LR conserve des élus, un réseau et un candidat – mais son ancien électorat a désormais deux destinations crédibles. La droite française n’a pas disparu. Elle n’a même probablement jamais pesé aussi lourd si l’on additionne ses différentes composantes. Mais Les Républicains ont perdu ce qui faisait leur force : la capacité à réunir le centre droit, la droite conservatrice et une partie des catégories populaires.
Le RN a capté une part de cette coalition. Emmanuel Macron, puis Édouard Philippe, en ont attiré une autre. Bruno Retailleau tente aujourd’hui de reconstruire l’espace intermédiaire. La question n’est donc plus de savoir s’il existe encore des électeurs de droite, mais s’ils ont encore une raison de voter ensemble.
De 20 % à moins de 5 %
Deux chiffres mesurent le séisme. En 2017, François Fillon obtient 20,01 % au premier tour de la présidentielle, malgré une campagne bouleversée par les affaires. Cinq ans plus tard, Valérie Pécresse recueille 4,78 %.
Les électeurs n’ont pourtant pas disparu. En 2022, parmi ceux qui avaient voté Fillon en 2017, 39 % choisissent Emmanuel Macron, 18 % Marine Le Pen, 12 % Éric Zemmour et seulement 21 % Valérie Pécresse. Toute l’histoire récente de LR est là : son électorat s’est partagé.
Macron a pris le centre droit, le RN l’autre moitié
Pour l’électeur Fillon libéral et pro-européen, une grande partie du macronisme était compatible avec ses convictions : économie de marché, soutien aux entreprises, réforme du travail, Europe, retraites et attractivité. Après près de dix ans, certains de ces électeurs ne sont plus des Républicains momentanément égarés : ils sont devenus centristes.
Sur l’autre versant, le RN a capté les électeurs préoccupés par l’immigration, la sécurité, l’identité, l’autorité et la souveraineté. Aux législatives de 2024, le RN et ses alliés atteignent 57 % chez les ouvriers et 44 % chez les employés. La droite populaire que Nicolas Sarkozy avait encore réussi à intégrer en 2007 a changé de centre de gravité. Pour beaucoup, le RN est désormais leur parti.
LR existe pourtant toujours
C’est le paradoxe : un parti tombé à 4,78 % à la présidentielle demeure puissant institutionnellement. LR conserve des maires, des sénateurs, des présidents de département et de région, ainsi que des parlementaires. Il reste notamment la première force du Sénat.
Cette infrastructure permet d’organiser une campagne, de trouver des candidats, d’obtenir des parrainages et de mobiliser des élus. Mais 2022 a rappelé une règle essentielle : les maires ne possèdent pas les voix de leurs administrés. L’implantation territoriale peut amplifier une dynamique présidentielle ; elle ne peut pas la créer.
Que reste-t-il de l’électorat LR ?
Un noyau identifiable : plus âgé, plus patrimonial, davantage composé de retraités, d’indépendants et de catégories favorisées. Il est plus libéral économiquement que l’électorat RN, plus conservateur que le centre sur l’immigration et la sécurité, mais aussi plus pro-européen que le RN.
Cet espace existe réellement, mais il paraît insuffisant pour atteindre le second tour. Le problème de LR n’est donc pas de conserver son noyau : il est de reconstruire une coalition autour de lui.
Retailleau a gagné LR, pas encore la droite
Bruno Retailleau a clarifié la ligne du parti : autorité, immigration, sécurité, travail, réduction des dépenses publiques, conservatisme et rupture avec le macronisme. L’électeur sait où le situer. Il bénéficie d’une bonne image chez les sympathisants LR et jusque dans une partie de l’électorat RN.
Il a ainsi redonné une identité politique au parti. Mais ses intentions de vote restent très inférieures au niveau nécessaire pour espérer le second tour. Retailleau est davantage apprécié que choisi. Des électeurs RN peuvent l’estimer tout en votant Bardella ; d’anciens électeurs Fillon peuvent le respecter tout en préférant Philippe.
Son défi consiste donc à transformer un candidat jugé crédible en candidat considéré comme utile.
Le piège Édouard Philippe
Édouard Philippe est probablement le concurrent le plus dangereux pour LR. Ancien membre du parti, ancien Premier ministre, pro-européen, réformiste, gestionnaire et préoccupé par la dette, il parle naturellement aux anciens électeurs Fillon partis chez Macron.
Ces électeurs n’ont pas besoin de revenir chez LR pour revenir à droite : ils peuvent voter Philippe. Horizons développe en outre un réseau d’élus locaux qui concurrence directement celui des Républicains.
LR doit donc répondre à une première question : pourquoi voter Retailleau plutôt que Philippe ? Sa réponse tient à une plus grande fermeté sur l’immigration, à l’autorité et à la rupture avec le macronisme.
Mais plus Retailleau insiste sur ces différences, plus une seconde question apparaît : pourquoi voter pour lui plutôt que pour Bardella ? Voilà l’étau. S’il se recentre, Philippe semble plus utile ; s’il se droitise, le RN demeure plus puissant.
Peut-on battre le RN sur l’immigration ?
Probablement pas par la surenchère. Le RN porte cette question depuis plusieurs décennies et dispose d’un avantage historique. Un électeur qui fait de l’immigration sa priorité a peu de raisons de quitter un parti installé au-dessus de 30 % pour un candidat LR situé beaucoup plus bas.
Retailleau doit donc déplacer la compétition. La question ne doit plus être : « Qui est le plus ferme ? », mais : « Qui est capable d’appliquer réellement une politique ferme ? »
Expérience gouvernementale, connaissance de l’État, faisabilité juridique, police, justice, prisons et lutte contre le narcotrafic : LR peut davantage se distinguer sur la compétence opérationnelle que sur la radicalité du discours.
La dette, deuxième terrain possible
Les finances publiques permettent à Retailleau d’attaquer simultanément le centre et le RN.
Au centre : vous aviez promis la réforme et la maîtrise des comptes, mais la dette demeure extrêmement élevée. Au RN : vos promesses sociales ne sont pas financées.
Retailleau peut ainsi tenter d’occuper une position originale, plus ferme que le centre sur l’autorité et plus crédible que le RN sur l’économie. C’est probablement son meilleur espace présidentiel. Mais la rigueur budgétaire reste plus populaire en théorie que lorsque viennent les économies concrètes.
Une droite populaire doit reparler du travail
LR ne peut construire sa campagne uniquement autour de l’immigration et de la dette. Pour redevenir une grande droite, il doit retrouver les catégories actives en parlant de travail, de salaire net, de pouvoir d’achat, d’industrie, de logement, de promotion sociale et de services publics.
Nicolas Sarkozy avait compris cette équation en 2007 avec le « travailler plus pour gagner plus », qui associait économie libérale et aspiration populaire. Retailleau doit retrouver une articulation comparable. La droite ne redeviendra pas populaire si elle parle uniquement à ceux qui possèdent déjà un patrimoine.
Moins d’État ne suffit plus
Les territoires populaires et ruraux demandent des médecins, des hôpitaux, des policiers, une justice, des transports et des services de proximité.
Une droite moderne ne peut donc plus promettre simplement « moins d’État ». Elle doit proposer moins de bureaucratie, mais davantage d’État là où il est indispensable. L’implantation locale de LR peut nourrir cette droite sociale et territoriale, car ses élus connaissent directement les besoins du terrain.
Les retraités, socle indispensable mais insuffisant
Retailleau dispose d’une bonne image parmi les seniors, qui participent fortement aux élections. Mais cet électorat est lui-même disputé : les retraités les plus modérés peuvent choisir Philippe, tandis que le RN progresse également parmi eux.
LR doit défendre les pensions, la santé, le patrimoine, la transmission, la sécurité et la stabilité. Les retraités peuvent lui fournir un socle ; ils ne peuvent lui apporter seuls les vingt points nécessaires à une qualification présidentielle.
L’alliance avec le RN : solution ou disparition ?
Une alliance électorale avec le RN peut produire des élus. Mais le rapport de forces a changé : elle consacrerait probablement la domination du RN plutôt qu’une réunification des droites autour de LR.
L’aile modérée pourrait partir vers Philippe, tandis que l’aile droite serait progressivement absorbée par le RN. LR sauverait peut-être des sièges, mais perdrait son autonomie. Une alliance pourrait ainsi protéger certains élus tout en détruisant le parti qui les a fait élire.
L’Europe continue de tracer une frontière
La distance entre LR et le RN s’est réduite. Le RN ne propose plus de quitter l’euro, soutient désormais l’Ukraine et revendique un effort militaire important. Les deux droites parlent de souveraineté, de frontières, de réarmement et d’industrie.
Elles restent néanmoins différentes sur le rapport au droit européen, l’intégration, la politique économique et certaines alliances. Cette frontière est vitale pour LR. S’il l’efface, Philippe peut récupérer durablement l’électorat pro-européen de l’ancienne droite.
Un chemin étroit vers le second tour
Le chemin existe encore, mais il est étroit. Retailleau peut progresser par accumulation : reprendre quelques points aux anciens Fillon partis chez Philippe, quelques autres au RN, mieux mobiliser le noyau LR, convaincre davantage d’actifs et profiter d’une fragmentation du centre ou de la gauche.
La véritable frontière se situe probablement autour de 14 ou 15 %. Tant qu’il reste vers 8 ou 10 %, LR apparaît comme une candidature de témoignage. À 14 ou 15 %, la perception peut changer et le vote utile commencer à travailler en sa faveur.
Et s’il y parvenait ?
LR possède peu d’électeurs de premier tour, mais pourrait disposer d’importantes réserves au second.
Face au RN, Retailleau récupérerait une grande partie du centre et certains électeurs de gauche. Face à la gauche, il attirerait le centre droit et une grande partie des électeurs RN. Sa position intermédiaire, handicap majeur au premier tour, pourrait alors devenir un avantage.
Encore faut-il se qualifier.
Les électeurs ont appris à voter séparément
Pendant longtemps, la droite gouvernementale réunissait le chef d’entreprise libéral, le retraité conservateur, le cadre européen, l’ouvrier sensible à l’autorité, l’indépendant, le catholique pratiquant et le propriétaire.
Aujourd’hui, ces électeurs disposent de plusieurs offres : Philippe pour certains, Bardella pour d’autres, Retailleau pour une troisième fraction. Le problème de LR n’est donc pas seulement de proposer un bon programme, mais de recréer une raison de voter ensemble.
Un parti-charnière plutôt qu’un parti disparu
La droite française n’a pas disparu. Si l’on additionne le RN, LR, Reconquête et une partie du bloc central, ses idées et ses électorats occupent une place considérable. Ce qui s’est effondré, c’est le monopole de la droite gouvernementale sur cet espace.
LR reste puissant localement, conserve des élus, possède un candidat et dispose d’une doctrine. Mais il n’est plus le passage obligé de l’électeur de droite souhaitant peser sur la présidentielle.
Il serait prématuré d’annoncer sa disparition : son réseau territorial demeure puissant et une crise du centre ou du RN pourrait rouvrir son espace. Il serait tout aussi prématuré de parler de renaissance : Retailleau a reconstruit un parti, pas encore une coalition présidentielle.
LR ressemble aujourd’hui à un parti-charnière. Il peut fournir des électeurs au centre ou au RN, des reports décisifs au second tour et des élus à une future majorité. Il peut donc peser fortement sur 2027 sans nécessairement se qualifier.
La question n’est plus de savoir s’il existe encore une droite française. Elle est de savoir si l’espace situé entre Édouard Philippe et le RN est encore suffisamment large pour porter Bruno Retailleau jusqu’au second tour.
À neuf mois de la présidentielle, la droite n’a jamais cessé d’exister. Ce qui n’est plus certain, c’est que Les Républicains soient encore capables de la réunir.





