À quelques kilomètres de la Martinique, d’autres territoires vivent eux aussi avec la canne, le rhum, des siècles d’histoire et une question devenue centrale :
« Comment transformer cet héritage en valeur, en emplois et en avenir ?
Lors d’un séjour à la Barbade, Antilla est allé rencontrer ceux qui produisent le rhum, ceux qui le défendent et ceux qui réfléchissent à son avenir. À partir de lundi, nous publierons une série de grands entretiens pour regarder ce qui se construit autour de nous.
Il ne s’agit pas de savoir si le rhum de la Barbade est « meilleur » que celui de la Martinique. La question n’aurait d’ailleurs pas beaucoup de sens.
Un rhum agricole martiniquais, un rhum barbadien, un rhum jamaïcain ou un Demerara du Guyana sont les produits d’histoires, de matières premières, de techniques et de cultures différentes. Cette diversité constitue précisément l’une des richesses de la Caraïbe.
Notre intention est autre : regarder ce que font les autres.
Comment protègent-ils le nom de leurs rhums ? Comment essaient-ils de conserver davantage de valeur économique dans leurs îles ? Comment abordent-ils les marchés internationaux ? Que pensent-ils de la montée en gamme ? Du vieillissement ? Des indications géographiques ? De l’environnement ? De la transmission des savoir-faire ?
Et surtout, quelle place imaginent-ils demain pour le rhum caribéen face au whisky, au cognac et aux autres grands spiritueux internationaux ?
Pendant notre séjour à la Barbade, nous avons posé ces questions à des interlocuteurs très différents.

Leurs réponses ne sont pas toujours identiques. C’est justement ce qui les rend intéressantes.
Richard Seale, à Foursquare, défend avec force l’idée que la Caraïbe ne peut plus se contenter d’expédier une matière première ou du rhum en vrac pendant que le vieillissement, l’embouteillage, la marque et une grande partie de la valeur ajoutée se construisent ailleurs. Il regarde d’ailleurs avec beaucoup d’intérêt ce que la Martinique a réalisé avec son AOC et la protection de l’origine de son rhum.

Don Benn, Master Distiller de la West Indies Rum Distillery, raconte quant à lui le rhum depuis l’intérieur d’une distillerie, avec ses fermentations, ses alambics, ses hommes et ses femmes, ses investissements, mais aussi une conviction, le rhum appartient à la culture et à la vie de la Barbade. Pour lui, l’avenir passe également par la formation, la technologie, la recherche et une coopération beaucoup plus importante entre producteurs caribéens.
À Mount Gay, avec Antoine Couvreur, directeur général, Trudiann Branker, Master Blender, et Justine Schneider, Senior International Brand Manager et plus de trois siècles d’histoire conduisent paradoxalement à parler beaucoup d’avenir. Retour de la canne sur le domaine, traçabilité, nouveaux vieillissements, montée en gamme, développement durable, conquête de nouveaux consommateurs, coopération régionale : l’une des plus anciennes maisons de rhum au monde entend démontrer que tradition et innovation ne sont pas contradictoires.

Mais nous avons voulu commencer encore « plus haut », à l’échelle de toute la région de la Caraïbe.
Lundi 24 août, Vaughn Renwick : quel avenir pour le rhum caribéen ?

Premier rendez-vous avec Vaughn Renwick, Chief Executive Officer de la West Indies Rum & Spirits Producers’ Association, WIRSPA, l’organisation qui représente depuis plus de cinquante ans les intérêts des producteurs de rhum de la Caraïbe.
Une trentaine de producteurs, quinze pays du CARIFORUM, des entreprises artisanales comme de très grands industriels : Vaughn Renwick observe le rhum à l’échelle régionale.
Et son message intéresse directement la Martinique.
Indications géographiques, accès aux marchés, montée en gamme, recherche, environnement, Chine, Inde, coopération avec la Martinique et la Guadeloupe : il explique pourquoi les territoires doivent préserver leurs identités propres tout en apprenant davantage à se présenter ensemble dans le monde.
Car à Shanghai, Delhi ou ailleurs, le consommateur ne distingue pas nécessairement d’abord la Martinique, la Barbade ou la Jamaïque. Il voit aussi la Caraïbe.
Lundi, nous lui demanderons donc : le rhum caribéen peut-il devenir demain un grand concurrent international du whisky et du cognac ?
Mercredi et jeudi, deux hommes, deux portes d’entrée dans le rhum barbadien
Mercredi, Antilla entrera dans les distilleries.
D’abord avec Richard Seale, patron de Foursquare, quatrième génération d’une famille engagée dans le rhum.
Son combat dépasse largement sa propre marque : où doit rester la valeur créée par le rhum ?
Pourquoi vendre un alcool en vrac si le vieillissement, l’embouteillage, le marketing et les marges sont ensuite réalisés à des milliers de kilomètres de l’île qui lui donne son nom ?
Pourquoi protéger « Barbados Rum » ?
Pourquoi Richard Seale considère-t-il l’AOC Martinique comme un exemple, tout en estimant que la Barbade ne doit pas nécessairement la reproduire ?
Et pourquoi affirme-t-il que la Caraïbe ne gagnera jamais la bataille du rhum en cherchant simplement à produire moins cher ?
Puis nous changerons complètement de perspective avec Don Benn, ingénieur devenu Master Distiller à la West Indies Rum Distillery.
Avec lui, nous parlerons de ce qui se passe avant la bouteille : fermentation, levures, pot stills, colonnes, vieillissement, recherche sur la canne, restauration d’alambics historiques, mais aussi salariés, formation des jeunes et transmission des compétences.
Une autre manière de comprendre qu’une bouteille de rhum est aussi le produit d’une économie, d’une industrie, d’une culture et de plusieurs générations de savoir-faire.
Mercredi et jeudi, nous entrerons donc dans la fabrique du rhum, mais aussi dans la bataille économique qui se joue derrière chaque bouteille.
Vendredi 28 août, Mount Gay : 323 ans d’histoire et maintenant ?
Pour terminer cette semaine, rendez-vous chez Mount Gay.
Nous y avons rencontré Antoine Couvreur, directeur général, Trudiann Branker, Master Blender, et Justine Schneider, Senior International Brand Manager.
Mount Gay s’appuie sur une histoire remontant à 1703, mais l’entretien parle étonnamment peu de nostalgie.
On y parle de terres agricoles, de variétés de canne, de fermentation, de traçabilité, de rhums de 15 ou 25 ans, de nouveaux consommateurs, de bouteilles plus légères, d’énergie solaire, de tourisme du rhum et d’une éventuelle grande route caribéenne du rhum reliant plusieurs territoires.
Avec une idée qui pourrait finalement résumer toute cette série :
plus chaque île sera capable d’affirmer clairement ce qui rend son rhum unique, plus la Caraïbe pourra être forte collectivement.
Justine Schneider emploie une image plus spectaculaire.
Pour elle,
« le rhum caribéen est un géant endormi qui ne demande qu’à se réveiller. »
Regarder autour de nous
La Martinique dispose avec son rhum agricole, son AOC, ses distilleries et ses savoir-faire d’un patrimoine exceptionnel.
Cette série n’a donc pas pour objet de chercher ailleurs un modèle qu’il faudrait copier.
Elle propose simplement de faire ce que nous ne faisons peut-être pas suffisamment : regarder autour de nous, écouter nos voisins, comprendre leurs difficultés, leurs réussites, leurs désaccords, leurs stratégies et leurs ambitions.
Parce que de la Martinique à la Barbade, de la Jamaïque au Guyana, les rhums ne sont pas les mêmes.
Et c’est précisément pour cette raison que nous avons beaucoup à apprendre les uns des autres.
Rendez-vous lundi sur Antilla pour le premier épisode : Vaughn Renwick, WIRSPA, et les vingt prochaines années du rhum caribéen.
Philippe Pied





