Dans cette tribune, le Pr Jean Crusol et Jean-Marc Lafleur-Bolo défendent l’idée que la lutte contre la vie chère en Martinique passe par une transformation en profondeur du modèle économique. Selon eux, le financement des très petites entreprises, à travers un outil territorial comme FIL INVEST, constitue une condition essentielle pour développer les filières locales, renforcer la production sur place et réduire la dépendance aux importations.
Pourquoi le financement des TPE est devenu la condition absolue du changement de modèle
- Tribune du Pr Jean CRUSOL, professeur émérite des Universités
- Jean-Marc Lafleur-Bolo : Consultant
La vie chère n’est pas seulement un écart excessif des prix et les revenus du people. C’ est aussi et surtout un problème structurel récurant d’une économie insulaire qui importe trop, produit et transforme trop peu, et surtout, finance mal ses petites et très petites entreprises, agents économique dont la vocation historique est la transformation de l’économie martiniquaise. Ainsi, le peuple, ses couches sociales les plus modestes qui voient se réduire son panier de provision, alors qu’il travaille dur, se révolte!
Mais la vie chère n’est pas une fatalité insulaire. Elle n’est pas seulement le résultat du fret, de l’octroi de mer, des marges ou de la petite taille du marché, elle est d’abord le produit d’une architecture économique qui s’est figée : dépendance massive aux importations provenant de sources lointaine, appareil productif insuffisamment structuré, chaînes de valeur organisées de telle sorte que la marge se forme souvent ailleurs que dans la production locale….
Le vrai sujet est donc : comment faire en sorte que davantage de valeur soit créée, transformée, financée, captée et réinvestie sur place ? La réponse passe par les filières locales, par les circuits courts, par la montée en gamme, par la coopération caribéenne. Mais elle passe surtout par un acteur que l’on invoque souvent et que l’on finance trop peu : la très petite entreprise.
I. La vie chère est le résultat d’un modèle productif excentré
Il s’agit d’une économie où l’importation domine la production, où la transformation locale reste faible, où le commerce et la logistique pèsent plus lourd que la création productive, où la petite entreprise reste trop souvent seule face au risque, aux difficultés d’accès au crédit, aux financements, qui assurent la continuité de la production, et aux progrès technologiques qui permet de baisser les coûts! Elle importe les prix, les délais, les ruptures, les coûts de transport, les aléas extérieurs. Elle importe également une dépendance : celle de ne pas maîtriser les segments où se crée la valeur.
Le problème n’est pas dans le fait de recourir à certaines importations – une île ne peut vivre en autarcie- c’est d’importer sans produire suffisamment, d’acheter sans aucune transformation, de consommer sans structurer les filières capables de retenir une part plus importante de la valeur sur le territoire. C’est là que le débat sur les marges atteint sa limite. Il peut être nécessaire, mais il n’est pas suffisant. Tant que nous ne modifierons pas la structure productive, la vie chère reviendra, sous une forme ou sous une autre. Elle changera de visage, mais elle gardera la même racine.
II. ZEST a posé les fondations, il faut ouvrir maintenant le passage vers l’entreprise
Le programme ZEST (Zone d’Expérimentation et de Structuration Territoriale) vise à poser, les fondations du changement de modèle : Infrastructures, filières, clusters, équipements, capacités collectives : tout cela est indispensable. Mais il faut ajouter une évidence que l’on oublie trop souvent : une infrastructure ne produit rien par elle-même. Une filière ne se décrète pas. Un cluster ne remplace pas l’entreprise.
Entre l’investissement public structurant et la transformation réelle du tissu économique, il existe un passage obligé : le financement des entreprises qui doivent porter cette transformation au quotidien. C’est précisément ce passage qui manque aujourd’hui. Sans outil financier adapté, ZEST risque de rester au milieu du gué. Le territoire aura investi dans les conditions de la transformation, mais les entreprises les plus proches du terrain n’auront pas les moyens de s’en saisir. Ce serait le paradoxe le plus coûteux : bâtir l’armature et laisser les forces vives sans carburant.
C’est à ce stade que la question d’un outil territorial dédié prend tout son sens. Il ne s’agit pas d’ajouter un dispositif par réflexe administratif, mais de créer le chainon manquant entre la stratégie l’économie réelle. Dans cet perspective un instrument comme FIL INVEST peut devenir le levier que permet à nos petite et très petites entreprises de franchir les seuils de développement, de sécuriser la trésorerie, de financer leur équipement, de se structurer et de tenir dans la durée !
III. Les TPE ne demandent pas l’aumône ; elles demandent les moyens de produire
On parle souvent des TPE (Très petites entreprises) avec sympathie, mais rarement avec sérieux. On les célèbre dans les discours sur la proximité, puis on les laisse seules face aux banques, aux retards de paiement, aux ruptures de stock, aux normes, aux coûts de transport et aux à-coups de trésorerie.
Pourtant, ce sont elles qui tiennent une partie de l’économie réelle. Dans les quartiers, dans les communes, dans l’artisanat, l’agroalimentaire, le numérique, la maintenance, les services, la culture, le tourisme, elles créent de l’activité là où les grands opérateurs ne vont pas toujours. Elles connaissent les besoins, les habitudes, les fragilités. Elles savent adapter l’offre au terrain.
Leur petite taille n’est pas une faiblesse en soi. Elle peut être une force : rapidité, proximité, souplesse, capacité d’innovation. Mais cette force devient vulnérabilité lorsque l’entreprise ne dispose ni de fonds propres suffisants, ni d’un financement adapté, ni d’une garantie capable de rassurer les prêteurs, ni d’un accompagnement lui permettant de franchir des paliers.
Derrière une TPE qui ferme, il n’y a pas seulement un bilan comptable. Il y a un emploi perdu, parfois deux ou trois. Il y a un fournisseur local fragilisé. Il y a une compétence qui disparaît… Il y a un quartier qui perd un service. Il y a, souvent, un entrepreneur qui avait une idée juste mais pas l’outil financier pour la faire durer.
IV. Le financement classique ne suffira pour le changement du modèle
La transformation productive ne peut pas reposer uniquement sur le crédit bancaire ordinaire. Ce n’est pas une accusation contre les banques ; c’est un constat économique. Le crédit classique finance ce qui est déjà lisible, déjà garanti, déjà stabilisé. Or la transformation exige souvent de financer ce qui est encore fragile, mais prometteur.
Les TPE ont besoin de montants parfois modestes, mais décisifs : un équipement, un stock, un emballage, une certification, un véhicule, une avance de trésorerie, un premier recrutement, une mise aux normes. Ce sont ces petits seuils qui font basculer une activité de la survie vers la croissance. Et ce sont précisément ces seuils que les outils classiques financent trop peu.
Le problème n’est donc pas seulement d’ouvrir un guichet supplémentaire. Il faut sécuriser des trajectoires. Il faut mutualiser le risque. Il faut donner aux projets viables la capacité de devenir bancables. Il faut accompagner l’entreprise après l’amorçage, au moment où elle est le plus exposée : quand elle commence à grandir.
C’est ici que la nécessité de FIL INVEST[1] devient incontournable. Sans un outil de financement territorial, ciblé, patient et adossé à une logique de garantie, les TPE resteront prisonnières d’un angle mort : trop petites pour les financements classiques, trop importantes pour être abandonnées, trop utiles pour être traitées comme une catégorie résiduelle.
V. FIL INVEST : pas une aide de plus, une infrastructure financière territoriale
Il faut changer les mots. FIL INVEST ne doit pas être présenté comme une subvention de plus, ni comme une faveur accordée aux petites entreprises. Ce serait l’affaiblir avant même de le lancer. FIL INVEST doit être pensé comme une infrastructure financière territoriale : un outil qui rend possible ce que le marché ne finance pas spontanément, mais dont le territoire a besoin pour changer de modèle.
Son rôle doit être clair : financer les investissements utiles ; garantir une part du risque pour rendre les projets bancables ; accompagner les dirigeants dans la gestion, la qualité, le passage à l’échelle. Sécuriser les trajectoires pour éviter qu’un choc de trésorerie ou un retard de paiement ne détruise une entreprise viable.
Un tel outil ne doit pas distribuer indistinctement de l’argent. Il doit sélectionner, suivre, évaluer. Il doit cibler les entreprises capables de contribuer à une filière, de créer de la valeur locale, de produire mieux, d’embaucher, de réduire une dépendance, de renforcer un circuit court. La rigueur est la condition de sa légitimité. Mais la rigueur ne doit pas servir d’alibi à l’inaction. La Martinique n’a pas seulement besoin d’un diagnostic supplémentaire. Elle a besoin d’un instrument. Le temps des constats est passé ; celui du financement de la transformation doit commencer !
VI. Une intervention publique se légitime, parce qu’elle corrige une défaillance
Certains objecteront que l’action publique ne doit pas remplacer le marché. Ils auront raison ! Mais précisément : il ne s’agit pas de remplacer le marché. Il s’agit de corriger une défaillance de marché clairement identifiée.
Quand les coûts d’instruction sont trop élevés au regard de petits montants, quand les garanties manquent, quand le risque n’est pas mutualisé, quand les projets utiles restent hors financement faute d’outils adaptés, le marché ne suffit pas. Le laisser seul décider, c’est accepter que la transformation productive reste bloquée.
L’intervention publique locale est légitime si elle respecte trois conditions : être ciblée, être complémentaire, être évaluée. Ciblée sur les TPE qui peuvent structurer les filières. Complémentaire des dispositifs existants et de la Collectivité Territoriale de Martinique. Évaluée sur des résultats concrets : survie des entreprises, emplois, chiffre d’affaires, effet de levier bancaire, valeur ajoutée locale.
Dans cette logique, les collectivités ne se substituent pas à l’initiative privée. Elles rendent possible ce que le marché, seul, ne sait pas encore financer. Elles ne distribuent pas une aumône ; elles construisent les conditions d’une économie moins dépendante.
VII. La Caraïbe avance, la Martinique doit y prendre sa place
La transformation martiniquaise ne peut plus se penser dans un tête-à-tête exclusif avec l’Hexagone. La Caraïbe avance. La CARICOM se structure. Les marchés régionaux se recomposent. Les voisins produisent, commercent, innovent, négocient. La Martinique ne peut pas rester spectatrice.
Mais l’ouverture régionale ne se décrète pas. Pour s’insérer dans les chaînes de valeur caribéennes, il faut des entreprises capables de produire avec régularité, qualité, volume et fiabilité. Il faut des produits transformés, des services exportables, des marques, des normes maîtrisées, une logistique organisée. Là encore, tout ramène au financement.
Nous ne gagnerons pas la bataille du moins chère ! Nous pouvons gagner celle de la qualité, de la fiabilité, de la norme, de l’identité, de la valeur ajoutée. Mais cette bataille exige des entreprises solides. Et les entreprises solides ne naissent pas seulement de bonnes idées : elles naissent aussi d’un financement patient, adapté et sécurisé.
FIL INVEST est donc aussi un outil de positionnement régional. Il doit aider les TPE martiniquaises à devenir assez robustes pour ne pas fléchir face à la concurrence caribéenne, mais pour y entrer avec leurs propres forces.
La transformation a un prix , il faut choisir de la financer
La vie chère pèse sur les ménages parce que notre modèle économique produit trop peu de valeur locale et dépend trop fortement de chaînes qu’il ne maîtrise pas. C’est cela qu’il faut changer. Et ce changement ne viendra pas seulement d’un discours sur les filières, ni d’un programme d’infrastructures, ni d’un appel abstrait à la production locale.
Il viendra des entreprises qui, chaque jour, peuvent transformer une ressource, créer un service, raccourcir une chaîne, employer localement, répondre à un besoin, tenir un savoir-faire. Ces entreprises existent. Elles sont là. Mais elles ne peuvent pas porter seules une transformation qui dépasse leurs moyens financiers.
C’est pourquoi FIL INVEST n’est pas seulement utile, mais nécessaire. Sans un tel outil, nous demanderons aux TPE de transformer le modèle sans leur donner les moyens de le faire ; nous continuerons à parler de relocalisation sans financer les ceux qui relocalisent. Nous parlerons de circuits courts sans financer ceux qui les organisent. Nous prétendrons faire de la coopération régionale sans financer les entreprises capables d’y prendre part.
ZEST a posé une ambition territoriale. FIL INVEST constituer son bras économique. La Martinique n’a plus le luxe de séparer les infrastructures, les filières et le financement des entreprises. Si l’on veut vraiment sortir de la vie chère par la transformation du modèle économique, alors il faut financer celles et ceux qui peuvent le faire !
[1] Est un dispositif territorial de financement et de garantie d’accompagnement des TPE. Il s’agit d’un levier de financement permettant aux petites entreprises de transformer les ambition de ZEST en production locale, emplois, valeur ajoutée…





