Jeudi soir, la Chambre de commerce et d’industrie de Martinique et l’Office de l’eau réunissaient professionnels et particuliers pour les associer à l’écriture du futur Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux 2028-2033. Une soirée de débat tendue, riche en chiffres alarmants et en formules qui font mal : réseaux qui perdent la moitié de leur eau, stations d’épuration non conformes, retenues collinaires bloquées par les règlements d’urbanisme.
La réunion devait porter sur le futur SDAGE, ce document technique qui fixe pour six ans les objectifs de qualité de l’eau et les règles pour les atteindre. Elle a rapidement débordé sur l’état réel des réseaux d’eau potable et d’assainissement martiniquais. Et ce que les professionnels présents ont décrit n’est pas rassurant.
Des réseaux qui fuient, un objectif jamais atteint
L’objectif de 80 % de rendement des réseaux d’eau potable figure dans le SDAGE depuis des années. En réalité, plusieurs périmètres tournent autour de 50 %. Un consultant présent en séance, fort de trente ans d’expérience en Martinique et en Guadeloupe, a lancé la formule qui a résonné dans la salle : « Nous sommes la Guadeloupe de demain. » Et d’enfoncer le clou : « Le jour où on dessale de l’eau, on aura tout faux. » Son argument : la Martinique produit plus d’eau qu’elle n’en consomme.

Le problème, c’est qu’elle la perd en chemin. Trois mille kilomètres de conduites, une durée de vie de cinquante ans, ce qui implique de renouveler 2 % du réseau chaque année. « On n’en est nulle part », a-t-il résumé. Le savoir-faire local (forage, pose de réseaux) s’est perdu faute de travaux réguliers. Seul point positif cité : une bonne gestion de la pression nocturne peut rapporter jusqu’à quinze points de rendement. L’Espace Sud l’a prouvé en montant à 82 % avant de redescendre.
L’assainissement, priorité numéro un… et le plus grand oublié
L’état des lieux 2025 place l’assainissement en tête des pressions sur les milieux aquatiques. La nouvelle directive européenne sur les eaux usées est décrite par le directeur général adjoint de l’Office de l’eau, Loïc Mangeot, comme « un mur ». Les chiffres sont éloquents : sur 70 stations d’épuration recensées, seules 3 seraient conformes selon les cartes de l’Observatoire de l’eau. L’ODE nuance : la non-conformité tient souvent à l’autosurveillance administrative, pas à la performance réelle du traitement. Mais la métaphore de Loïc Mangeot reste : « On laisse tourner les stations comme ça, c’est un peu comme conduire une voiture la nuit en fermant les yeux. »
Le coût de la mise aux normes de l’assainissement non collectif, entre 12 000 et 18 000 euros, par chantier est hors de portée de nombreux foyers. « Je ne vois pas comment un retraité avec 600 euros arrive à financer », a dit Loïc Mangeot. Un expert judiciaire présent en séance propose depuis 2000 une solution : des filtres à sable de 6 m² soit la surface d’une place de parking, au lieu des 30 m² réglementaires, quatre fois moins chers et adaptés au climat tropical. Une expérimentation est en cours. Si elle aboutit, on pourrait passer de 100 mises en conformité par an à plusieurs milliers.
Des retenues bloquées, une ressource sous pression
Face à la sécheresse, l’arrêté de crise est toujours en vigueur au moment de la réunion, les professionnels réclament plus de retenues collinaires pour stocker l’eau de pluie. Problème : les Plans de prévention des risques d’inondation classent les talwegs en zone rouge, bloquant les projets. « Tout le monde est d’accord avec le projet, il y a une carte en rouge qui nous l’interdit », a résumé le même consultant. L’ODE reconnaît l’obstacle et suggère d’utiliser la révision en cours du PPRI pour faire reconnaître le rôle des retenues dans la prévention des inondations. Un industriel du sud a planté le décor de long terme : « Quand la Martinique sera en feu en 2100, il n’y a plus rien qui remplira les retenues collinaires. »
Un nouveau SDAGE pour la fin de l’année
Le futur schéma directeur, dont le projet doit être adopté fin octobre 2026 avant une longue phase de consultation, doit cadrer tout cela. Mais Loïc Mangeot lui-même l’admet : « Le SDAGE n’est pas utilisé pour cadrer les politiques publiques. » Et le calendrier a déjà glissé. L’adoption réelle est attendue mi-2028, l’État ayant préféré, selon Loïc Mangeot, « avoir un contentieux avec l’Union européenne que se mettre à dos les agriculteurs » en intégrant la loi d’urgence agricole.
Un opérateur économique a résumé le sentiment général : « Ça fait plus de vingt-cinq ans que j’entends toujours ce 80 %. »
Mélissa Vergnaud avec Laurianne Nomel




