou comme administrateurs), nous devons nous intéresser à ce questionnement, dans la mesure où il suscite des débats au sein de notre société. Il nous apparaît que ce groupe socio-ethnique des Blancs créoles n’est pas une communauté constituée ni homogène, ni une association organisée, pas plus qu’une église ayant élu son pape, ou désigné son porte-parole. Dès lors, qui pourrait bien les représenter ou s’exprimer en leur nom ? 

    Nous avons retenu que jusqu’ici leur seule action publique les engageant de façon collective serait le texte demandant dès 1998 que l’esclavage soit reconnu comme étant un crime contre l’Humanité, texte signé par plus de 400 d’entre eux. Nous étions trois ans avant la loi TAUBIRA.

    La fondamentale quête de la vérité historique que nous appelons de nos vœux n’aurait-elle d’ailleurs pas dû inciter Aimé CÉSAIRE à revendiquer ses racines européennes avec autant de ferveur que ses racines africaines ? Si son combat victorieux pour redonner fierté aux Noirs via le mouvement de la Négritude s’est révélé absolument indispensable, son œuvre n’aurait-elle pas été encore plus universelle en se réclamant de ses deux mamelles nourricières, l’Europe et l’Afrique ? Car on peut s’apercevoir que sa pensée aura été autant marquée par le Quartier latin à Paris que par l’épopée de ses présumés ancêtres bambaras. Le poète aurait ainsi contribué à promouvoir cette créolité dont il s’est très justement réclamé en 1994 sur le quotidien Le Monde : « Je suis un créolisant, je suis un créolophone. Je n’ai jamais oublié que je suis un Nègre, que je suis un Martiniquais, que je suis Créole, que je suis créolophone ».

    Notre vigilance doit rester en éveil permanent, car au XXIème siècle l’esclavage dure et perdure. C’est en 1927 qu’Antoine de SAINT-EXUPÉRY est témoin de cette scène, qu’il décrit avec toute l’émotion que procure son talent, dans « Terre des Hommes » : « Parfois l’esclave noir, s’accroupissant devant la porte, goûte le vent du soir. Dans ce corps pesant de captif, les souvenirs ne remontent plus… à peine se souvient-il de l’heure du rapt, de ces coups, de ces cris, de ces bras d’homme qui l’ont renversé dans sa nuit présente. (…) Un jour pourtant, on le délivrera. Quand il sera trop vieux pour valoir ou sa nourriture ou ses vêtements, on lui accordera une liberté démesurée. Pendant trois jours, il se proposera de tente, chaque jour plus faible, et vers la fin du troisième jour, toujours sagement, il se couchera sur le sable. J’en ai vu ainsi à Cap Juby (sud Maroc), mourir nus. Les Maures (les Arabes)  coudoyaient leur longue agonie, mais sans cruauté, et les petits des Maures jouaient près de l’épave sombre, et, à chaque aube, couraient voir si elle remuait encore, mais sans rire du vieux serviteur. Cela était dans l’ordre naturel (…) Il se mêlait peu à peu à la terre. Séché par le soleil et reçu par la terre ».

    C’était en 1927. C’était hier. C’était aujourd’hui…

    Salutations créoles.


    Roger de JAHAM,

    Co-président de l’association « Tous Créoles ! »

    Nota bene: j’ai tenu à republier cette chronique de Roger De Jaham qui m’avait demandé il y a plus d’une vingtaine d’année de venir à ses côtés pour créer une association qui allait lutter contre l’intolérance, le dogmatisme qui accompagnait la démarche identitaire de certains. Cette tribune exprime à la fois la sensibilité, mais aussi le courage de ce visionnaire trop tôt parti. 

    Gérard Dorwling-Carter

     

     

     

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