La crise de notre rapport à l’autre
Et si notre crise ne se résumait pas à un manque d’autorité ? Dans Déliés, publié aux éditions de l’Observatoire, Chloé Morin avance une autre explication : elle explique que nous supportons de moins en moins ceux qui ne nous ressemblent pas, ne pensent pas comme nous ou résistent à nos désirs. Elle nomme cela une crise de l’altérité. Habitués par les écrans à choisir, filtrer, supprimer, nous perdons l’habitude du désaccord et de la contrariété. Nous réclamons alors une autorité qui discipline les autres, tout en souhaitant conserver nos propres exceptions.
Des colères fondées, un débat qui se ferme
Cette lecture mérite d’être appliquée à la Martinique, avec précaution, parce que nos colères ont des raisons concrètes. La vie chère, les difficultés d’accès à l’eau, les transports incertains, les inégalités ne sont pas des frustrations imaginaires. L’histoire de l’esclavage, de la colonisation et le scandale du chlordécone pèsent aussi sur la confiance. Demander aux habitants de mieux vivre ensemble oblige les institutions et les acteurs économiques à répondre, peut-être plus qu’ailleurs, de leurs actes.
Mais la réalité des injustices ne dispense pas d’interroger nos façons de nous affronter. Quand contredire devient trahir, quand négocier devient se vendre, quand reconnaître une avancée devient soutenir un camp, le débat se ferme. On ne cherche plus ce que vaut une proposition : on demande qui parle, d’où il vient et à qui il serait lié. L’adversaire cesse d’être un interlocuteur. Il est l’ennemi.
Ne pas confondre son groupe avec le pays
Les réseaux sociaux aggravent cette pente. Ils donnent une voix à ceux qu’on entend peu et permettent de mobiliser rapidement. Ils transforment une accusation en certitude, un extrait en vérité complète, une audience en brevet de légitimité. Le résultat est que l’on se retrouve entre convaincus, jusqu’à confondre son groupe avec le pays.
Une société démocratique doit pourtant pouvoir entendre une colère sans approuver toutes ses méthodes, condamner un pillage sans mépriser une revendication.
Notre proximité insulaire ne nous protège pas de cet éloignement. Connaître un nom, une famille, une réputation ne signifie pas connaître une personne. Nous pouvons être très attachés aux nôtres et rester indifférents à ceux qui vivent autrement.
La mémoire des dominations exige d’être transmise et discutée. Elle ne doit pas devenir une assignation qui enferme chacun dans sa couleur, son origine ou son milieu. Sinon sa douleur…
Faire société suppose de reconnaître les héritages sans retirer aux individus la possibilité de se rencontrer.
Transmettre le goût du commun
Le départ des jeunes et le vieillissement rendent cette tâche plus urgente. La transmission a besoin de parents soutenus, d’enseignants respectés, d’éducateurs, d’entraîneurs, de responsables associatifs. Un club sportif, un atelier culturel, un lieu de quartier apprennent à attendre son tour, respecter une règle, perdre sans humilier et gagner sans écraser. Ces expériences concrètes entretiennent ce que les proclamations ne produisent pas : le sentiment d’appartenir à un monde commun. Ce travail demande des moyens, de la continuité et une ambition éducative : donner à chacun une place utile et reconnue, ainsi que des raisons concrètes de croire à son avenir en Martinique.
Des règles communes, une confiance à reconstruire
L’autorité retrouvera du crédit si la réciprocité devient visible. Le citoyen doit respecter les droits d’autrui ; l’élu expliquer ses choix et rendre des comptes ; l’entreprise répondre de ses pratiques ; le service public tenir ses engagements. Chacun doit pouvoir croire que les règles valent aussi pour les puissants, les proches et les amis. L’exemplarité constitue une condition de la confiance.
Pour la Martinique, réparer le lien exige donc de tenir ensemble justice sociale, responsabilité et rencontre. Il faut des résultats sur les conditions de vie, des lieux où se parler et des adultes capables d’écouter autant que de poser des limites. Notre avenir commun dépend aussi de cette capacité : nous opposer sans nous détruire, reconnaître l’autre sans renoncer à nous-mêmes, construire avec ceux que nous n’avons pas choisis.
Gérard Dorwling-Carter




