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    Home » Antilla, une mémoire vivante de la Martinique. Par Raphaël Confiant
    Actualité

    Antilla, une mémoire vivante de la Martinique. Par Raphaël Confiant

    mai 20, 2026Aucun commentaire
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    À l’occasion de l’année des 45 ans d’Antilla, l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant complète l’article publié hier avec un témoignage personnel et profondément incarné sur les débuts du journal fondé par Henri Pied et Alfred Fortuné.

    Entre souvenirs militants, portraits de figures intellectuelles martiniquaises et évocation des années pionnières de la presse indépendante aux Antilles, il retrace l’aventure humaine, éditoriale et politique d’un titre qui, selon lui, a su traverser les décennies sans renoncer à sa liberté ni à sa vocation de mémoire collective martiniquaise.


    A propos de l’aventure-Antilla

      Je ne me souviens plus qui m’avait, en 1981, proposé de participer à l’aventure ANTILLA. Je revenais d’une tout autre : celle de Grif An Tè, le tout premier journal martiniquais entièrement rédigé en langue créole qui avait duré trois ans, cela à une époque où notre langue matricielle n’était pas considérée comme une vraie langue. Elle n’était encore enseignée ni à l’école ni à l’Université et seul l’animateur-radio Mano lui offrait, sur les ondes de RCI, la place qu’elle méritait, mais Serge Domi, Serge Harpin, Térèz et Georges-Henri Léotin, Claude Larcher, Claude Clairicia, Franck Zaïre moi-même ainsi que d’autres défenseurs de notre « zépon natirel », avions décidé de relever ce pari un peu fou. 52 numéros de Grif An Tè sont parus tout de même !

            J’avais hésité à intégrer l’équipe de ce nouveau journal, ANTILLA donc, parce qu’il émanait de personnes qui étaient en rupture avec un hebdomadaire plus ancien, Le Naïf , lequel, en diverses occasions avaient tourné en dérision Grif An Tè et le combat pour le créole. Mais quand j’ai rencontré pour la première fois le maitre d’oeuvre d’Antilla, Henri Pied, toutes mes préventions disparurent. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi modeste et profond à la fois, un ancien de l’OJAM (Organisation de la Jeunesse Anticolonialiste de la Martinique), qui, en 1958, avait été arrêté, avec une dizaine d’autres étudiants pour avoir placardé nuitamment une affiche réclamant l’autodétermination de notre pays. Comme ses camarades, l’étudiant en médecine Henri Pied avait purgé près d’une année de prison à Fresnes mais n’en tirait aucune gloire ni ne jouait à l’ancien combattant face au jeunot que j’étais à l’époque. En 40 ans d’existence d’Antilla, sa photo n’est apparue qu’une fois,une seule !, dans le journal, cela à l’occasion du 30è anniversaire de ce dernier.

         Ses éditos, concis et toujours percutants, me bluffaient. Jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs…

         Rencontrer le directeur de publication, Alfred Fortuné, m’avait également convaincu de participer à l’aventure car lui aussi faisait preuve d’une étonnante modestie alliée à une finesse d’esprit remarquable. Sinon côtoyer au sein du comité de rédaction d’Antilla Guy Cabort-Masson, qui jouissait du prestige d’avoir, lui l’ancien de l’école militaire Saint-Cyr qui avait refusé de combattre en Algérie et qui, tout comme Daniel Boukman et la Guadeloupéen Sony Rupaire, avait été condamné au bannissement du territoire français, m’avait rempli d’exaltation. Cabort, comme il était affectueusement nommé, était lui aussi quelqu’un qui ne regardait pas de haut les nouveaux venus comme moi. Très vite, notre expérience de l’Algérie nous rapprocha bien que je n’étais allé vivre dans la deuxième patrie de Frantz Fanon, qu’une quinzaine d’années après Cabort, longtemps donc après l’accession à l’indépendance (1962) de celle-ci.
          L’équipe d’Antilla était au départ composée de personnalités au tempérament assez différent : Michel Ponnamah, féru de littérature, Félix-Hilaire Fortuné, passionné par l’histoire de la Martinique, Tony Delsham, le seul d’entre nous à être un vrai journaliste au sens professionnel du terme, Patrick Chamoiseau qui ne savait pas encore quel avenir brillant lui réserverait la littérature, le tempêtueux Pierre Davidas qui nous initia tous à l’importance du combat écologique dans une île aussi petite que la nôtre. Puis, plus tard, Guy Flandrina, Jen-Marc Pulvar, Félix Fortuné (le fils d’Hilaire), Serge Médeuf, Jean-Pierre Arsaye, Danuel Dobat (Mandibèlè) et tant d’autres que j’oublie certainement…
         A l’époque, les années 80 du siècle dernier, l’Internet n’existait pas encore et la presse-papier régnait en maître. Les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas ce qu’est vivre dans un monde où le smartphone, les SMS, les-emails, Facebook, Instagram, Tik Tok et consorts n’occupaient pas l’essentiel de nos existences. Antilla, quoique dépourvu de moyens financiers (hormis une précieuse publicité hebdomadaire pour le cinéma Elisée), s’imposa très vite dans le paysage médiatique. J’avais pour ma part ouvert une dizaine de points de vente en Guadeloupe et notre journal commença à être connu en Guyane. Nous nous mîmes à publier des numéros spéciaux (Antilla-Kréyol, Antilla-Sportetc.) mais toujours sans aucun soutien d’organismes de publicité et devant faire face, comme tout journal, à divers procès comme celui que la communauté juive avait intenté contre Pierre Davidas. Il fallait également payer nos deux secrétaires (Eliane et Jacqueline), la fabrication du journal à l’imprimerie Absalon (aujourd’hui disparue) et surtout le déposer dans les principaux points de vente de la Martinique, chose dont s’acquittait avec une abnégation et une ténacité sans faille Valentine Hellenis.
        Je me souviens des tables lumineuses sur lesquelles nous faisions la maquette du journal, aidé de nos secrétaires. Maquette qu’il fallait porter à l’imprimerie au plus tard le vendredi soir (me semble-t-il) pour qu’il puisse paraître le mardi. Nous nous y collions tous, dans la bonne humeur, en particulier compris Henri Pied jusqu’au jour où il nous annonça qu’on pouvait faire la maquette sur…ordinateur. Étant à l’époque peu porté sur les innovations technologiques et n’ayant jusque-là utilisé que la machine à écrire (électrique tout de même !), cela m’avait braqué mais Henri Pied avait eu raison. L’ordinateur allégeait notre travail et nos charges, contribuant ainsi à pérenniser Antilla. 
         Si un chercheur ou n’importe quel citoyen veut connaître dans le détail l’histoire des principaux événements qui ont secoué la Martinique au cours des quarante dernières années, il peut se rendre aux Archives territoriales ou à la Bibliothèque Schoelcher : les luttes écologiques de l’Assaupamar à l’époque où il était dirigé par Garcin Malsa, Pierre Davidas, Pascal Tourbillon, Henri Louis-Régis, Maguy Lauréat et tant d’autres ; les actions de l’Alliance Révolutionnaire Caraïbe lorsque qu’une trentaine d’attentats avaient secoué notre île ; les élections houleuses, à Fort-de-France à l’époque d’Aimé Césaire, Michel Renard, Max Elisée etc… ; les luttes syndicales menées par la CGTM, la CSTM, la CDMT etc.. ; le combat pour la valorisation de la langue créole autour de Jean Bernabé et du GEREC ; les crises économiques à répétition etc…

        L’honneur d’Antilla est de n’avoir jamais accepté d’être mis sous la coupe d’aucun parti politique, fut-il « nationaliste » et d’avoir ouvert ses colonnes à toutes les opinions tout en veillant à garder le cap, celui de la dignité martiniquaise.

    J’y ai travaillé une quinzaine d’années de ma vie et je dois beaucoup à Henri Pied, Fernand Fortuné, Tony Delsham, Guy Cabort-Masson et quelques autres. La vie et certaines divergences ont fait que je m’en suis écarté tout en continuant à le lire et à le recommander autour de moi. Cela jusqu’à aujourd’hui où il est devenu un journal en ligne tout en conservant une édition-papier. Je me suis souvent inquiété de sa pérennité et je ne savais pas que le ti-bolonm espiègle, qui parfois s’immisçait dans notre comité de rédaction, prendrait un jour la relève. Il s’agit de Philippe Pied, l’un des fils d’Henri.
       Il en a fait un magazine un peu moins idéologique, plus ouvert sur la réalité actuelle, mais qui conserve vaille que vaille sa ligne de départ : celle qui consiste à soutenir et à valoriser toutes les initiatives qui vont dans le sens d’un Martinique martiniquaise sans pour autant s’enferrer dans le nombrilisme. Hormis, Justice, le journal du PCM (Parti Communiste Martiniquais) qui a fêté ses 100 ans et qui, lui aussi, s’est considérablement modernisé, tous les autres journaux martiniquais ont disparu : Le Naïf, Aujourd’hui Dimanche, Révolution Socialiste, Le Progressiste etc… Ou alors certains sont passés en ligne, sur Internet donc, pas Antilla qui conserve une édition-papier à côté de son édition en ligne. Sauf que d’un clic de souris n’importe quel organisme malveillant ou hacker peut les supprimer ! Vous cliquez dessus et ça vous dit : « La page que vous demandez n’existe plus ». Or, à moins d’un gigantesque incendie aux Archives Territoriales ou à la Bibliothèque Schœlcher, les journaux-papier, eux, seront toujours là.

       Misié Filip, pa moli, boug ! Pa ladjé !

    Tu es encore jeune et tu as le temps de préparer la relève. Antilla est l’un des principaux piliers de notre mémoire collective. Il a désormais 45 ans mais il peut, il doit, vivre encore aussi longtemps.

    Raphaël Confiant

    NDLR : Tous commentaires, article, tribune…sur cette période, sur Antilla, sur la presse et les médias sont les bienvenues. Vous pouvez les envoyer à : philippepied@gmail.com

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