TRIBUNE | PSYCHANALYSE ET LITTÉRATURE
La psychiatre et psychanalyste Jeanne Wiltord revient sur un poème d’Aimé Césaire publié en 1955, sa « Réponse à Depestre, poète haïtien ». Une lecture exigeante, nourrie de Freud et de Lacan, qui interroge ce que la colonisation esclavagiste a fait au rapport des Antillais à la langue française. Antilla publie son texte intégral.
En 1955, le poète haïtien René Depestre annonce publiquement son ralliement aux thèses de Louis Aragon, qui invite alors les poètes à revenir aux formes fixes de la « poésie nationale » française : l’alexandrin, l’octosyllabe, le sonnet. Aimé Césaire lui répond par un poème au ton vif, publié dans la revue Présence Africaine. Le mot d’ordre tient en un verbe : « marronner ». Marronner les formes apprises à l’école, comme les esclaves marrons fuyaient la Plantation, pour faire de la langue française un lieu où il puisse enfin parler en son nom.
C’est ce débat, resté largement méconnu en France mais décisif dans le monde littéraire caribéen, que Jeanne Wiltord relit dans « Habiter le pan d’un grand désastre ». Le texte, signé en avril 2008, ne pose pas d’abord une question d’identité. Il pose celle de la vérité du sujet : à partir de quelle langue un homme formé à l’école française, au sommet des études littéraires, peut-il trouver le lieu d’où soutenir son désir, quand cette langue est aussi celle qui désignait ses ancêtres comme « nègres-esclaves » ?
Pour répondre, l’auteure convoque Césaire, Fanon, Derrida, Maryse Condé, René Ménil ou Joseph Zobel, et surtout la psychanalyse, à partir de sa pratique en Martinique. Elle y décrit des sociétés structurées par le privilège accordé à un trait visible du corps, la couleur de la peau, au détriment de la dimension symbolique du langage. Avec des conséquences qu’elle dit repérables, aujourd’hui encore, dans les cabinets des psychanalystes.
Quelques clés de lecture
Ce texte emploie le vocabulaire de la psychanalyse. Que le lecteur ne se laisse pas arrêter par des mots qui lui sont peu familiers : à la demande de l’auteure, en voici trois, tels qu’elle nous les a précisés.
L’inconscient. Les êtres humains sont déterminés dans leurs choix conscients par un lieu auquel ils n’ont pas accès de façon consciente, que Freud a nommé l’inconscient. Lacan a prolongé cette découverte en rapprochant la structure de ce lieu de celle du langage. D’où l’importance que les psychanalystes accordent à la langue des poètes.
La jouissance. Le mot ne doit pas être pris dans son sens courant de plaisir extrême. Lacan l’articule à ce que Freud appelle la pulsion de mort, dont il a découvert, à partir de sa pratique, qu’elle domine la pulsion de vie et le plaisir. C’est elle qui éclaire, par exemple, la répétition de certaines situations d’échec.
Le réel. Pour le sens que Lacan donne à ce terme, l’auteure renvoie à la note 7, page 18, de son ouvrage Mais qu’est-ce que c’est donc un Noir ? Essai psychanalytique sur les conséquences de la colonisation des Antilles (Éditions des Crépuscules, Paris, 2019).
Le texte est long, dense, et appuyé sur trente-neuf notes. Il mérite qu’on prenne le temps de le lire.
Jeanne Wiltord est psychiatre et psychanalyste. Le texte publié est sa version originale, sous sa signature, datée du 17 avril 2008.





