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    Home » Bastien Mérot quitte la Martinique : le salut d’un sous-préfet profondément attaché au territoire
    Actualité

    Bastien Mérot quitte la Martinique : le salut d’un sous-préfet profondément attaché au territoire

    août 10, 2026Mise à jouraoût 10, 2026Aucun commentaire
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    Il y a des représentants de l’État qui passent, et d’autres qui, par leur manière d’exercer leur fonction, leur proximité avec le terrain et leur capacité à comprendre le territoire où ils servent, laissent une trace. Au moment de quitter la Martinique pour rejoindre le Val-d’Oise comme directeur de cabinet du préfet, Bastien Mérot adresse un long message d’au revoir aux élus, aux services de l’État, aux acteurs économiques, associatifs et culturels, mais aussi, plus largement, à la Martinique. 

    Après près de trois années passées à la sous-préfecture du Marin, il y raconte le travail accompli dans le Sud, les relations nouées, les épreuves traversées, notamment lors des violences de 2024, mais livre également une réflexion personnelle sur l’avenir de la Martinique, son identité, son métissage et la nécessité de construire collectivement des réponses nouvelles aux défis du territoire.

    Il faut saluer cette parole, parce qu’elle dépasse largement le traditionnel message de départ d’un haut fonctionnaire. Bastien Mérot parle de la Martinique avec connaissance, affection et respect, sans dissimuler ses difficultés, mais sans céder davantage à l’autodénigrement. Une manière de servir l’État qui aura aussi consisté à regarder, écouter et tenter de comprendre le pays dans lequel il exerçait ses responsabilités.

    Nous avons donc choisi de publier son texte dans son intégralité.

    Philippe PIED


    Chères et chers Monsieur le préfet, Mesdames, Messieurs les parlementaires, Monsieur le président de la CTM, Messieurs les présidents, Maires, élus, directeurs des services de l’Etat, anciens combattants, représentants d’association, chefs d’entreprises, partenaires, représentants d’administrations, collègues, artistes, amis,

    Par décret publié ce 6 août, je suis affecté dans le Val d’Oise comme directeur de cabinet du préfet.

    Banann jonn pa ka vini vet : ces trois dernières années vécues avec vous appartiennent déjà au passé, me voilà moins vert et je dois donc vous dire au revoir !

    J’aurais aimé vous saluer lors d’un moment plus chaleureux, mais le jeu subtil et mystérieux des affectations et la confirmation tardive de mon départ m’en empêchent : en congé dans l’hexagone, je ne reviendrai pas avant ma prise de fonction dans 15 jours.

    Par ce message, je voulais donc vous remercier d’avoir bien voulu me faire une place en Martinique, et vous dire le plaisir que j’ai eu à travailler avec vous, et vivre à vos côtés.

    J’ai eu la chance de servir deux préfets qui par leur exemple m’ont montré la voie : Jean-Christophe Bouvier par sa capacité de faire corps avec la Martinique et son courage dans l’adversité, Etienne Desplanques par son engagement intégral et constant, son application à rentrer dans toutes les mécaniques de la vie martiniquaise, avec la conviction que c’est en démontant et en remontant autant les plus grosses pièces que les plus petites et fragiles qu’on parvient à avancer. Merci Monsieur le préfet de votre confiance et de nous tirer vers le haut en ne relâchant jamais vos efforts.

    J’ai eu la chance de travailler au sein d’un collectif Etat d’un grand talent et d’une grande solidarité : je salue mes collègues sous-préfets et sous-préfètes, l’ensemble des administrations d’État. Ce qu’en arrivant je percevais comme une difficulté est en réalité une force : notre organisation en région et département nous amène à une grande proximité les uns des autres et nous permet de construire des actions ambitieuses ensemble. Les compétences sont nombreuses et parfois même méconnues dans les services et agences de l’Etat, c’est une richesse pour nous tous.

    J’ai eu la chance d’être entouré d’une équipe de grande valeur : je pense à tous les agents de la sous-préfecture, dont certains sont partis en retraite, et avec lesquels nous avons partagé des moments de labeur et de peine, mais aussi de réjouissance et de rire. Une sous-préfecture est une petite structure qui par certains aspects ressemble à la cellule familiale : on se connaît bien les uns les autres, on se protège, on se soutient, on se chamaille parfois, mais au fil du temps un lien d’attachement sincère et profond se crée, que j’emporte avec moi. Je souhaite à chacun des collègues de la sous-préfecture de poursuivre leur chemin au service de l’intérêt général, avec la même conscience professionnelle, le même humour et la même attention à l’autre. Une pensée particulière pour Frédéric Boura qu’on espère vite retrouver parmi nous.

    Et je remercie l’ensemble des agents pour ce que nous avons fait ces dernières années, avec un regard particulier pour Anne Foll, qui a porté avec l’énergie et la sérénité qui la caractérisent des chantiers importants, au premier rang desquels la certification QUALI ATE de la sous-préfecture.

    Notre volonté a été, pour le sud, d’ancrer la sous-préfecture dans son environnement, de la mettre plus que jamais au service du territoire, de ses habitants, des élus. Nous avons misé sur une méthode de travail en proximité avec les élus, les administratifs, avec les partenaires, mobilisant des outils de communication, de partage. En partant toujours du principe que nous ne pouvons faire avancer le territoire qu’en formant un front commun, jamais dans le contrôle ou l’opposition stérile, toujours dans le respect de chacun. Je forme le vœu que notre Marianne martiniquaise, peinte par le campus caribéen des arts sur les murs de la sous-préfecture à l’occasion de ses 50 ans, protège, comme une sainte patronne laïque, notre sous-préfecture et soit gage d’un partenariat toujours plus fort entre l’État et les collectivités !

    De ce point de vue justement, j’ai eu aussi la chance de travailler aux côtés des élus du Sud, dont j’ai pu mesurer le courage, l’engagement, et avec lesquels j’ai eu le plus grand plaisir à construire une action commune. Je voudrais les remercier tout particulièrement, leur dire l’estime que je leur porte. Je salue spécialement José Mirande qui m’a accueilli dans sa commune avec toute l’attention possible portée à ma petite famille, qui vous en remercie chaleureusement. J’ai bien sûr une pensée singulière pour Samuel Tavernier. Là encore, c’est une grande famille, celle du sud et au-delà celle de la Martinique qui a été endeuillée et je pars avec le souvenir vivant de sa présence. Je pars aussi avec l’image d’une vraie famille intergénérationnelle, puisant dans la force et l’expérience des aînés, mais faisant également confiance aux nouveaux venus, aux femmes et aux jeunes, et cela pour moi constitue un trésor qui de toute évidence fera prospérer le sud et la Martinique pour les années qui viennent. Moi qui suis un ancien fonctionnaire territorial, je décèle aussi une tendance à la montée en compétence des personnels municipaux, et à la restructuration des équipes : c’est assurément la clé du développement des projets portés par les collectivités.

    J’ai le sentiment que, durant ces 3 dernières années, le Sud a pu avancer et que modestement nous y avons ensemble contribué. En méthode, mise en place d’un suivi approfondi et dans la durée, assis sur des revues de projet semestrielles, une newsletter mensuelle à l’attention des communes, un comité des financeurs du CRTE… Sur le fond, premier quartier politique de la ville du sud à Rivière Pilote, nouvelles France Services, zone de mouillage au Marin, activation des CLSPD, réussite du COROM du Saint Esprit, prochaine réouverture des roches amérindiennes à Sainte Luce, élaboration d’un plan d’action contre la prédation canine, accord sur l’évolution des conditions de stationnement aux Salines pour accélérer la reconnaissance en grand site de France à Sainte-Anne, mise en place d’une démarche ambitieuse sur la régulation du camping traditionnel, plan d’action sur les ilets du François… autant d’exemples de dossiers qui montrent que le sud construit des solutions pour demain !

    Sur le volet sécurité, j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec des forces de sécurité intérieure remarquables. Je pense aux pompiers sur les volets ERP ou les différentes manifestations, aux associations de sécurité civile, et je pense bien sûr aux gendarmes. En particulier me reviennent en mémoire les longues nuits de 2024, lorsque la Martinique s’enflammait, et que des gendarmes et leur famille à Rivière Salée notamment, étaient pris pour cible. Je rends hommage à leur force de caractère, à leur sens du service, à leur dévouement, avec une pensée particulière bien sûr pour le colonel Sadler et ses seconds. Ils méritent tant notre respect que notre gratitude.

    J’ai eu la chance de pouvoir rencontrer et accompagner des acteurs entrepreneuriaux, associatifs, culturels qui forcent le respect. Il n’est de richesse que d’hommes et la Martinique est composée de cette trame dorée, tissée de Marcel Rapon, de Fabrice Belliard, de Michel Filin, de Térèz Léotin et de tant d’autres… qui font la grandeur et le rayonnement de cette terre.

    J’ai eu la chance, enfin, de pouvoir avancer avec un très beau collectif, pour contribuer à une lutte de chaque instant contre les sargasses. Je voudrais là aussi saluer l’ensemble des acteurs de ce défi dont je suis certain que nous parviendrons à le relever chaque année un peu mieux, jusqu’à transformer ce fléau en opportunité. Une pensée particulière à Frédérick Voyer à qui je souhaite plein succès pour la suite de ce combat. Parmi mille choses, je retiendrai pour longtemps la qualité de la relation que nous avons réussi à instaurer avec les représentants des riverains. C’est à mon sens une absolue condition de réussite de notre action. Là aussi je crois que les choses ont avancé, sous l’impulsion de M. le préfet, dont je salue l’action, et j’espère y avoir contribué modestement.

    Je voudrais profiter de ce message pour partager deux convictions acquises durant ce séjour :

    i) D’abord la nécessité de construire ensemble des solutions nouvelles. Nous faisons face en Martinique à de grands changements, des mouvements de bascule qui peuvent déstabiliser profondément la société et notre collectif. Ce sont parfois des phénomènes naturels sur lesquels nous n’avons pas ou peu de prise : le changement climatique qui exerce une pression sur la ressource en eau, les échouements de sargasses. Mais ce sont aussi des évolutions profondes de société : l’explosion internationale du narcotrafic, le vieillissement massif de la population, l’évolution du rapport à la plaisance ou au camping, conséquences indirectes de la crise du covid… Tout cela fait prendre une ampleur démesurée à des pratiques jusqu’ici maîtrisées car elles restaient à petite échelle. Ces réalités exigent d’une part qu’on accepte de changer de lecture de la société pour adapter nos moyens d’action, et d’autre part qu’on engage une action conjointe et coordonnée de l’État et de l’ensemble des acteurs locaux, car les uns ou les autres, seuls, n’y pourront rien. A cette fin, il ne faut pas qu’on se laisse emprisonner dans un schéma de gestion des urgences successives, mais au contraire définir des orientations conjointes, puis nous tenir dans la durée à les mettre en œuvre efficacement. C’est ce que à notre niveau nous avons essayé de faire ensemble avec les outils à notre main dans le sud, CRTE, revue de projets, comités de pilotages divers.

    ii) Ensuite, la fierté du « métissage » martiniquais et la certitude que, derrière son absolue singularité dans l’ensemble français, la Martinique se situe précisément en son centre. La Martinique a un temps d’avance sur la France, et doit pouvoir servir de modèle, pour peu qu’on ne verse ni dans l’autodénigrement, ni dans le repli identitaire.
    Senghor disait que « le métissage c’est l’avenir de la civilisation. Toutes les grandes civilisations sont des civilisations de métissage historique. » En cela la Martinique est une grande civilisation, qui abreuve la pensée de Glissant de la créolisation du monde. Bien entendu je ne néglige pas l’écrasant héritage de l’histoire de l’esclavage et sa dimension traumatique. Mais je suis convaincu que ce « retournement du stigmate » se produira, et qu’il confortera l’affirmation d’une identité fière, enrichie et ouverte au monde.

    Chacun sait que parmi les plus grands auteurs français figurent l’ukrainien juif Romain Gary, la jeune fille de Saïgon Marguerite Duras, le fils d’italien, Zola, un descendant d’Haïtien lui même venu d’Afrique, Alexandre Dumas, un certain Camus né en Algérie. Ma compagne est d’origine corse, mes beaux-frères et belles-sœurs sont d’origine ou de nationalité italienne, mexicaine, tunisienne, mes cousins sont d’origine coréenne et gabonaise, et je pourrai poursuivre la liste… La France est métissage, car elle prend sa source dans une longue histoire faites d’influences et de mélanges, et dans l’héritage de la révolution française qui ne reconnaît que des hommes libres et égaux entre eux. Et la Martinique lui montre la voie.
    Une voie ancienne car l’île a derrière elle 25 millions d’années de sédimentation géologique progressive. Elle accueille sur son sol un foisonnement de plantes épiphytes, qui viennent se greffer sur d’autres pour s’associer et prospérer. Et elle porte en elle ce caractère végétal de l’esprit martiniquais, ce « moi laminaire » de Césaire qui sait s’hybrider.

    Je voudrais donc renverser la phrase de De Gaulle en l’adressant aux Français : « Fout zot Matinitjé ! ». « Que vous êtes Martiniquais ! »

    Je crois donc profondément que la Martinique n’a devant elle qu’un chemin possible, celui de la promesse de l’aube, contre celui que voudraient lui assigner certains assassins de l’aube, pour citer Césaire de nouveau.

    Mais voilà, je pars donc pour le Val d’Oise. Quand je suis parti en Martinique, au Marin, c’était un signe du destin : nous venions avec ma femme d’avoir notre 3e enfant, et nous l’avions appelé Marin. Il y avait donc là une forme de pré-destination. Pas de 4e enfant prévu à ce stade, cela nous évitera d’avoir à l’appeler Pontoise !

    Ainsi, après plus de 2 ans et demi en Martinique passés à vivre sur les flancs du morne désir au Marin, soyez certains que mon désir de Martinique n’est pas morne, et qu’au contraire bien entendu je reviendrai vous saluer ! Et ma porte vous sera toujours ouverte dans le Val d’Oise et ailleurs.

    En mon absence et avant la désignation de mon successeur, c’est Anne Foll, la secrétaire générale de la sous-préfecture, que vous pouvez contacter.

    Je vous remercie infiniment de tout ce temps partagé, de ces rencontres humaines, et vous souhaite le meilleur pour la suite, comme je souhaite le meilleur à la Martinique.

    Au plaisir de se revoir,

    Bastien MEROT
    Sous-préfet du Marin

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