Après les violences du 17 octobre, le mot « guerre civile » s’est installé dans le débat. Les chiffres et l’histoire racontent pourtant une autre réalité, rappellent les chercheurs Antoine Marie et Peter Barrett. Une leçon que la Martinique, de 1848 à la crise de la vie chère, connaît mieux que quiconque.
Les images du samedi 17 octobre ont fait le tour des écrans : l’hôtel de ville de Limoges, bâtiment de 1883, effondré sous les flammes, des commerces pillés, des voitures de police incendiées, de Paris à Marseille. Aussitôt, le vocabulaire s’est emballé. Les uns ont parlé d’« ensauvagement » et de « guerre civile », les autres ont cru entendre les premiers craquements d’une révolution. Deux camps qui se détestent, un même diagnostic : la France serait au bord du gouffre.
Dans une tribune remarquée, le chercheur en psychologie politique Antoine Marie, du Cevipof, et Peter Barrett, spécialiste de la dépolarisation du débat public, invitent à garder la tête froide. Leur thèse est simple et dérangeante : ce discours de l’apocalypse est faux, et il n’est pas sans danger. Vu de Martinique, où la colère contre la vie chère a déjà embrasé nos rues au second trimestre 2024, l’avertissement mérite qu’on s’y arrête.
Ce que disent les chiffres
Les faits, d’abord, tels que les rappellent les deux auteurs. Les guerres civiles étudiées depuis 1945 éclatent dans des pays pauvres, où l’État ne contrôle plus son territoire ; la colère, même profonde, n’y suffit pas. Or la France demeure l’un des pays les plus riches et les plus pacifiés de l’histoire : espérance de vie supérieure à 80 ans, contre moins de 50 en 1900, taux d’homicide d’environ 1,4 pour 100 000 habitants. Les manifestations françaises sont intenses, parfois violentes, héritières d’une culture où la rue a souvent fait plier le pouvoir. Mais elles font très exceptionnellement des morts. Une guerre civile en fait des milliers.
Les Français eux-mêmes le savent. Selon l’étude de Destin commun citée par les chercheurs, moins d’un sur cinq se dit prêt à soutenir des actions violentes pour changer le système, contre près d’un sur trois en 2021, quand plus d’un sur deux soutiendrait la désobéissance civile non violente. L’envie de changement est réelle. La tentation de la violence, elle, globalementrecule.
Le prisme déformant des écrans
D’où vient alors ce sentiment d’effondrement ? En partie, expliquent Marie et Barrett, de nos progrès eux-mêmes. Quand les formes les plus graves d’un problème se raréfient, notre regard se porte sur celles qui restent et les juge tout aussi graves. Une société qui s’indigne d’un adolescent mutilé par une grenade ou d’une boutique pillée est une société qui ne tolère plus ce qu’elle tolérait hier. C’est heureux. Mais ce mécanisme nous fait aussi surestimer l’intensité des conflits et l’hostilité du camp d’en face. Les chaînes d’information en continu et les réseaux sociaux, dont les algorithmes privilégient les images choquantes, font le reste. Les chercheurs ont un nom pour cela : la « fausse polarisation ». À force d’annoncer la guerre civile, on fabrique la défiance et le refus du compromis.
Nous connaissons ce phénomène. En octobre 2024, la Martinique a vécu des nuits de pillages, d’incendies et de barrages, l’envahissement de l’aéroport, un couvre-feu prolongé à plusieurs reprises. Sur les réseaux, certains récits décrivaient une île à feu et à sang, d’autres un soulèvement libérateur. Ni l’un ni l’autre ne rendait justice à la réalité d’une population exaspérée par des prix alimentaires 40 % plus élevés que dans l’Hexagone, mais qui, dans sa très grande majorité, ne cassait rien.
La force, ou le nombre
Reste un récit tenace, surtout chez les plus jeunes : les droits se seraient toujours arrachés par la force. Les deux chercheurs répondent par une distinction essentielle. Quand des Français ont pris les armes contre d’autres Français, en 1848 ou sous la Commune, ils avaient faim ou on leur refusait le droit de vote. En démocratie, les grandes conquêtes ont pris d’autres chemins : les congés payés de 1936 sont nés d’une victoire électorale et de grèves massives, sans fusils.
Cette distinction, notre histoire l’illustre mieux que toute autre. Le 22 mai 1848, ce sont les esclaves insurgés de Saint-Pierre et du Prêcheur qui ont imposé l’abolition, avant même l’arrivée du décret. Ils n’avaient ni droits, ni vote, ni juge : la révolte était leur seule voix. Mais lorsque la Martinique a de nouveau obtenu des avancées sociales majeures, en 2009, ce fut au terme de plus d’un mois de grève générale, de cortèges massifs et de négociations, non d’une insurrection. Aujourd’hui, on peut voter, manifester, faire grève, saisir un juge. Confondre les deux situations, c’est se tromper d’époque.
La politiste américaine Erica Chenoweth, dont les travaux sont cités dans la tribune plus haut citée, a passé au crible plus de 500 soulèvements depuis 1900 : les luttes non violentes ont réussi deux fois plus souvent que les luttes armées. Leur force tient au nombre. Presque tous les mouvements ayant mobilisé durablement au moins 3,5 % de la population ont obtenu gain de cause. À l’échelle de la Martinique, cela représenterait environ 12 000 personnes, un seuil que nos grandes mobilisations ont souvent dépassé. À l’inverse, quand une frange violente s’invite dans un cortège pacifique, c’est tout le mouvement qui perd des soutiens.
Entendre la colère, refuser l’émeute
Rien de tout cela ne signifie que la colère serait illégitime. Elle ne l’est pas. Deux ans après sa signature, le protocole martiniquais du 16 octobre 2024 contre la vie chère n’a toujours pas atteint son objectif de 20 % de baisse moyenne sur quelque 6 000 produits. Le RPPRAC, qui ne l’a jamais signé, continue de réclamer davantage. Les lycéens qui défilaient le 17 octobre dans l’Hexagone ont, eux aussi, de vraies raisons de s’inquiéter pour leur avenir.
Mais il faut le dire avec netteté : ceux qui cassent au nom d’une cause juste oublient que la majorité de leurs concitoyens ne les suit pas. Vouloir imposer ses idées par la force, c’est reproduire l’autoritarisme qu’on prétend combattre. Et ceux qui prophétisent la guerre civile oublient que les Français, comme les Martiniquais, veulent à la fois de l’ordre et du changement, et refusent massivement la violence. Notre responsabilité, à nous qui faisons l’opinion, est de ne pas jeter d’huile sur le feu des mots. La guerre civile n’adviendra pas. Le refus du compromis, lui, peut s’installer durablement si nous continuons de l’annoncer.
Gérard Dorwling-Carter.





