La Martinique ne refondera pas son économie en se contentant de remplacer quelques importations par des productions locales. La transformation doit être plus profonde : faire de son identité créole, de son histoire et de sa situation caribéenne les fondements d’une stratégie conciliant autonomie, solidarité, production et ouverture régionale. À l’horizon 2050, l’enjeu est de passer d’une économie principalement administrée et dépendante à un territoire capable de choisir, de produire et d’exporter.
L’identité, fondement d’une stratégie économique
La question de l’identité martiniquaise ne relève pas seulement de la culture. Elle est aussi politique et économique. Une collectivité qui ne parvient pas à formuler un récit commun peine à définir ses priorités, à hiérarchiser ses investissements et à déterminer ce qu’elle veut produire, protéger ou transmettre.
L’identité n’est donc pas un supplément d’âme ajouté à une stratégie économique. Elle en constitue l’une des infrastructures.
Le Martiniquais est un être créole, issu du croisement des mondes, des langues et des mémoires.
Sa créolité n’est ni une faiblesse ni une identité inachevée. Elle est une construction originale née de la rencontre, souvent contrainte, entre l’Afrique, l’Europe, les peuples amérindiens, l’Inde et d’autres migrations.
Cette pluralité ne doit pas être envisagée comme une juxtaposition de communautés. Elle forme une histoire commune, certes conflictuelle, mais susceptible de nourrir un projet collectif.
La notion de cénesthésie, mobilisée par Tony Delsham dans Cénesthésie et l’urgence d’être, prend ici une portée politique. Elle désigne la conscience globale de soi et la capacité à éprouver la société comme un ensemble. Elle invite à construire un « Tout-Martinique » qui ne nie pas les différences, mais les inscrit dans une communauté de destin.
Une Martinique sûre de sa pluralité n’a pas à choisir entre l’Afrique, l’Europe, la Caraïbe et le monde.
Elle peut transformer cette diversité en avantage stratégique : capacité de médiation, maîtrise de plusieurs univers culturels et aptitude à créer des produits, des services et des récits exportables.
Une dépendance inscrite dans l’histoire
L’identité martiniquaise est également économique. La trajectoire du territoire reste marquée par l’économie de plantation, le commerce triangulaire et l’exploitation de la canne à sucre. Ce système a produit des fortunes, structuré les paysages et installé des hiérarchies sociales durables, tout en reposant sur la traite négrière et l’esclavage.
Le rhum est ainsi bien davantage qu’une production agricole. Il constitue l’un des héritages industriels d’une histoire faite de violence, mais aussi d’adaptation économique. La filière canne-sucre-rhum demeure structurante, même si son poids n’est plus celui qu’elle occupait dans l’économie coloniale.
Les faillites, la surproduction, la rigueur du crédit colonial, la concurrence du sucre de betterave et la disparition de nombreuses unités industrielles ont aussi laissé une mémoire durable. Une mémoire faite de déclassement, de prudence et de méfiance à l’égard du risque productif.
La départementalisation de 1946 a profondément transformé la société martiniquaise. Elle a permis des progrès considérables en matière de droits sociaux, d’infrastructures, de services publics et de niveau de vie. Mais cette prospérité réelle s’est accompagnée d’un modèle largement fondé sur les transferts publics et les importations.
En 2024, la Martinique a importé pour 3,399 milliards d’euros de marchandises, contre 397 millions d’euros d’exportations. Le déficit commercial atteignait ainsi environ 3 milliards d’euros. Les produits alimentaires, les boissons et le tabac représentaient à eux seuls 571,2 millions d’euros d’importations.
Ce déséquilibre n’est pas un accident conjoncturel. Il révèle la structure même de l’économie martiniquaise.
Il faut cependant éviter les explications psychologiques trop simples. La prudence entrepreneuriale ne découle pas uniquement des traumatismes de l’histoire. Elle résulte aussi de contraintes très actuelles : étroitesse du marché intérieur, coût du foncier, éloignement des fournisseurs, prix du fret et de l’énergie, faiblesse des économies d’échelle et accès difficile au crédit pour les TPE-PME.
La refondation devra donc répondre à une double exigence : libérer l’initiative et sécuriser la prise de risque.
Les institutions doivent orienter le changement
Le patronat martiniquais n’est pas un bloc homogène. Il rassemble de grands groupes de distribution et d’importation, souvent en position de force sur des marchés captifs, mais également une multitude de TPE-PME sous-capitalisées.
Une entreprise de distribution dépendante des importations n’a pas les mêmes intérêts qu’une coopérative agricole, un atelier de transformation, une entreprise numérique ou un producteur d’énergie renouvelable.
Le changement de modèle ne peut donc reposer sur la seule bonne volonté des entrepreneurs. Il exige un arbitrage politique. Les institutions doivent modifier les incitations, sécuriser le risque productif, orienter la commande publique et rééquilibrer les rapports entre économie de rente, économie d’importation et économie de production.
À l’horizon 2050, la politique économique martiniquaise devrait poursuivre quelques priorités claires : réduire les importations stratégiques, augmenter la valeur ajoutée produite localement, renforcer la capitalisation des TPE-PME, faire des transitions énergétique et alimentaire un projet industriel et transformer la situation géographique de la Martinique en ressource régionale.
Une subvention ponctuelle peut aider une entreprise à survivre. Elle ne suffit pas à construire une base productive. Le soutien public doit favoriser l’investissement, la mutualisation, la recherche appliquée, la formation et l’accès aux marchés.
L’épargne disponible sur le territoire pourrait être davantage orientée vers des fonds régionaux d’investissement, des sociétés coopératives, des obligations territoriales et des mécanismes de garantie. Une entreprise insuffisamment dotée en fonds propres ne peut ni moderniser ses équipements, ni absorber les délais de paiement, ni résister aux variations du fret et de l’énergie.
Produire avec moins de dépendance
La dépendance alimentaire ne peut être dissociée des dépendances énergétique et logistique. Une unité qui importe ses emballages, son énergie, ses équipements, ses intrants et parfois ses matières premières ne crée qu’une valeur locale partielle.
La transition énergétique doit donc devenir une véritable politique industrielle. Il ne s’agit pas seulement d’installer des équipements renouvelables, mais de réduire durablement les coûts de production et de sécuriser le fonctionnement des entreprises.
Le solaire, le stockage, la maîtrise de la consommation et la valorisation des déchets organiques peuvent permettre aux exploitations agricoles, aux entreprises agroalimentaires et aux bâtiments publics de produire une partie de leur énergie.
L’eau constitue un autre enjeu stratégique. L’agriculture, l’industrie alimentaire, le tourisme et les services urbains dépendent d’un approvisionnement fiable. Les compétences acquises dans le traitement, la réutilisation, la prévention des fuites et l’adaptation climatique pourraient devenir des services exportables dans la Caraïbe.
La Martinique offre également un terrain favorable à l’économie circulaire. Les déchets organiques et les coproduits agroalimentaires peuvent être transformés en énergie, en aliments pour animaux, en matériaux, en ingrédients ou en produits cosmétiques.
Cette orientation suppose une recherche appliquée associant l’Université, les centres techniques, les entreprises et les collectivités. Conservation des fruits, réduction des pertes, conditionnement tropical, adaptation des cultures et maîtrise des risques sanitaires doivent devenir des priorités. La compétence est désormais une infrastructure aussi importante que le port, la route ou l’entrepôt.
Faire de la Caraïbe un espace économique
La Martinique ne pourra refonder son économie en demeurant enfermée dans une relation presque exclusivement verticale avec l’Hexagone et l’Union européenne. En 2024, la France hexagonale fournissait 57,7 % de ses importations et recevait 43,5 % de ses exportations. La Caraïbe ne représentait que 1,2 % de ses importations.
Il ne s’agit pas de rompre avec la France ou l’Europe, mais de diversifier les partenariats. Une économie résiliente n’est pas une économie sans dépendance. C’est une économie qui évite qu’une dépendance unique puisse paralyser tout le système.
La Martinique peut valoriser sa position d’interface en devenant une plateforme de services, de certification, de formation, d’ingénierie et de distribution. Sa stratégie doit être sélective et privilégier les secteurs dans lesquels elle dispose d’avantages réels : agroalimentaire haut de gamme, rhum, ingrédients tropicaux, ingénierie de l’eau et de l’énergie, santé, formation, tourisme culturel et gastronomique, technologies numériques et maîtrise des normes européennes.
La Martinique ne gagnera pas la compétition régionale par les volumes. Son avantage doit reposer sur la qualité, la différenciation, la fiabilité et la combinaison des standards européens avec une connaissance concrète des réalités caribéennes.
Les relations avec Sainte-Lucie, la Dominique, la Barbade, Trinidad-et-Tobago, la Guadeloupe, la Guyane, Haïti, Cuba ou la République dominicaine peuvent favoriser des complémentarités. La Martinique peut fournir des produits transformés, des formations, des compétences médicales, des services de certification et des solutions numériques. Elle peut, en retour, diversifier certains de ses approvisionnements.
Cette politique pourrait s’organiser autour d’un « corridor caribéen de la valeur » reliant ports, plateformes logistiques, entreprises, universités et institutions. La Martinique y exercerait une fonction de coordination, de transformation et de montée en gamme.
Choisir plutôt que subir
L’objectif n’est ni de revenir à l’économie de plantation ni de reproduire mécaniquement les modèles de l’Hexagone. Il est de construire une économie consciente de son histoire, de son identité et de sa géographie, mais libérée de l’obligation de subir des décisions conçues ailleurs.
L’autonomie ne signifie pas l’isolement. Elle désigne la capacité à décider, à négocier et à assumer des choix. Une Martinique autonome dans ses orientations peut demeurer pleinement insérée dans les espaces français et européen, en utilisant leurs financements, leurs normes et leurs réseaux scientifiques comme des leviers.
La véritable question est donc moins : « Qui sommes-nous ? » que : « Que sommes-nous capables de faire ensemble à partir de ce que nous sommes ? »
La cénesthésie martiniquaise peut devenir une méthode politique : reconnaître la pluralité des héritages, construire une communauté de destin et traduire cette unité dans les institutions, les marchés et les filières.
C’est à cette condition que la Martinique pourra cesser d’être seulement une économie administrée ou un marché captif, pour devenir un territoire pleinement acteur de sa trajectoire : une société qui anticipe, produit, transmet et choisit enfin la forme de son avenir.
Mikaël Glondu-Monnerville